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Critique de film
Le film

Jeanne la Pucelle

L'histoire

I - Les Combats : De la vocation de Jeanne d’Arc et de son départ au front, où elle mène les troupes orléanaises de Charles VII à la victoire contre leurs adversaires anglais.

II - Les Prisons : De sa courte période de grâce suivant le sacre du roi, avant sa capture par les Bourguignons, sa captivité, ses prisons, son procès, son exécution.

Analyse et critique

« Je ne durerai guère plus d’un an. » Jeanne

La Pucelle d’Orléans compte parmi les personnages historiques les plus fréquemment traités au cinéma et il était en quelque sorte attendu qu’un membre de la Nouvelle Vague, française à l’origine, ne s’y attelle un jour. C’est Jacques Rivette qui, au début des années 1990, se charge de cette mission. Constituée de deux volets (« Les Batailles », « Les Prisons » ), sa fresque de plus de cinq heures se fonde sur le Jeanne d’Arc de Régine Pernoud ainsi que Le Procès de Jeanne d’Arc de Georges et Andrée Dubuy et les minutes conservées du procès pour raconter la vie de cette guerrière mythique. De ces sources, la plus importante est celle de la première médiéviste, qu’il donne en lecture à Sandrine Bonnaire en guise de préparation au tournage. Des diverses biographies filmées de cette figure, celle de Rivette se caractérise par son exactitude historique. Elle est, parmi ces versions ultérieures, liée spécialement à celles de deux cinéastes eux aussi habités par un sens de l’Histoire : celles de Bresson et de Dreyer, le second tout particulièrement (quoique le bûcher final fasse amplement référence à celui de Bresson). Les cartons ponctuant la narration évoquent le cinéma muet, de même que les noirs produisant des ellipses parfois saisissantes. Pour commencer par la fin : notamment au moment du procès, mois entiers passés sous silence pour en arriver immédiatement à la sanction, manière simple et radicale d’indiquer que tout était déjà joué avant que ces interminables palabres ne commencent, qu’il s’agissait là d’une machine à broyer un individu, et un symbole, dont l’engrenage impitoyable n’a que les atours du droit et d’une dialectique de la défense et de l’accusation.

Depuis La Religieuse, Rivette ne s’est plus essayé au film historique, le cas Noroît mis à part (quant au film « à costumes », il faudrait en discuter : on pourrait dire que chez le cinéaste, quelle que soit l’époque, les personnages ne paraissent pas moins « déguisés » à nos yeux que s’ils vivaient au Moyen-Âge). Le choix, à ce moment, de traiter d’une personnalité aussi lourde de sens, chargée d’histoire symbolique, que Jeanne d’Arc tient d’abord à l’affirmation d’un refus de sa récupération politique. Refus qu’il réitérera, à la probable surprise d’un journaliste des Inrockuptibles, quand il se montrera favorable quelques années plus tard à ce que Luc Besson en propose sa version : « Jeanne d'Arc est à tout le monde (sauf à Le Pen). » (1) La stratégie de Rivette revient ici en quelque sorte à entonner la Marseillaise face au FN. Il s’oppose en tout cas à ce que l’Histoire de France soit laissée en friche à un révisionnisme d’extrême droite. Cela ne signifie nullement (au contraire) que le film se montre particulièrement belliciste : outre que le gouvernement français n’y vaille pas beaucoup mieux que l’anglais (pire peut-être, sachant que sa corruption est démontrée tandis que des ennemis sont surtout présentés des militaires), l’horreur de la guerre est au cœur du drame, traitée avec la décence propre à un cinéaste qui, depuis son article sur le travelling de Kapo, n’a cessé de se poser la question de la mise en scène de la violence historique en des termes éthiques. Il se peut qu’ici, les débuts du conflit en Yougoslavie aient été présents à l’esprit du cinéaste (ils l’étaient sûrement à ceux de son scénariste, Pascal Bonitzer, qui abordera les résonances de la guerre des Balkans sur la vie intellectuelle française dans le délicieux Rien sur Robert (2)). On pourrait également évoquer l’athéisme du réalisateur et de l’actrice, sachant que le dernier cri de Jeanne (« Jésus ! ») paraît confirmer les paroles du Christ : Son Royaume n’est pas de ce monde. Enfin, Jeanne est une icône féministe qui trouve tout naturellement sa place parmi les nombreuses femmes fortes que Rivette a mises en scène, une héroïne costumée qui annonce par l’avant-garde celles qui peupleront bientôt les écrans de télévision (Xena, Buffy).

