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Critique de film
Le film

L'Énigme du lac noir

(The Secret of Convict Lake)

L'histoire

Le 17 septembre 1871, vingt-neuf prisonniers s’évadent du pénitencier de Carson City dans le Nevada. Cinq semaines plus tard, six hommes qui n’ont pas été rattrapés se battent avec la neige et le blizzard dans les montagnes californiennes. Ces déplorables conditions météorologiques font rebrousser chemin aux poursuivants, le shérif étant certain que les convicts vont mourir de froid. Mais le petit groupe conduit par James Canfield (Glenn Ford) arrive dans un petit village près du lac Monte Diablo. Il n’y est cependant pas arrivé par hasard, ce lieu étant celui que souhaitait justement atteindre Canfield pour une raison bien précise (que je ne vous dévoilerai pas car elle constitue une partie du secret du titre original). Les évadés constatent rapidement que l’emplacement a été déserté par ses éléments masculins ; les voici en partie rassurés. Mais, alors qu’ils font leur apparition dans la rue principale du village, ils sont accueillis par les femmes le fusil à la main. Marcia Stoddard (Gene Tierney) remarque leurs chaînes aux chevilles et, après qu’ils ont été obligés d’avouer leur condition, ils sont relégués dans une des cabanes du village de laquelle ils n’ont pas le droit de sortir. Mais l’un des ex-prisonniers est blessé et Canfield demande à ce que l’on vienne le soigner. La vieille Granny (Ethel Barrymore), qui semble commander le village en l’absence des hommes; accepte que trois d’entre elles se rendent assister le jeune Clyde, un jeune meurtrier psychopathe. Alors que Canfield paraît curieusement intéressé par l’homme qui doit épouser Marcia, Rachel (Ann Dvorak) est entrepris un peu cavalièrement par l’inquiétant Greer (Zachary Scott). Les femmes, plus méfiantes que jamais, décident de cacher leurs armes. En se rendant la nuit nourrir les bêtes, Rachel, par peur, incendie la grange. Les fugitifs viennent à la rescousse. Cette aide redonnant confiance aux femmes, celles-ci relâchent leur attention... à tort !

Analyse et critique

Même s’il ne possède rien de forcément marquant, The Secret of Convict Lake s’avère néanmoins une belle réussite, un curieux western faisant la part belle aux personnages féminins, mélange de drame psychologique, de suspense et de film noir. De ce fait, il apparaît incompréhensible que ce premier et singulier western de Michael Gordon ait été à ce point oublié de part et d’autre de l’Atlantique. Le film n’a pas eu les honneurs d'une notule dans le copieux "catalogue" de Phil Hardy, et même le dictionnaire quasi exhaustif de Jean Tulard l’a passé sous silence. Il semble en fait ne pas avoir été beaucoup vu hormis lors de ses récents passages à la télévision. Si l'on se projette un peu en avant, on constate qu’il préfigure beaucoup le célèbre La Chevauchée des bannis (Day of the Outlaw) d'André de Toth. Jugez plutôt au vu du postulat de départ qui s’en rapproche d’assez près. Il s’agit en effet de l’histoire (tirée d’un fait réel, le lac Monte Diablo s’étant fait renommer Convict Lake après les évènements qui s’y sont déroulés) d’un groupe d’évadés qui viennent se réfugier dans un petit village de montagne enneigé au sein duquel seules les femmes s’y trouvent, leurs époux étant partis prospecter.


Michael Gordon n’a réalisé que ce seul western avant Texas nous voilà en 1966. Issu d’une famille aisée, il fut d’abord acteur de théâtre avant de passer à la réalisation au début des années 1940. D’un tempérament "humaniste", homme cultivé et très sympathique selon les dires, il tourna un film sur le problème de l’euthanasie (An Act of Murder), quelques séries noires et enfin une adaptation du Cyrano d’Edmond Rostand avec José Ferrer. Porté sur une des premières listes édictées par le sénateur McCarthy, victime de la chasse aux sorcières, il dut arrêter sa carrière durant presque une décennie après The Secret of Convict Lake. Il reviendra derrière la caméra grâce au producteur Ross Hunter qui l’accueillera au studio Universal après qu’il a dû faire acte de contrition. Un retour triomphal, puisque ce sera par l’intermédiaire d’un énorme succès financier et par la même occasion l’une des comédies américaines les plus drôles jamais réalisée, Confidences sur l’oreiller (Pillow Talk) avec l’inénarrable duo Rock Hudson / Doris Day. Aucun de ses films suivants ne renouvellera cette réussite même si Move Over Darling, toujours avec Doris Day, était un remake sacrément réjouissant de Mon épouse favorite (My Favorite Wife) de Garson Kanin avec Cary Grant et Irene Dunne.


