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Critique de film
Le film

Indiscret

(Indiscreet)

Partenariat

L'histoire

Anna Kalman (Ingrid Bergman), comédienne de théâtre réputée, revient à Londres plus tôt que prévu alors qu’elle était en villégiature à Majorque. L’homme qu’elle a rencontré sur place l’a une nouvelle fois déçué, étant selon elle, comme tous les précédents, incapable de soutenir une conversation sérieuse, uniquement intéressé par une liaison éphémère. Par ce fait, Anna, la quarantaine, est toujours célibataire et s’ennuie plus que jamais dans son luxueux appartement londonien. Elle pense néanmoins en ce jour avoir trouvé l’âme sœur en la personne du séduisant Philip Adams (Cary Grant), un brillant diplomate américain. Celui-ci a été invité par Margaret (Phyllis Calvert) et Alfred (Cecil Parker), sœur et beau-frère d’Anna, à venir se changer avant de se rendre à un banquet organisé par le Foreign Office où il doit discourir sur des questions financières. Dès qu’elle croise son regard ce soir-là, Anna en tombe follement amoureuse. Philip la met cependant immédiatement en garde : Philip est non seulement marié mais sa femme refuse catégoriquement le divorce. Une liaison passionnée se met néanmoins en place malgré les "qu’en-dira-t-on". Lorsque Anna apprend par hasard que son amant, jaloux de sa liberté, lui a honteusement menti sur sa situation matrimoniale, elle n’a plus qu’une idée en tête, lui faire chèrement payer sa mystification...

Analyse et critique

How dare he make love to me and not be a married man?!" (en français, un peu plus soft : “Comment ose-t-il me faire la cour alors qu'il n'est même pas marié ?!") L’ensemble de l’intrigue repose en fait sur ce postulat savoureux découlant de cette réplique, la plus drôle et la plus "culottée" du film ; phrase que lance à mi-parcours une Ingrid Bergman fortement en colère et qui débute la seconde partie censément être la plus amusante après un premier segment consacré principalement à une romance très traditionnelle que le spectateur d’aujourd’hui trouvera certainement sacrément surannée. Certains rétorqueront cependant que c’est de ce côté désuet qu’elle tire son charme principal - ce qui n’est pas nécessairement faux. Pour en revenir à la proposition scénaristique (probablement subversive pour l’époque) qui fait tout le sel de l’histoire, si dans un premier temps Anna se grise d’une relation qu’elle sait adultérine pour son partenaire, elle tombe de haut lorsqu’elle apprend que son amant n’était en fait qu’un "vulgaire" célibataire libidineux, uniquement jaloux de sa liberté. Sans que cela soit explicitement dit, le plaisir pris par Anna à cette histoire d’amour se voit ainsi rabaissé par l’absence de rivale légitime ! Situation très cocasse, amorale et assez "lubitschienne" sur laquelle brodent le réalisateur Stanley Donen et son scénariste Norman Krasna, auteur de la pièce de théâtre Dear Sir adaptée ici pour le cinéma ; une pièce interprétée en 1953 par Mary Martin et Charles Boyer qui n’eut pas le succès escompté, contrairement à son adaptation cinématographique. Seulement, disons-le d’emblée, les deux compères ne retrouvent que rarement le rythme, la drôlerie, l’impertinence, l’éclat, la pétulance et le pétillement des meilleures comédies américaines, dont celles d'Ernst Lubitsch justement.

Indiscret est d’ailleurs un film de Stanley Donen (Chantons sous la pluie) assez peu connu dans l’Hexagone. Il s’agit d’une comédie romantique et "de mœurs" dans la lignée de celles que l’on voyait fleurir à tour de bras dans les premières années du cinéma parlant avec déjà, dans quelques-unes d’entre elles, un tout jeune et fringant Cary Grant. Ici, la cinquantaine grisonnante, il continue d’interpréter les tombeurs, moins gaffeur et naïf qu’à l’époque, au contraire plutôt roublard et facétieux mais aussi plus suave et plus stylé. Les années précédentes, il endossait déjà ce style de rôle dans des films bien plus célèbres - à juste titre -, comme le délicieux La Main au collet (To Catch a Thief) d’Alfred Hitchcock ou encore le sublime et bouleversant Elle et lui (An Affair to Remember) de Leo McCarey dans lesquels il formait des couples inoubliables avec successivement Grace Kelly puis Deborah Kerr. Pour sa deuxième collaboration avec Stanley Donen après Embrasse-la pour moi (Kiss Them for Me), Cary Grant impose Ingrid Bergman qui accepte ce bel hommage en demandant cependant à ce que l’intrigue soit transposée de New York à Londres, étant alors en tournage en Angleterre avec Mark Robson pour L’Auberge du sixième bonheur (The Inn of The Sixth Happiness). Malgré toute l’estime et l’amour que l'on peut (doit ?) porter à Ingrid Bergman, elle m’a semblé ici un peu mal à l’aise dans ce rôle vaporeux, manquant un peu de naturel et semblant quelque peu gênée aux entournures lorsqu’il s’agit de donner un peu de fantaisie à son personnage ; le duo qu’elle compose avec son partenaire fonctionne ainsi un peu moins bien que lors de leur première rencontre douze ans auparavant dans l’un des plus beaux films du "maître du suspense", Les Enchainés (Notorious). Même si bien rafraichissantes (le film est loin d’être mauvais), leurs retrouvailles s’avèrent donc ici un peu décevantes.

