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Critique de film

L'histoire

Durant la Première Guerre mondiale, le lieutenant Frederick Henry (Gary Cooper) sert dans une compagnie américaine stationnée en Italie. A l'hôpital, il rencontre Catherine, une belle infirmière (Helen Hayes) qu'il séduit au cours d'une soirée. Blessé au combat, il la retrouve à son chevet et comprend qu’il est amoureux d’elle. Après sa convalescence, Frederick doit retourner sur le front et Catherine, pour ne pas l'accabler, lui cache qu'elle est enceinte. Elle gagne la Suisse pour accoucher de leur enfant. Le meilleur ami de Frederick, le major Rinaldi (Adolphe Menjou), intercepte les lettres que s'envoient les deux amoureux, pensant ainsi protéger son ami d'une passion qu'il juge dangereuse pour un soldat. Mais Frederick, fou de ne plus avoir de nouvelle de Catherine, déserte pour la retrouver.

Analyse et critique

A Farewell to Arms est la première adaptation cinématographique d'un roman d'Ernest Hemingway. (1) C'est pour l’écrivain une trahison et, même si l’on préfèrerait parler de réappropriation, on ne peut lui donner tort tant le film est d'évidence tout entier une œuvre de Frank Borzage. Le cinéaste déforme ou étire certains aspects du roman, en occulte d’autres, transformant l’œuvre d’origine de telle manière que chaque séquence rentre en résonance avec son univers, ses thèmes et ses réalisations antérieures. Borzage s'est toujours attaché à dépeindre le sentiment amoureux pris dans l'engrenage de l'Histoire et de la vie. La plupart de ses films (surtout dans la période de sa carrière courant du milieu des années 20 jusqu’à 1940, période où a pu s’exprimer totalement son tempérament d’artiste) racontent l’histoire d'un couple uni par un amour fou et qui tente de faire survivre sa passion malgré les drames, le poids de la société ou les horreurs de la guerre (qui ramenait déjà un amant estropié dans Lucky Star).

Très rapidement, Frank Borzage abandonne sa carrière d'acteur prometteuse pour se consacrer à la mise en scène. S’il tourne au départ des westerns de série, ce qui l’attire naturellement, ce qui correspond à sa sensibilité, c’est le mélodrame. Ce n’est pas pour lui un genre pour « midinettes » et les histoires d'amour qu'il met en scène n'ont rien de romances à l'eau de rose. « La vie est faite en grande partie de mélodrame (…) et pourtant, lorsque ces situations réalistes sont portées à l'écran, on en rit parfois, sous prétexte qu'elles sont « mélo ». S'il en est ainsi, c'est la vie elle-même qui est une plaisanterie. Certains humoristes le croient, mais ce n'est pas mon cas. » Pour Borzage, le mélodrame est une forme si totale et universelle qu'il permet d'embrasser les grands mouvements du monde. C’est au travers du mélodrame qu’il est l’un des tout premiers à décrire l'Amérique des laissés-pour-compte de la crise de 1929 (Man's Castle, 1933) ou de signer le premier grand film sur la montée du nazisme (The Mortal Storm, 1940). Si Borzage se glisse si naturellement dans la forme mélodramatique, c’est que celle-ci lui permet de donner libre cours à sa conception du cinéma comme transfiguration du réel. Chez lui, l'amour est si total, si puissant, qu’il peut tout affronter, tout vaincre, même la mort. S'il n'était réalisé par Henry Hathaway, Peter Ibbetson pourrait être une œuvre parfaite pour caractériser le grand thème borzagien, et il n’est guère étonnant que les chantres de l’amour fou que furent les Surréalistes chérirent tout autant les films de Borzage que le chef-d’œuvre de Hathaway.

La guerre, si précisément décrite par Hemingway, n'est plus ici qu'une toile de fond servant à révéler et magnifier l'amour de Frederick et Catherine. Borzage signe cependant des séquences saisissantes sur le conflit du Piave, parvenant en quelques plans à montrer l’atrocité et l’absurdité de la guerre, à nous faire ressentir le désastre dans lequel plonge alors l’humanité. Nul besoin de discours, quelques plans suffisent au cinéaste pour décrire la folie des hommes. Le fait que l’Humanité puisse ainsi s’entredéchirer est quelque chose qui marque profondément Borzage, l’homme et ses films. La Guerre 14/18 revient de manière récurrente hanter ses œuvres, et la Seconde Guerre mondiale marque la fin de sa grande période de cinéaste, comme si la puissance de son humanisme baissait les bras devant la folie du monde et qu’il ne trouvait plus la force, après un second conflit mondial, de se lancer corps et âme dans le cinéma.

