Menu

Critique de film

L'histoire

Années 80 : deux anciens danseurs de claquettes, qui avaient autrefois formé un duo célèbre, sont invités à reformer leur duo le temps d'une émission de télévision. Mais les années ont passé, et au charme désuet du music-hall a succédé le temps trépidant de la publicité et du sensationnalisme.

Analyse et critique

A défaut de toujours figurer parmi les sommets de sa filmographie, les derniers films de Federico Fellini ont ceci d’important qu’à travers leurs imperfections, leurs débordements ou leurs contradictions, ils aident à mieux comprendre le cinéaste, voire même à le définir plus précisément que ses chefs-d’oeuvre antérieurs ne sauraient le faire. A cet égard, Ginger et Fred est un film extrêmement attachant : non pour ce qu’il raconte ni même, curieusement, pour ce qu’il est... mais surtout pour ce qu’on en retient.


© Ferruccio Castronuovo

Pour bien comprendre la nature particulière de Ginger et Fred, il faut revenir en arrière. Pas trop en arrière, et nous ne ferons pas d’injure aux lecteurs en retraçant ici la biographie de Ginger Rogers ou de Fred Astaire, tous deux déjà évoqués plusieurs fois en ces lieux : peu de noms parmi les vedettes de la comédie musicale hollywoodienne ont mieux traversé les décennies que les leurs. Et quand bien même leurs noms ne vous diraient rien, précisons qu’aucune connaissance particulière les concernant n’est de toute façon requise ici. On pourrait même penser qu’en imaginant comme protagonistes principaux de son film des sosies de Ginger et de Fred, donc, Fellini avait bien en tête qu’il puisse se trouver des spectateurs auxquels ces noms ne diraient rien.

Car Fellini, en écrivant Ginger et Fred, a des comptes à régler. Avec l’inculture du public, éventuellement. Mais surtout avec le spectacle qui abreuve et abrutit ce public : la télévision. S’il faut donc revenir en arrière, c’est surtout pour tenter de définir plus en amont le rapport complexe, entre attraction et répulsion, entretenu par Fellini avec le petit écran.

Ayant débuté sa carrière de cinéaste au début des années 50, Federico Fellini a été un observateur central de l’évolution du cinéma italien : le boom économique des années 50, la hausse de la production, l’essor de Cinecittà (studio auquel il reste irrémédiablement attaché) et l’afflux du public... Mais, depuis quelques années, Fellini ne peut que constater la manière dont la télévision modifie la donne : dans un premier lieu en gardant le public chez lui, mais aussi en s'immisçant dans le système de production des films. Lui-même en a été une victime impuissante avec l’épisode des Clowns en 1977, et bon nombre de ses projets récents passèrent dans les locaux de la RAI, à un moment ou un autre, dans l’éventualité d’une production télévisuelle.

D’autre part, parce qu’il a une personnalité, une allure, une faconde qui font de lui ce qu’on appellerait aujourd’hui "un bon client", Fellini est, au début des années 80, désormais davantage connu du grand public pour ses apparitions télévisées que pour ses films : Et vogue le navire... , notamment, avait connu une campagne médiatique préalable à sa sortie assez colossale, pour un résultat en salles au final assez décevant. Fellini ne peut plus faire sans la télévision, mais il n’aime guère faire avec.

Enfin, au début des années 80, la télévision, sous l’influence des groupes privées qui s’approprient le juteux filon, évolue - à ses yeux - dangereusement. Des émissions de fourre-tout, idiotes et sensationnalistes se multiplient, hachées par une publicité de plus en plus présente et de plus en plus racoleuse, animées par des présentateurs infantilisants et des hôtesses vulgaires... C’est l’essor de la « télé-Berlusconi », à laquelle Fellini intente d’ailleurs un procès pour exiger que les œuvres cinématographiques soient épargnées par les coupures publicitaires. La justice lui donne tort, sous prétexte que le public est désormais « habitué ».

En repensant à son sketch pour  Boccace 70 (La Tentation du Dr Antonio), dans lequel le petit fonctionnaire étriqué incarné par Edouardo de Filippo se faisait happer par le jingle débilitant d’une marque de produits laitiers, puis littéralement capturer par une plantureuse créature publicitaire (mise en chair par Anita Ekberg), on se dit non seulement que Fellini avait bien vu arriver les choses... mais que d’une certaine manière, il est possible qu’il ait à endosser une certaine part de responsabilité. Que font les publicitaires ou les producteurs télévisuels sinon reprendre une partie des codes esthétiques (outrances chromatiques, exubérances baroques et femmes girondes...) popularisés par certains de ses propres films ? Sans le style, sans le regard, sans la poésie, sans le fond... certes. Mais peu importe puisque ça plaît.

Il y a, dans cette période, une forme d’amertume ou de lassitude qui peuvent poindre dans l’oeuvre ou dans les apparitions publiques de Fellini, qui commence à être un vieil homme. Le tournage d’Et vogue le navire... l’a épuisé, et il s’apprête d’ailleurs, durant le montage même de Ginger et Fred, à faire un malaise qui l’obligera à interrompre un temps son travail. Mais il y a aussi, dans Ginger et Fred, une combativité ou une volonté farouche de témoigner de l’inhumanité profonde de cette télé-poubelle. C’est que lui-même en a été la récente victime inattendue : un dimanche de septembre 1983, il fut l’invité d’honneur, en grandes pompes, face à un public nombreux et aux côtés de Giulietta Masina, d’une émission populaire diffusée depuis le Grand Hôtel de Rimini. Là, l’animateur-vedette lui annonça qu’on lui offrait une villa en bord de mer. Surpris, pris de court, Fellini versa une larme d’émotion, dont les caméras s’emparèrent en gros plan pour un instant de ceux dont aime se repaître le vorace appétit cathodique. Une fois l’émission diffusée et l’émotion dilatée, il s’avéra que la villa - au passage une modeste bicoque délabrée - venait avec une hypothèque, un vice administratif et un litige judiciaire.