Il faut dire aussi que, comme les décors et la saison au sein desquels le couple évolue, le film est beaucoup moins glamour que ceux précédemment cités, les lieux huppés de Londres en hiver possédant (tout à fait subjectivement) beaucoup moins de charme que la Riviera en période estivale. Moins dépaysant aussi puisqu’à quelques exceptions, le spectateur ne quitte pratiquement jamais l’appartement d’Anna. La comédie de Stanley Donen s’avère également bien moins chaleureuse ou spirituelle que nous l'aurions souhaité, au contraire bien trop guindée à l’image également du milieu professionnel d’où sont issus les principaux protagonistes (hormis Anna), la haute société de la finance et de la politique, fréquentant surtout clubs privés et diners mondains. Cette comédie un peu terne (et finalement assez peu drôle), abordant en filigrane les mœurs de la haute société londonienne, son puritanisme et ses idées sur le mariage, si elle ne brille ni par son rythme ni par son originalité, se laisse cependant suivre sans déplaisir grâce avant tout à son interprétation. Même si Ingrid Bergman parait moins à l’aise que certaines de ses illustres consœurs de l’époque dans le domaine de la pure comédie hollywoodienne, nous serions vraiment injustes de prétendre qu’elle s’en sort mal ; loin de là même puisqu’elle se révèle délicieuse à de nombreuses reprises, surtout dans les séquences purement romantiques. A ses côtés, Cary Grant, dans la peau d’un personnage déjà parfaitement rodé auparavant, s’avère une fois encore irrésistible même si on l’a connu plus enthousiaste ; néanmoins sa démonstration de danse endiablée sur une gigue écossaise est inénarrable, sans aucun doute le moment le plus comique du film. Les quatre autres seuls protagonistes d’Indiscreet sont le couple de serviteurs composé par David Kossof et Megs Jenkins mais surtout celui formé par la sœur et le beau frère d’Anna, les excellents Phyllis Calvert et Cecil Parker.

Indiscreet est donc une comédie romantique américaine typique des innombrables autres sorties à la même époque, qui ne cherche pas spécialement à délivrer un quelconque message mais simplement à divertir en mettant en scène des gens huppés superbement vêtus (les costumes sont de Christian Dior), arpentant des appartements cossus et autres lieux opulents, et n’ayant pour seuls problèmes que leurs frasques sentimentales. De nombreux exemples dans l’histoire du cinéma nous ont prouvé qu’une telle légèreté dans le fond était néanmoins capable d’accoucher de grands films. En l’occurrence, la futilité du propos n’est pas vraiment rehaussée par la mise en scène de Stanley Donen qui, même si tout à fait honorable (avec quelques très beaux mouvements de caméra et jolis cadrages), reste la plupart du temps assez fade, sans grande invention ni inspiration. Et puis, alors que l’on attendait un climax "drolissime" du niveau de celui par exemple qu’avait su mettre en place Michael Gordon dans - pour rester dans le même domaine de la comédie - Confidences sur l’oreiller (Pillow Talk), le final d'Indiscret se révèle non seulement étonnement expéditif mais également sans aucune surprise. Nous savions bien évidemment dès le début que les deux principaux protagonistes tomberaient in fine dans les bras l’un de l’autre (cela fait partie des "règles d’or" du genre et ce n’est effectivement pas déplaisant si l'on veut bien se plier au jeu), mais nous ne nous attendions pas à ce que cela se produise de façon aussi banale. Petite déception également dans l’utilisation du split-screen (la censure n’acceptant pas à l’époque de voir un couple - même légitime - dans le même lit, Donen eut alors recours à cette astuce) bien moins égrillarde que dans la comédie citée ci-dessus avec Rock Hudson et Doris Day.

Pour résumer, ceux qui s’attendraient à un sommet de la comédie américaine (comme il y en eut un certain nombre depuis le début du parlant, signées Leo McCarey, Frank Capra, Ernst Lubitsch, Gregory La Cava, Billy Wilder, Preston Sturges...) risquent pour beaucoup de déchanter car l'ensemble s'avère un peu plat, le scénario tourne parfois en rond et les artifices du théâtre filmé n'ont ici pas très bien vieilli. Ceux qui n’espèrent en revanche qu’une seule chose, passer un agréable moment, ne devraient en revanche pas regretter la vision de cette pièce de théâtre filmée certes un peu trop lisse et convenue mais cependant non dénuée d'élégance, d’autant qu’elle est rehaussée par un magnifique thème musical mélancolique et entêtant signé James Van Heusen & Sammy Cahn (une mélodie qu’aurait dû interpréter Frank Sinatra lors du générique mais, pour ceux qui en auraient été frustrés, que l'on retrouve sur certains de ses albums). Même si mineure dans les filmographies respectives du cinéaste et de ses deux interprètes, Indiscret est une comédie à savourer quoi qu’il en soit pour le charme dégagé par les interprètes. A signaler pour les amateurs de la pièce d’origine qu’elle fut adaptée à nouveau en 1988 pour la télévision avec Robert Wagner et Lesley-Anne Down.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : Les acacias

DATE DE SORTIE : 5 août 2015

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Par Erick Maurel - le 3 août 2015