Le statut plus « grand public » de ce film par rapport à ce qu’il serait coutumier chez le cinéaste rend paradoxalement saillante l’étrangeté de sa manière. Le budget malgré tout relativement restreint oblige à un cadrage des troupes souvent au plus proche, jouant du hors-champ pour figurer un plus vaste terrain de combat (et donnant aux assauts des allures de guérilla). La durée des scènes, des actions, leur ôte tout caractère spectaculaire. L’attention flottante que la mise en scène encourage est mise en tension par le fait qu’il s’agit constamment de questions de tactique, de survie, de victoire et de défaite, de droit et de principes, de territoires conquis ou perdus, d’alliés et d’ennemis (le rôle fatal joué par les Bourguignons). Elle rappelle également que le rythme de la vie (et du combat) n’était pas identique au Moyen-Âge. Des dix-sept ans d’une jeune femme à ses dix-neuf : deux ans, c’est à la fois beaucoup et peu, une fulgurance où il peut se dérouler bien des choses, nombre de revirements (tous ou presque s’opposent d’abord à elle, puis elle connaît une brève notoriété, avant une violente disgrâce). Jeanne elle-même a conscience des étapes, pense par phases claires : elle n’appellera Charles VII ainsi qu’après son sacre, ne se référant avant à lui que comme au « dauphin ».

Les voix de sainte Catherine et de sainte Marguerite, qui occasionnellement lui parlent et la conseillent, ne sont pas traitées sous l’angle d’une pathologie mais d’un état de fait : clairvoyance ou décret, elles affirment une ligne de conduite. La Pucelle sait ce qu’elle veut, ou ce qu’elle doit, faire. De la grange où elle affole sa famille (et un Rivette déguisé en curé) au tribunal auquel elle répond (pour ne flancher qu’une fois, d’une manière bien compréhensible, devant la peur du feu), elle trace une ligne à travers une époque troublée. Le cinéaste avait choisi Sandrine Bonnaire notamment pour son port altier. La droiture du personnage est autant physique que morale devant sa caméra. Au maintien du modèle dans La Belle Noiseuse succède celui du soldat - deux femmes, l’une maximisant sa féminité, l’autre la minimisant, qui « tiennent » dans un monde d’hommes. Si la virginité de Jeanne s’exprime jusque dans le titre, ce n’est pas que Rivette y associe le fantasme d’une vertu personnelle, au sens d’une maîtrise de soi (son cinéma n’est pas prude) mais qu’il en va de la question, plus critique que jamais en temps de guerre, de la résistance aux outrages. Le « miracle » de cette trajectoire est, très crûment, que Jeanne n'est jamais violée. Si pour échapper au feu elle « parjure » en apparence (la douceur mélancolique avec laquelle elle prononce son reniement est un moment à briser le cœur), elle revient sur ses paroles, très consciente de se condamner au bûcher, pour éviter que sa prison ne soit le lieu du plus complet des abus. Rivette, qui privilégie ordinairement les fins ouvertes, le droit à l’errance, s’accroche ici à quelqu’un qui n’en démord pas, raconte ainsi une histoire dont la fin est déjà connue (périr par le feu, dans un cri qui résonne bien après la fin du générique).

Jeanne n’a pas le fardeau, ni le privilège, du doute. Comme elle le répond à un diplomate d’esprit plus savant, elle n’a pas le temps d’apprendre. Son illettrisme la perd (à signer des déclarations jouant en sa défaveur). Il est intéressant de faire endosser ce drame à Bonnaire, qui incarnera une autre analphabète tragique dans La Cérémonie et que son sacre par Pialat à quinze ans a rapidement retirée du système scolaire et des hautes études. En cela, le film a valeur de mise en garde : alors que la Pucelle met au pas de rudes guerriers sur le chemin vers les batailles, que son exemple enflamme un gynécée lors d’une captivité, son inaptitude à déchiffrer les textes la laisse plus démunie encore qu’elle le serait en étant plus savante devant la machine juridico-politico-ecclésiastique. Son rire au moment de signer d’une croix sous la contrainte la déclaration la plus fatale à Rouen exprime un vrai dénuement. Ici l’héroïne est-elle peut-être moins la Pucelle d’Orléans que sa biographe, Régine Pernoud, source d’inspiration et de désir à raconter cette histoire pour le metteur en scène, qui par la description érudite et rigoureuse de l’époque médiévale que ce dernier lui reprend, traite avec intelligence et mordant de la condition des femmes.