Pour Borzage, montrer comment la guerre peut détruire un couple lui suffit pour à en démontrer l'horreur. Si Borzage n’aborde pas la guerre, le chômage, la misère par une mise en scène réaliste, il excelle cependant à les dépeindre dans ses films, faisant alors souvent montre d’un regard acéré. Mais ces drames lui servent avant tout à magnifier l'amour. « C'est par l'amour et l'adversité que l'âme humaine atteint la grandeur » dit un carton qui ouvre Street Angel : les accidents, la pauvreté, la guerre sont des épreuves dont les héros doivent sortir vainqueurs, non pas en changeant le monde ou quelque chose de leur condition, mais en trouvant un amour absolu et total. Les héros de Frank Borzage restent insensibles aux appels guerriers. Même dans The Mortal Storm ou Three Comrades - deux des films où le cinéaste est les plus en phase avec le monde contemporain - les héros essayent d’échapper à l’horreur nazie mais ne la combattent pas. Dans L’Adieu aux armes, Frederick accomplit au départ sa besogne de militaire mécaniquement, sans états d’âme, sans plaisir ni dégoût, sans réfléchir au pourquoi de cette guerre. Les personnages de Borzage ne vont pas contre ce qui est pour eux l’ordre des choses, ils se plient docilement au monde, acceptent la misère ou la guerre. Mais lorsque survient l'amour, les choses changent. Jusqu’ici ils vivaient comme des pantins, mais avec l’amour ils deviennent des hommes. Alors qu’il est au front, Chico Robas, le héros de 7th Heaven, retrouve chaque jour en pensée Diane, son aimée restée à Paris. Moins mystique, Frederick déserte pour retrouver Catherine dont il est sans nouvelles.

Si Borzage ne peut être considéré comme un cinéaste engagé, et ce même s’il décrit la pauvreté, l’exclusion ou les horreurs de la guerre dans ses films, il n’en demeure pas moins un grand humaniste. Avec un humanisme particulièrement sensible dans la façon dont il développe ses personnages, ceux-ci échappant à leur seule fonction narrative pour acquérir une densité rare. Ils peuvent être au départ des archétypes (ici le capitaine zélé, l'infirmière dévouée, l'ami protecteur et fêtard) mais très vite on leur découvre de nouvelles facettes, ils deviennent plus complexes et se pétrissent d'humanité. Si parfois ils agissent mal, c’est que, tiraillés entre leurs idéaux et la réalité du monde, ils provoquent des catastrophes en pensant faire le bien. Ecrire un personnage et le mettre en scène est pour Borzage quelque chose qui ne se fait pas à la légère, comme si en leur donnant corps dans un film il avait une dette, des devoirs envers eux. S’ils sont au départ stéréotypés, il les creuse, les approfondit (peu à peu, patiemment, ce qui nous les rend d’autant plus crédibles) jusqu’à ce qu’ils deviennent réels et vivants, continue à les travailler jusqu’à ce qu’ils acquièrent au final une dimension universelle. Borzage est un grand cinéaste de la temporalité. Il donne toute la place nécessaire dans ses films pour installer ses personnages, son récit, mais aussi pour filmer un visage, cherchant à atteindre à travers lui la réalité profonde d’un être, sa vérité intérieure. C’est ainsi que Gary Cooper et Helen Hayes (2), comme portés par une flamme intérieure, consument l'écran. Portés par la sensibilité de Borzage, l’attention constante qu’il leur porte, s’appuyant sur des rôles délicats et complexes, Frederick et Catherine acquièrent une noblesse d'âme qui les élève au dessus du chaos répandu par les hommes. Chaque séquence du film, chaque plan presque, construit leur histoire qui, partant de l’horreur du quotidien, va les mener à un amour absolu et transcendantal. Lors de leur première nuit, ils se promènent dans un parc et se réfugient à l’ombre d’une statue de cavalier. Filmée en plongée, cette représentation de la guerre semble les écraser ; et le mouvement du film (scénario et mise en scène) va dès lors les accompagner en les élevant, jusqu’à retourner cette image originelle, leur amour ayant crû jusqu’à atteindre une pureté absolue qui écrase à son tour cette image guerrière de deuil et de souffrance.

