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Critique de film
Le film

Hell's Angels

Partenariat

L'histoire

Trois amis, deux frères américains et un allemand, se sont rencontrés lors de leurs études. Mais quand éclate la Première Guerre Mondiale, ils se retrouvent dans des camps opposés. Les deux frères s’engagent dans l’aviation : ils se battront dans les airs, mais aussi pour les faveurs d’une jeune anglaise. Quant à l’allemand, il devra choisir entre suivre les ordres et épargner l’Angleterre qu’il aime tant. Sur terre comme dans les cieux, bravoure et lâcheté s’affrontent.

Analyse et critique

Howard Hughes avait un jour confié à Noah Dietrich qu’il comptait ‘devenir le plus grand joueur de golf du monde, le meilleur producteur de Hollywood, le premier pilote d’avion et l’homme le plus riche du monde. Mais pas dans cet ordre’ (1). Après ses premiers essais dans la production, dont le désastre critique Swell Hogan et quelques succès financiers tels que Everybody’s Acting ou Two Arabian Knights - qui reçu un Oscar pour sa mise en scène -, le jeune milliardaire décida de s’attaquer à un projet lui permettant de réunir au moins deux de ses passions, le cinéma et l’aviation - la présence au générique de Jean Harlow pouvant même être considérée comme la satisfaction d’une troisième. S’inspirant de Wings de William Wellman, il commence alors à réunir sa documentation, consacrant plusieurs pièces au stockage de livres et photos sur l’aéronautique, afin de réaliser une épopée consacrée à l’aviation militaire sans l’aide des grands studios. Un rêve autofinancé.

Pour ce faire, il débloque 700 000 dollars issus des liquidités de son entreprise d’outillage, déjà mise à mal lors du rachat des parts appartenant à sa famille. La moitié est consacrée à l’achat d’une escadrille d’avions d’occasion conservés dans les entrepôts allemands et français, Spodes, Sopwith Camels et Fokkers. Il embauche également ses pilotes, entraînés par deux as, Roscoe Turner et Paul Mantz, reconvertis dans le cinéma. Il s’offre aussi deux zeppelins de 20 mètres d’envergure ; l’un d’entre eux sera détruit pour les besoins du film, occasionnant un coût de 450 000 dollars. Pendant qu’il règle les séquences d’aviations, il confie les scènes d’intérieur, dont celle du bal militaire, à Marshall Neilan, qui finira par démissionner à cause des exigences de son employeur. Il sera remplacé par un spécialiste de l’aviation, Luther Reed, qui lui-aussi jettera l’éponge tout en conseillant à Hughes de réaliser lui-même Hell’s Angels. Ce qu’il fit, ou à peu près.

Howard Hughes se montra dès lors omniprésent sur le tournage. Si au début il se contentait de diriger ses pilotes par radio, il céda bien vite à son envie de les rejoindre : il exigea un jour une cascade particulièrement risquée, un rétablissement à soixante mètres du sol. Son chef d’escadrille refusa, prétextant que l’accident était quasi-assuré. Hughes prit alors lui-même les commandes de l’appareil. Sans doute trop présomptueux, il s’avéra incapable de redresser l’avion et s’écrasa. Il fut transporté d’urgence à l’hôpital sous un nom d’emprunt ; souffrant d’une fracture crânienne et de lésions à la colonne vertébrale, il sombra dans le coma. Les médecins se montrèrent réservés sur ses chances de survie et les conséquences éventuelles sur son cerveau. Pourtant, il se réveilla trois jours plus tard et se déclara prêt à sortir contre l’avis médical. Il semblerait néanmoins que cet accident ait eu des conséquences sur l’état de santé et le comportement de Hughes, et ce jusqu’à la fin de sa vie, comme l’atteste la présence d’un éclat de métal dans son crâne révélé par une autopsie. Mais les déboires du tournage de Hell’s Angels ne s’arrêtèrent pas là ; Hughes se rendit compte en 1929 qu’il avait totalement négligé l’arrivée du cinéma parlant qui remplissait les salles aux dépends des films muets. Il prit donc la décision de sonoriser son film. Alors que 2, 2 millions de dollars avaient déjà été dépensés, le coût de la transformation du film fut chiffré à 1, 7 millions - une grande partie des séquences parlantes sont attribuées à James Whale. Si Ben Hall et James Lyon se révélèrent des comédiens parlants convaincants, il n’en fut pas de même pour l’interprète féminine principale Gretta Nissen, dont l’accent scandinave fut jugé inacceptable. Elle disparu donc du film, et Hugues lui chercha une remplaçante. Lassé de voir défiler de blondes starlettes, il se décida finalement pour une jeune débutante, Jean Harlow, après s’être renseigné sur ses capacités pulmonaires - il faut noter que l’expression ‘Blonde Platine’ fut alors inventée pour elle. Les difficultés continuaient à pleuvoir sur le tournage. Parmi les plus dramatiques, trois pilotes perdirent la vie en effectuant certaines cascades. Le tournage prenait des proportions dantesques, occupant huit lieux, dont l’aéroport d’Oakland, où une escadrille resta plusieurs semaines au sol, attendant l’arrivée hypothétique de nuages. Hughes connut alors une période où il sombra dans l’alcoolisme, et on l’aperçut même un soir mitraillant sa gigantesque cave de whisky millésimé.