Une jolie surprise donc que son unique western : original, concis, tendu, bien interprété et joliment photographié (très bonne utilisation des superbes paysages bien intégrés avec les décors en studio, notamment lors de la séquence de la poursuite finale de Zachary Scott par les hommes de loi). The Secret of Convict Lake n’est certes pas inoubliable ni par sa mise en scène ni par sa direction d’acteurs qui manquent toutes deux de puissance et de conviction, mais Michael Gordon bénéficie d’un beau casting et nous octroie néanmoins quelques beaux moments de cinéma. Le prologue dans les étendues neigeuses nous happe directement, la séquence de la grange au cours de laquelle Ann Dvorak, apeurée, finit par y mettre le feu, s’avère un superbe moment de suspense et les séquences mouvementées sont sacrément efficaces. Dans la même veine, nous sommes loin de ce qu’avait réussi par exemple William Wellman pour Yellow Sky (La Ville abandonnée) car Michael Gordon, bien trop sage, ne possède ni son talent de formaliste ni sa puissance évocatrice ni sa rudesse ; néanmoins, ce dernier n’a pas à rougir et son film aurait mérité bien mieux que sa disparition des anthologies du genre.


Même si la seconde moitié du film est un peu plus convenue que la première avec une échappée du huis clos vers la ville, et du coup un changement total de point de vue quelque peu déstabilisant voire même carrément décevant, le scénario continue quand même à nous exciter jusqu’au bout en nous offrant en outre encore quelques séquences de violence assez fulgurantes comme "l’enfourchement" d’un des fugitifs par le groupe de femmes. Si les caractères de tous les personnages sont maintenant bien typés, les relations entre Zachary Scott et Ann Dvorak tout comme celles entre Glenn Ford et Gene Tierney continuent de nous intéresser ; surtout les premières d’ailleurs puisque Ann Dvorak bénéficie du personnage le plus complexe et par le fait le plus passionnant. Pour son dernier rôle au cinéma, elle se montre la comédienne la plus inoubliable de la distribution, par ailleurs de premier choix. Il s’agit d’une vieille fille un peu revêche qui, quand elle compatit avec une épouse attendant avec impatience et angoisse le retour de son époux, se voit rétorquer que mieux vaut quand même avoir quelqu’un à attendre que d'être dans sa situation d'esseulée. Frustrée sexuellement, elle va se jeter dans les bras du premier homme venu qui daigne avoir sur elle ne serait-ce qu’un regard concupiscent, et même s’il s’agit d’un bandit a priori assez dangereux. Ce qui donnera l’occasion d’une séquence très osée pour l’époque, rarement encore vue au sein d’un western, celle qui surprend les amants peu après qu’ils viennent de faire l’amour. On constate que Rachel, sous son aspect a priori maussade et glacial, s’avère finalement désirable et qu’elle a retrouvé après cela de la féminité dans son comportement et même sur son visage. Superbe image également que celle où, chargée de faire le guet, elle retrouve une certaine coquetterie alors qu’elle se voit dans le reflet de la vitre !


En revanche, les autres acteurs, s’ils font tous très bien leur travail, ne trouvent pas de rôles spécialement mémorables, que ce soient Glenn Ford, Gene Tierney, Ethel Barrymore ou Zacharie Scott ; ils sont très loin d’être mauvais non plus, juste un peu trop sobres pour le coup ! Tout comme Jack Lambert qui, malgré sa gueule inquiétante de l’emploi, n’a guère l’occasion de s’exprimer. La galerie de personnages n’en est pas pour autant dépourvue de richesse au sein de ce hui -clos psychologique trouble et tendu, rendu également oppressant par l’utilisation qui est faite de la partition de Sol Kaplan et des éclairages contrastés de Leo Tover. Captivant de bout en bout, le film dont Ben Hecht participa anonymement au scénario, manque un peu de chaleur et d'émotion mais se termine malgré tout sur un très joli happy-end, apaisant et pour une fois pas incongru ni balancé sans prévenir comme si l'on avait voulu en finir au plus vite. Une belle histoire qui profite de l'occasion, par l’intermédiaire du personnage joué par Gene Tierney, pour stigmatiser la vengeance. Humain et donnant aux femmes des rôles déterminants, voici un film modeste mais au final très attachant.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 31 octobre 2015