Ce même soir, Frederick est on ne peut plus entreprenant et Borzage nous fait comprendre que Catherine perd cette nuit-là sa virginité. Dans le parc, les deux amants sont comme dans un cocon. Les branchages, les statues, la fontaine prennent une grande place dans l’image, ne leur laissant qu’un petit espace protecteur. Ils sont alors, comme nombre des amants de Borzage, hors du monde, ils se sont créés un endroit à eux, loin de la fureur du monde. Si dès l’origine, une rencontre à bien lieu, c’est aussi la présence de la guerre qui les précipite dans les bras l’un de l’autre. Chez Borzage, l’amour n’est pas là dès la rencontre, il y a un long chemin à parcourir pour que les amants se découvrent et s’aiment enfin de manière pure et totale. Catherine pleure son innocence perdue, accusant un moment la guerre puis se reprenant et précisant que celle-ci ne peut être une excuse à tout, qu’ils sont totalement responsables de ce qu’ils ont fait. Frederick est lui aussi troublé d’avoir ravi sa virginité à Christine et les deux amants vont devoir revenir en arrière, se redécouvrir pour découvrir leur amour. La guerre rappelle donc Frederick et c’est lorsqu’ils se retrouvent à l’hôpital, où le lieutenant est soigné par Catherine, qu’ils se découvrent vraiment. C’est seulement alors qu’un prêtre bénira leur union, mais hors des sacrements du mariage.

Dans 7th Heaven, Chico, qui doit partir au front, demande Diane en mariage mais ne parvient qu'à dire ces seuls mots : « Chico... Diane... Paradis. » Il possède deux médailles identiques, en passe une à son cou et l'autre à celui de sa bien-aimée, déclarant : « Monsieur le bon Dieu, s'il y a une quelconque réalité dans l'idée que nous avons de Toi, fais que ce mariage soit valable. » Dans Man’s Castle, c'est un gardien de nuit, ancien pasteur, qui célèbre le mariage de Trina et Bill, avec pour seul témoin une vieille dame alcoolique. « Bien sûr, nous ne sommes pas à l'église, mais les paroles sont les mêmes » déclare le pasteur reconverti. Ici, dans L’Adieu aux armes, le prêtre ne peut pas marier officiellement Catherine et Frederick, mais n'en bénit pas moins leur union. Chez Borzage, l'amour suffit, le cérémonial religieux n'est qu'anecdotique. Le vrai mariage se passe de cérémonial, c’est quelque chose d’absolu qui unit les amants, un évènement spirituel qui ne peut que recevoir la grâce de Dieu et ce quelle que soit la façon dont ils scellent leur union.

L’amour charnel est aussi pour Frank Borzage une élévation spirituelle, et les prêtres qu’il met en scène dans ses films sont capables de dépasser les dogmes pour saluer cette célébration de l’amour. Ils bénissent la passion, l’appellent même de leurs vœux. Borzage, contrairement à la plupart des cinéastes américains, ne filme pas la famille ou la communauté. Seule l’intéresse l’union physique et spirituelle entre un homme et une femme, et la passion charnelle a sous sa caméra une dimension mystique. Le cinéaste est d’évidence sensible à la religion, mais il l’aborde de manière profane. Emblématique, la scène finale de Street Angel où le portrait d’une femme retouché en madone par un escroc ramène le héros dans le droit chemin. Ou encore le personnage de Cambreau dans Strange Cargo qui déclare qu’ « un crucifix n’est qu’un morceau de bois, le miracle est dans le cœur. » Dans son rapport à la religion, Borzage peut être vu comme un progressiste. Au début de A Farewell to Arms, Catherine essaye de prendre la défense d’une de ses camarades infirmières, chassée par les mères car elle est tombée enceinte d’un soldat de passage. Il montre Frederick fricotant avec une prostituée ou encore évoque clairement l’homosexualité de Fergy, l’amie de Catherine, sans jamais se départir de son regard humaniste et dénué de toute tentation moralisatrice. Lors des combats, le corps d’un soldat blessé, recouvert de bandages, se superpose à une croix, la succession des plans transformant ce dernier en un Christ glissant le long de sa croix.