Le tournage et la post-production furent finalement achevés, non sans que les monteurs, qui travaillaient sur près de 40 km de pellicule, se soient retrouvés poursuivis par un Hughes menaçant de les assommer à coups de cendriers. Hell’s Angels étant devenu synonyme de retard à Hollywood, Hugues décida de frapper un grand coup pour la première, le 30 Juin 1930, et réserva le Grauman’s Chinese Theatre. Une escadrille d’avions éclairée par plusieurs rampes de projecteurs effectua un ballet au-dessus du cinéma, dessinant une flèche de fumigènes pointant le lieu de la projection. 400 000 dollars furent investis pour ce show, portant le budget global du film à 4, 2 millions de dollars, le plus important de son époque. Howard Hughes risquait là son empire. L’accueil fut triomphal. En dépit de son succès public, Hell’s Angels s’avéra déficitaire d’1, 5 millions de dollars. Mais qu’importe, la carrière de producteur d’Howard Hughes était définitivement lancée.

Au final, à quoi ressemble ce Hell’s Angels aux allures de caprice d’enfant gâté ? Sans doute à un film dont le tournage fut globalement plus intéressant que le résultat - ce qu’a parfaitement compris Martin Scorsese en lui accordant une place importante dans sa récente biographie de Hugues, The Aviator. Tout d’abord, de nombreuses séquences trahissent ses origines muettes. Le surjeu de la majorité des interprètes est tel que la plupart du temps l’intrigue pourrait être comprise sans dialogues - la bande-son apparaît donc plus comme une volonté de se conformer à une technologie naissante plutôt qu’un réel souhait artistique. De même, la parenthèse en technicolor ne se justifie pas, montrer le faste du bal militaire paraissant une raison un peu vaine pour une telle rupture esthétique, on a plutôt le sentiment d’assister à une démonstration technique. Celle-ci nous permet toutefois de contempler des images en couleurs de Jean Harlow. Jean Harlow, justement : elle eut une brève liaison avec Howard Hughes durant le tournage, et le résultat se voit, son charme juvénile envahissant littéralement l’écran. Le tournage ne se passa pourtant pas sans mal : alors qu’elle demandait à James Whale comment jouer une scène, il lui répliqua : ‘Je peux vous dire comment être une actrice, mais je ne peux pas vous dire comment être une femme’ (2) . Qu’importe, une légende à la carrière fugitive était née.

Hell’s Angels n’est-il donc qu’un vaste défouloir retourné à la va-vite, un muet déguisé en parlant à l’intrigue minimaliste ? C’est en partie exact. Pourtant, il prend toute sa dimension lorsqu’il illustre la passion dévorante de son géniteur. Et il faut convenir que l’intérêt de Hell’s Angels réside globalement dans ses séquences d’aviation, qui aujourd’hui encore restent époustouflantes. Ce sont aussi bien les scènes de combat filmées de l’intérieur que la séquence de bombardement depuis le zeppelin, claustrophobe au possible, et qui influencera de nombreux films de guerre. Le film s’offre même quelques fulgurances de mise en scène, notamment le plan impressionnant d’un zeppelin sortant d’une masse nuageuse. Hell’s Angels est donc le témoignage d’une époque, celle de l’hésitation entre le muet et le parlant, et en même temps représente une approche très moderne du filmage de l’action, une œuvre déséquilibrée entre grotesque et éclairs de génie, à l’image de son créateur.

(1) : Howard Hughes, le Milliardaire Excentrique, p. 70
(2) : op. cit. p. 114.

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La fiche IMDb du film
Par Frank Suzanne - le 24 février 2005