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Critique de film
Le film

L'Enfer est à lui

(White Heat)

L'histoire

Cody Jarrett est un criminel psychopathe, partageant une étrange relation d’amour avec sa mère. Arrêté pour un délit mineur, il est enferméavec un codétenu qui est en réalité un policier, Vic, chargé de le mettre en confiance pour ensuite infiltrer la bande de Cody qui, elle, est restée libre. Apprenant la mort de sa mère et la trahison de sa compagne, Cody devient littéralement fou. Il parvient à s’échapper avec Vic qui a désormais toute sa confiance. La vengeance de Cody sera terrible...

Analyse et critique

A la fin des années 1940, James Cagney est demeuré une très grande star plébiscitée par le public américain. Mais, depuis qu’il a rompu son contrat avec la Warner pour la deuxième fois, après avoir obtenu l’Oscar du meilleur acteur pour La Glorieuse parade en 1942, le succès de ses films périclite dangereusement. Son rythme de tournage s’est ralenti, les films qu’il tourne sont nettement moins bonsqu’auparavant et, suite à l’échec du Bar des illusions (pourtant intéressant), la société de production fondée avec son frère William se retrouve dans une situation financière délicate. Il lui faut impérativement retrouver le succès d’envergure qu’il a connu de façon ininterrompue entre 1931 et 1942, période dorée où son image, irrémédiablement associée au « tough guy » par excellence, lui octroyait une popularité infaillible et des rôles régulièrement passionnants. L’acteur avait pourtant juré que l’on ne l’y reprendrait plus à jouer les crapules et autres gangsters légendaires. Pourtant, malgré un manque d’enthousiasme certain, Cagney accepte un nouveau contrat à la Warner et s’apprête à entamer une très belle troisième partie de carrière. Le problème réside alors dans le projet qu’on lui présente : un film noir intitulé L’Enfer est à lui, et dont le scénario ne fait que présenter un gangster très classique, déjà vu.


Cagney prend alors les choses en main : « Je proposai aux auteurs du scénario de prendre comme modèle Ma Baker et ses fils, et de faire de Cody un psychopathe pour expliquer son comportement et ses crimes. Ivan Goff et Ben Roberts effectuèrent les changements appropriés et il en sortit un personnage méprisable mais tout à fait inoubliable. » (1) En effet, Cagney avait déjà magnifiquement incarné des gangsters mythiques, différents les uns les autres, au sein de véritables chefs-d’œuvre (L’Ennemi public de William Wellman, Les Anges aux figures sales de Michael Curtiz et Les Fantastiques années 20 de Raoul Walsh), mais aucun de ces personnages n’avait autant de folie et de cruauté que celui qu’il interpréterait dans cette nouvelle production. Film unique à bien des égards, L’Enfer est à lui (ou plus efficacement White Heat en version originale, ce qui peut se traduire en français par "chauffé à blanc") reste l’un des plus grands films noirs produits par Hollywood dans toute son histoire, rien de moins. Sa sécheresse n’a alors aucun équivalent au moment de sa sortie, et il faudra attendre les incursions de Samuel Fuller (Le Port de la drogue) et de Robert Aldrich (En quatrième vitesse) dans le genre pour donner suite à un tel style. C’est ainsi que l’association Raoul Walsh / James Cagney se reforme pour la première fois depuis la délicieuse comédie The Strawberry Blonde en 1941, ce qui constitue déjà un évènement en soi. L’énergie, la concision et la totale maitrise de Walsh, démontrée depuis son premier film à la Warner en 1939 (Les Fantastiques années 20) se marient idéalement avec la tension explosive du jeu de Cagney, acteur débordant de vitalité. Aucun genre ne résiste à Raoul Walsh, il l’a prouvé et va continuer ainsi jusqu’à la fin de sa carrière.


L’Enfer est à lui est un film qui fonce et percute tout sur son passage, sans jamais reprendre son souffle. Le mérite en incombe d’abord à un scénario diaboliquement ordonné et qui ménage une part considérable de séquences fortes. Divisé en trois parties entremêlées, le film est un concentré de ce qui se faisait de mieux dans le genre au sein des années 1930, mais doté d’un modernisme qui lui confère un caractère ahurissant de férocité. C’est tout d’abord l’histoire de Cody Jarrett, un criminel en plein braquage d’un train, puis bientôt en cavale. On y apprend alors très vite tout ce qui constitue le quotidien et le caractère de cet homme : une absence totale de confiance dans les personnes qui l’entourent, une paranoïa exacerbée, un mental prêt à succomber à la folie en chaque instant (exemplifié par les crises terribles que le personnage semble subir au travers de violents maux de crâne) et un amour immodéré pour sa mère, personnage terrorisant et souverain sur son fils. La compagne de Jarrett est une femme entièrement animée par la peur, et surtout par l’instinct de survie. Elle sera l’instrument du massacre à venir, multipliant les morts autour d’elle, retournant constamment ses arguments dans l’unique but de continuer à respirer. Une sacrée galerie de personnages obscurs en lutte avec la vie.