Jusqu’à l'adoption du Code Hayes, Frank Borzage signe dans chacun de ses films des séquences audacieuses, montre les amoureux consommer leur amour avant le mariage ou baigne ses films - surtout ceux de sa période muette - d’un incroyable érotisme. Il n’est pas étonnant que L'Adieu aux armes ait été amputé de dix minutes lors de sa reprise après l’entrée en vigueur du Code Hayes en 1934. (3) Après 1934, Borzage ne jouera pas tellement avec le code de censure, alors que l’inventivité et le génie de sa mise en scène lui auraient sans peine permit d’en contourner les règles délirantes.

Dans A Farewell to Arms, cette mise en scène se révèle éblouissante, le cinéaste continuant à utiliser la force d’expression du cinéma muet à l’heure du parlant. Borzage continue à croire à la puissance symbolique des images (un encrier annonçant la mort, le soldat blessé en Christ sur la croix…), à leur pouvoir d’évocation et d’incarnation. Les éclairages, les cadres, les décors… tout participe à accompagner et à magnifier les sentiments qui animent les personnages. Lorsque Frederick arrive à Milan, une caméra subjective qui épouse son regard traverse les quais, la foule, jusqu’à ce que le visage de Catherine envahisse le cadre et qu’ils échangent un baiser. La caméra ne fait pas que nous faire partager l’élan amoureux de Frederick, il devance cet élan, entraîne le personnage à sa suite, le guide vers sa bien-aimée. Il y a aussi les quelques scènes de conflits, dont la puissance d’évocation vient de quelques images fortement symboliques combinées dans un montage "eisensteinien".

[SPOILER] Et il y a le final, éblouissant, qui sera repris par le cinéaste dans Three Comrades. Catherine se meurt et a peur. « Ne me laisse pas mourir. Là-bas, tout est sombre et vide » dit-elle à Frederick qui se tient à son chevet, effondré, en larmes. Et l’on se rappelle qu’au début du film, elle lui avait déclaré qu’ils étaient « destinés à se rencontrer dans le noir. » Lors de cette scène bouleversante, Catherine, peu à peu, parvient à innerver dans la mort la puissance de son amour. Si bien que la mort se transforme en victoire, la pureté de l’amour qui les unit leur permettant de transcender sa disparition terrestre. Leur amour, délivré du monde, peut alors briller dans tout son éclat, libre et pur. Les cloches retentissent et les colombes s'envolent tandis que Frederick emporte Catherine dans ses bras, comme un mari porterait sa jeune épouse. Sa mort coïncide avec l’armistice, la pureté de l’histoire de Frederick et Catherine rachetant l’humanité, montrant que l’espoir est toujours permis, que l’homme peut faire autre chose que massacrer son prochain. Le premier plan du film était un ciel couvert d’avions. Dans le dernier, ils sont remplacés par des colombes. [FIN DU SPOILER].

La pureté du regard que porte Frank Borzage sur ses personnages, sa capacité à incarner le monde tout en atteignant une forme de spiritualité, l’intelligence constante de sa mise en scène, sa sensibilité dans la direction d’acteurs, son profond humanisme font de L'Adieu aux armes un mélodrame sublime, de ceux qui transcendent le genre, de ceux qui possèdent la grâce.


(1) En partie autobiographique, le roman de Hemingway fut un immense succès de librairie lors de sa parution en 1929. Le romancier refusera d'assister au tournage et aux premières du film, déclarant que Borzage « sentimentalise par trop mes personnages. ».
(2) Borzage souhaite au départ confier les rôles à Fredric March et Claudette Colbert, mais tous les deux tournent alors pour Griffith.
(3) Cette version de 80 minutes a très longtemps été la seule exploitée. Wild Side propose bien ici la version intégrale.