De retour à Rimini un an plus tard, Fellini y projeta le film publicitaire qu’il avait réalisé pour Campari : dans un train, un couple se bat pour tenir la télécommande qui permet de changer le paysage extérieur. Selon Tullio Kezich, « en une minute, Fellini (…) esquisse une réflexion sur la névrose télévisuelle, suggère que nous sommes tous en train de gaspiller ce que nous ont offert d’incomparable la nature et l’histoire, et souhaite qu’il y ait un filtre magique capable de faire revenir la joie parmi nous. » Les premiers tours de manivelle de Ginger et Fred n’ont pas encore eu lieu (le tournage débutera en février 1985) que le film semble déjà là : l’esprit de revanche, l’omniprésence et la violence cathodiques, la valeur du passé... et l’espoir magique de la joie.

Des écrans comme celui qui s’impose au sein de cette cabine de train, dans Ginger et Fred, il y en a donc plein. Partout. Tout le temps. Des lucarnes qui n’ont souvent rien à faire là et qui déversent dans le réel (mais, du coup, est-ce toujours du réel ?) un flot discontinu de tout et de rien. Du futile, du laid, du bruyant... qui contamine l’espace et ceux qui l’occupent. Spectateurs passifs d’un spectacle subi, sans autre valeur que celle du remplissage des esprits, les personnages secondaires de Ginger et Fred semblent ne même pas remarquer cet envahissement, qui pourtant les conditionne (chacun n’aspire, à son tour, qu’à son bref moment de gloire télévisuel, façon « quart d’heure warholien ») voire les engendre : aspirateur à singularités, la télévision réclame un renouvellement constant de son parc à monstres, et Fellini s’amuse de ce défilé absurde d’extravagances ou d’aberrations. Des sosies improbables, des nains, des travestis, des prêtres en lévitation, des vaches à dix-huit pis, sans oublier l’amante d’un extra-terrestre...

Mais derrière l’hilarité sarcastique (communicative) point une inquiétude : ne sommes-nous pas les prisonniers ou les esclaves de cet envahissement ? Notre liberté ou notre culture ne souffrent-elles pas de cette soumission permanente à la putasserie publicitaire, à la dictature du divertissement qui nivelle et avilit ? Un commentateur sportif vante les mérites des caméras de surveillance, quand ailleurs une lumière nocturne, sous les aboiements des chiens, prend des allures de mirador...

Dans un premier temps, Ginger et Fred semblent les victimes, un peu déstabilisées, de ce vacarme et de ce vide. Lui résiste par le sarcasme, elle par la bienveillance. On a peur, un instant, de voir ces figures fragiles (Giulietta Masina n’a jamais paru aussi petite, Mastroianni ne s’était jusqu’alors jamais montré aussi... vieux) broyées par la machine à spectacle, qui n’aime rien tant que se gausser de ce qu’elle exhibe. Et c’est là que la nature de Federico Fellini fait le reste.

Giulietta Masina et Marcello Mastroianni sont les deux comédiens les plus emblématiques de la filmographie de Federico Fellini. Elle, sa muse, son épouse, a illuminé La Strada ou Juliette des esprits (alors leur dernière collaboration, vingt ans plus tôt). Lui, son double magnifique, a contribué à électriser des œuvres aussi fondamentales que La Dolce Vita ou Huit et demi. Mais ils n’avaient, jusqu’alors, jamais tourné ensemble sous la caméra du Maestro. Fellini s’en amuse, repousse leur association et semble même chercher à frustrer délibérément le spectateur avec leur première séquence commune...

Puis à la toute fin, ils montent sur scène. Et là, rien, ni la coupure d’électricité ni la chute, ne peut altérer la beauté toute simple de ces deux merveilleux acteurs qui dansent. Pas qui dansent magnifiquement (Mastroianni était, raconte-t-on, déçu de ne pas pouvoir déployer pleinement ses compétences de danseur), non, qui dansent simplement. La magie dont parlait Tullio Kezich, là voilà : l’enchantement provoqué par un cinéma réduit à sa vocation la plus pure, celle de créer des images indélébiles, qui parlent et émeuvent au-delà des mots. Quiconque voit Ginger et Fred conservera en lui, toute sa vie, cette vision particulière de Ginger et Fred qui dansent.

S’il a beaucoup parlé de septième art (et donc, comme ici, de télévision) durant son œuvre, Fellini n’était pas particulièrement un cinéphile : il n’aimait pas voir les films, il aimait l’empreinte que les films pouvaient durablement laisser. De Ginger Rogers et Fred Astaire, peu importe qu’il ait connu ou non les détails de la filmographie : il savait l’essentiel. Un couple dont l’image bondissante et joyeuse avait traversé le temps.

Car en définitive, et malgré la virulence de la satire, en quittant Ginger et Fred le spectateur n’a pas la sensation d’avoir subi pendant deux heures l’acrimonie ou le passéisme d’un vieil homme : au contraire, c’est la douceur de son regard et la pureté de son affection qui s’y sont affirmées. Et très vite, la mémoire balaye la vulgarité du fourmillement cathodique pour ne conserver que l’essentiel : la grâce et l’élégance, juvéniles, de Ginger, de Fred... et de Federico.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : les acacias

DATE DE SORTIE : 9 AOUT 2017

La Page du distributeur

En savoir plus

La fiche IMDb du film