Puis, en seconde partie, Cody est arrêté par la police pour un délit mineur. Incarcéré en prison, il patiente tranquillement jusqu’à l’heure prochaine de sa libération. La police dépêche alors un casse-cou, un inspecteur qui n’a pas froid aux yeux, pour se faire emprisonner sous un faux nom, avec un faux passé de criminel. Le but : infiltrer la bande de Jarrett et la prendre sur le fait. Commence alors un jeu entre les deux hommes, Jarrett se méfiant d’abord de cet homme qui lui semble trop dévoué. Peu à peu, il en vient cependant à le considérer comme un frère, un partenaire en qui il a toute confiance. La vie en prison n’est pas de tout repos, et le criminel voit sa vie menacée plusieurs fois. L’origine de cette menace est évidente : l’un de ses associés de l’extérieur souhaite sa perte. La mère de Jarrett prévient son fils que sa compagne le trompe et complote contre lui. Puis soudain arrive l’irrémédiable, Ma Jarrett est assassinée. Cody l’apprend et devient fou à lier, il lui faut impérativement s’évader. Ce qu’il réussit avec succès, grâce à l’aide de son nouvel ami, le policer dont il ignore toujours la véritable identité. Enfin, la troisième partie conclue le long métrage de la plus brutale des manières : Cody revient se venger, prépare un casse et affronte la police. Découvrant qui est réellement son nouvel ami, il sombre définitivement dans la folie. La fin sera aussi éblouissante que meurtrière.


Conscient de tout le potentiel que contient L’Enfer est à lui, Raoul Walsh se surpasse à tous les niveaux. Sa réalisation brasse chaque fil du scénario avec un dynamisme secoué d’une ingéniosité frénétique : montage alterné, images en surimpression, caméra en mouvement perpétuel, création du sentiment d’urgence… Les trois règles prônées par Walsh pour faire un bon film sont ici pleinement appliquées : « Action, action, action, que l’écran soit sans cesse rempli d’événements. Des choses logiques dans une séquence logique. » (2) Le réalisateur parvient à renouveler son sens du rythme et fête ses dix ans de contrat avec la Warner par le plus beau des cadeaux : un film tout entier tourné vers l’excessif et accompli avec une dextérité insolente. Alors que Michael Curtiz, l’autre grand cinéaste de la Warner, commence à fléchir en cette fin des années 1940, Raoul Walsh, lui, ne cesse de faire preuve de créativité. Afin de construire une ambiance visuelle prenant ses distances avec le film de gangsters des années 1930, le film profite également des compétences largement admises du directeur de la photographie Sidney Hickox, déjà responsable de l'image des classiques tels que Gentleman Jim, L’Ange des ténèbres, Le Port de l’angoisse ou La Fille du désert. En ce sens, les scènes tournées en extérieur et le grain de l’image confèrent à l’ensemble une importance quasi-documentaire : dans L’Enfer est à lui, les années 1950 sont déjà là.


La distribution est elle-même éclatante. Edmond O’Brien est un flic teigneux convaincant, déployant un aplomb salutaire. Virginia Mayo est à la fois séduisante, belle, troublante et vénéneuse. En tant que point faible de Jarrett, malgré les outrages dont elle fait l’objet, elle constitue un superbe personnage de victime-criminelle. L’actrice a sans aucun doute rencontré son meilleur rôle. Et bien sûr Ma Jarrett, jouée avec une finesse méphistophélique par Margaret Wycherly. Privé de sa présence, le film n’aurait certainement pas cette aura. Et enfin, à 50 ans, James Cagney n’a rien perdu de son talent, tout au contraire. Il bouge vite, parle aussi rapidement qu’une mitraillette, son naturel est désarmant, son jeu tout entier est hallucinant. Sa manière d’appréhender le film et ce qu’il parvient à accomplir tient du prodige, rarement un acteur aura autant su occuper l’espace. Il préfigure d’un quart de siècle les performances psychotiques d’un Gene Hackman, d’un Jack Nicholson ou d’un Robert De Niro. Son personnage déséquilibré, qui cherche désespérément une confiance absolue en quelqu’un, ne connait pas la sécurité. C’est pour cela que le jeu en flux tendu de l’acteur permet au personnage de demeurer cette pile électrique sur le point d’exploser, cette boule de nerfs totalement frontale dans son rapport aux autres. Il ne peut qu’aimer ou haïr, protéger ou tuer, et inverser ces valeurs en une seule seconde, ce qui lui donne une envergure monstrueuse, effrayante, mais aussi pathétique. Cette capacité à infiltrer son personnage à tous les niveaux, à l’incarner jusqu’au sang, James Cagney l’a rarement aussi bien exprimée qu’en ces lieux. Entre souffrance et persécution, on ne sait finalement plus si son personnage est plus un bourreau ou une victime.