C’est une affaire sérieuse, et ce qui frappe dans l’approche de Rivette à cet égard est moins son austérité que sa rigueur : la reconduction, au cinéma, de codes de jeux hérités du théâtre expérimental, montrer les paroles et les gestes dans leur durée pleine, scinder la parole et le geste en deux actions distinctes pour l’interprète. De cet étirement, de cette disjonction, la vie, dans son caractère physique, organique, émerge plus que jamais. « Étirer le temps avait un sens narratif et moral pour lui. Il fallait que tout se voie. Comme il m’avait choisie pour mon rapport au corps, ma façon de me mouvoir lui convenait, l’inspirait, et il me laissait une part de liberté dans mon jeu. Mais d’instinct, j’ai un rythme plus rapide que le sien, et parfois il me disait : "Là je n’ai pas le temps de voir, il faut me laisser le temps." Comme il filmait assez large, j’avais la sensation pas si fréquente de jouer avec tout mon corps, surtout dans Jeanne la Pucelle [Ndr : Rivette et Bonnaire se retrouveront pour Secret Défense]. Ça me plaisait beaucoup parce que l’émotion peut passer par tout le corps, le corps de la tête aux pieds, ou le corps vu de dos comme lorsque Jeanne prie. Rivette cherchait en même temps qu’il faisait. Il n’avait pas de découpage à l’avance, il avait son film en tête, comme une idée, mais il n’avait pas concrètement son rapport à l’image, au plan. Et ça, il le cherchait sur le plateau, notamment dan son dialogue avec William Lubtschansky. Et il faisait pas mal de prises, facilement sept ou huit, jusqu’à une dizaine. […] C’était une énigme, Jacques. Je sentais que la question de la femme causait un vrai chahut dans sa tête, une interrogation profonde. On sentait qu’il pouvait être vite troublé, et qu’il chassait ça aussitôt, comme une chimère. Il était hanté et effrayé par le désir. » (3) Secret de Rivette, secrets de Jeanne : celui dont elle traite avec Charles derrière une porte close, celui de l'examen de son hymen derrière une autre.

Sérieux ne signifie pas esprit de sérieux et le film se prémunit de ce danger par deux opérations au moins. D’abord l’obscénité, celle des situations (sachant qu’il s’agit d’intégrité non seulement intellectuelle et morale, mais tout d’abord physique) autant que des dialogues (quand, à la perspective de partager tous trois la paille ce soir-là, un soldat en train de pisser s’exclame à l’autre, qu’il suppose également vierge, « Pucelle ou pas, avant la fin du voyage, on te l’aura visitée par tous les trous », remarque faisant du reste gicler à l’autre un filet sur ses godasses). Ensuite l’humour, les deux épisodes (le premier tout particulièrement) n’étant pas exempts d’un comique agréablement navrant de régiment comme Ford pouvait parfois le pratiquer. Voir Français et Anglais se lancer des cailloux d’une rive à l’autre, dans un plan large où le peu de figurants est fièrement mis en avant, ne va pas sans un certain amusement, vite déjoué par les dégâts bien réels qu’une pierre en pleine figure peut engendrer. La misogynie que Jeanne rencontre (celle de ses troupes, puis plus encore, des troupes qu’elle affronte et qui entendent la décourager) est un motif légitime d’indignation, c’est également l’expression d’une bêtise, que, comme la guerre, Rivette est tenté d’associer à une forme de puérilité, d’infantilisme. Ce n’est pas le moindre paradoxe d’une œuvre pensive au sujet de l’action (Jeanne est-elle méritante d’avoir combattu ou d’avoir réglementé le combat - c’est-à-dire avoir interdit le viol et les pillages ?) que ce contre quoi elle bute tout du long si violemment s’avère une forme d’idiotie. Que quand des pharisaïques hommes d’Église et d’État la condamnent, ils sacrent le primat sur la grâce d’une animalité, sur le droit de la force. En cela, le destin de Jeanne d’Arc ne pouvait que parler à un cinéaste qui perçoit la société patriarcale et de classes comme en dernier ressort fondée sur la capacité des puissants à exercer la violence. 

(1) www.lesinrocks.com/1998/03/25/cinema/actualite-cinema/jacques-rivette-la-sequence-du-spectateur/
(2) Du reste, en parlant de Bonitzer et  de Jeanne d'Arc...
(3) Cahiers du Cinéma n° 720, mars 2016, entretien avec Sandrine Bonnaire, « Fendre l’armure », pp. 14-15

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Par Jean Gavril Sluka - le 29 octobre 2019