Le mouvement, chez Raoul Walsh, est une chose magnifique et surtout totale. Il s’exprime par le cadre, dans le cadre, ainsi que par ses personnages et dans ses personnages. Le fait que Cagney incarne un homme sans bornes, et dont on ne peut jamais prévoir les réactions, permet à Walsh de laisser le spectateur dans l’incertitude et dans l’attente de quelque chose sur le point de se produire (mais sans jamais savoir quand exactement). Ainsi, le cinéaste manie-t-il l’action, le suspense, le drame et l’amour comme faisant partie d’un cercle en rotation et dont le mouvement perpétuel finit par superposer ces éléments afin de les confondre. Tout cela apporte au film un degré de fascination qui va bien au-delà de sa vision. Comment ne peut-on pas être soulevé par son premier quart d’heure ? Comment pourrait-on ne pas être terrorisé par les rapports entre une mère possessive et son fils, ultime création épouvantable de cette femme moralement insaisissable à jamais ? Au schéma mère-fils souvent admis par le film social hollywoodien durant les années 30 (une mère incapable de remettre son fils dans le droit chemin, souffrant de le voir devenu ce qu’il est), L’Enfer est à lui impose une illustration démentielle dans laquelle le monstre a en réalité deux têtes, dont l’une n’est que la prolongation des désirs de l’autre. L’une possède presque littéralement l’autre. Ainsi, dans cette scène édifiante où l’on voit le gangster perdre pied en plein réfectoire (en prison, à l’heure du déjeuner, il vient d’apprendre la mort de sa mère), Walsh pousse désormais son personnage plus loin qu’aucun autre : au bout de sa souffrance, au bout de sa folie, jusqu’à sa perte. Sobrement réglé par le cinéaste, l’instant fonctionne à la perfection, et James Cagney livre un moment d’interprétation rare qui n’a rien perdu de sa force (mélange de préparation et d’improvisation). Anthologique, tout simplement, à l’image de ce dialogue que Cagney entretient avec celui qu’il croit être son ami, sous un arbre, en pleine nuit, et dans lequel il parle de sa mère, disant qu’il continue à discuter avec elle. Un moment d’angoisse comme même le cinéma d’épouvante de l’époque ne réussissait pas à en créer. Il ne reste alors plus à Raoul Walsh qu’à terminer son film de la plus efficace des manières : filature, infiltration au sein d’un complexe (le groupe de voleurs caché dans la citerne d’un camion) et confrontation avec la police, désormais trop massive et trop puissante pour que le gangster puisse lui échapper. Juché en haut d’une immense citerne sur le point d’exploser, au sommet de sa gloire et de sa folie, et le corps criblé de balles, le criminel hurle alors cette phrase devenue mythique : « Made it, Ma ! Top of the world ! » Il n’en fallait pas moins pour que Walsh termine son film de façon monumentale. Seuls les grands cinéastes sont capables de maitriser autant leur matériau sans jamais donner l’impression d’affronter quelconque difficulté. Raoul Walsh l’a une fois encore prouvé, avec ce qui peut être considéré à fortiori comme l’un des plus grands fleurons de sa carrière.


L’Enfer est à lui est un chef-d’œuvre absolu, une date dans l’histoire du cinéma, qui ne souffre aucun défaut, et passant ainsi admirablement l’épreuve du temps. James Cagney y a trouvé un écrin exceptionnel et, grâce à sa performance légendaire, incarne l’un des gangsters les plus mémorables de l’histoire du cinéma. Les superlatifs seront de toute façon inutiles, car le plus bel hommage que l’on puisse rendre à ce film reste encore de le découvrir, de le voir, de le revoir.

(1) Citation de James Cagney, issue du livre James Cagney dans l’objectif (Librairie des Champs-Elysées, 1980).
(2) Citation de Raoul Walsh, issue de son autobiographie Un demi-siècle à Hollywood (Calmann Levy, 1976).

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Par Julien Léonard - le 27 avril 2011