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Critique de film
Le film

Elle s'appelait Scorpion

(Joshuu sasori: Dai-41 zakkyo-bô)

L'histoire

Nami - dite Scorpion (Sasori en japonais) – est une détenue inflexible et violente, figure rebelle exemplaire pour ses codétenues et que le directeur du pénitencier voudrait humilier et briser par tous les moyens. Scorpion et six prisonnières parviennent à s'échapper. Elles prennent en otage un car de touristes, alors que les matons et policiers qui les traquent sont loin de vouloir les capturer dans les règles. Mais rien n'arrêtera Scorpion et sa soif de vengeance…

Analyse et critique

Le film de prison de femmes (dit en anglais WIP, acronyme de Women in prison) est un sous-genre apparu dans les années 70, qui dans le meilleur des cas, procure des plaisirs d'humour ne durant qu'un instant (ses femmes en prison, ses scènes de douche, ses bagarres de prisonnières, ses maton(ne)s sadiques…). Ayons ainsi une pensée émue pour des œuvres aussi risibles et hilarantes que Les Anges du Mal ou Pénitencier de femmes. Mais Elle s'appelait Scorpion – même en comportant une part de titillation du genre – est un film en marge de la marge, perle nippone visuelle, ultra-violente et splendide, barrée et baroque et dont la portée anarcho-féministe le fait sortir des portes du pénitencier.

Le cinéma d'exploitation n'étant pas une ligne droite, mais une forêt de genres dans les sous-genres, on note que Elle s'appelait Scorpion rejoint un genre japonais spécifique, le Roman Porno (Pink Eiga), soit des films érotiques peu coûteux mais visuellement soignés et surtout très rentables pour un grand studio comme la Nikkatsu, qui en produisit à la chaîne à partir de 1971, dans un contexte difficile pour l'industrie cinématographique japonaise, concurrencée par la télévision. Star montante de la Nikkatsu grâce à ses rôles de jeune délinquante dans des films de sauvageons rock'n'roll (la série des Alleycat Rock), Meiko Kaji rejoint le studio concurrent Toei qui s'engouffre dans la brèche en décidant d'adapter un manga érotique et violent de Tooru Shinohara, Joshuu Sasori. L'actrice est imposée au réalisateur Shunya Ito (jusqu'ici assistant réalisateur sur des films de genre pour la Toei), qui avec cette première adaptation, signait son premier film, Female Convict Scorpion 701. Cette première œuvre raconte comment Nami/Sasori/Scorpion est emprisonnée après s'être vengée de la trahison de son amant policier. Le film joue la carte exploitation mais est déjà marqué par l'expérimentation visuelle et un sous-texte contestataire, à l'image du sang d'une femme tout juste déflorée, figurant le soleil rouge du drapeau nippon sur un drap immaculé (Ito avouera y avoir été bridé par les producteurs). Elle s'appelait Scorpion (Female Convict Scorpion Jailhouse 41 – co-écrit par Hiro Matsuda, scénariste régulier de Kinji Fukasaku) est la suite de ce premier succès d'une série qui comportera 9 séquelles jusqu'en 1998 (après une interruption entre 1977 et 1991), mais apparemment envisagé d'abord comme un triptyque à en juger la cohérence des trois premiers films, tous réalisés par Shunya Ito avec Meiko Kaji dans le rôle titre.



Elle s'appelait Scorpion radicalise les partis pris ébauchés par le premier volet. La partie exploitation/prison de femmes est réduite puisque Sasori/Scorpion s'évade très vite, transformant le film en road movie tragique. Meiko Kaji, justement très peu à l'aise avec l'aspect érotique du genre, échappera aux intermèdes saphiques. Dans le premier volet, son personnage était déjà peu bavard, l'actrice n'aimant guère le langage ordurier original de l'héroïne de papier. Dans Elle s'appelait Scorpion, ses dialogues sont plus que minimaux, se réduisant à deux répliques. Mais la belle actrice, d'un charisme sublime, n'a nul besoin de longs discours pour imposer son personnage sauvage rongé par la vengeance et dont les regards enflammés suffisent à faire taire toute contestation (Meiko Kaji traumatisera suffisamment Quentin Tarantino, qui lui rend des hommages plus qu'appuyés dans les 2 volumes de son Kill Bill). L'actrice s'imposera aussi en 1973 dans un autre rôle mémorable de vengeresse radicale - pendant féminin au samouraï Ogami Itto de la série Baby Cart – dans Lady Snowblood.


Seule contre tous

Un corps jeté dans une cascade qui dès lors, se teinte d'un impossible rouge ; le drame d'une mère évoqué comme un roman-photo ; un plan "déchiré" par l'héroïne, renvoyant à la bande dessinée… le film cumule les tours de force maniéristes, sans pour autant exclure l'urgence dans l'action (notamment dans les scènes tournées caméra à l'épaule dans le bus). On pense à Mario Bava pour la photographie flamboyante, un sens opératique et diabolique des couleurs et de l'éclairage. Les cadres travaillés, les ralentis, le sens du sordide ou l'échappée des prisonnières dans un décor désertique (de fin du monde, celui d'une ville apparemment enfouie sous une éruption volcanique) renvoient au western-spaghetti.

Pourtant, le film conserve une identité toute nippone : si le premier volet comportait une scène où une prisonnière se transformait littéralement en actrice de théâtre kabuki (l'une des formes de théâtre classique japonais), Scorpion va encore plus loin en comportant un segment sous haute influence théâtrale, digression qui peut poser un problème de rythme au film pour les plus cartésiens, mais qui fait état de la distanciation du réalisateur. Les prisonnières sont autour du feu, l'obscurité se fait alors fond noir pour une scène, alors qu'un personnage bientôt mort conte et chante les crimes commis par chacune des évadées. On note que l'influence théâtrale est assez générique, les actrices n'étant pas maquillées ou masquées tandis que l'expression tourmentée d'une morte renvoie à celle d'un masque de théâtre Noh. On comprend d'autant mieux le jeu grimaçant – un peu crispant selon la sensibilité - d'une des actrices (la plus hostile à Scorpion) qu'il est en fait théâtral. Grec ou nippon, le théâtre à ses débuts a toujours suspendu le cours du récit pour mieux le commenter et légitimer l'action. Ici, l'effet est le même qu'un coryphée s'invitant dans une scène de douche avec Sybil Danning et Linda Blair pour leur passer un savon. Et c'est ainsi qu'un film de prison de femmes semble revenir aux sources du cinéma japonais, composé à ses débuts de représentations théâtrales filmées. Le fantastique et les légendes nourrissant le kabuki, on ne s'étonnera pas que le film bifurque parfois vers l'histoire de fantômes, lourde de sens : dans un décor automnal totalement artificiel, une vieille femme, porteuse d'un noir secret, meurt auprès de Scorpion en lui léguant un couteau. Scorpion devient alors dépositaire de tout un legs de violence et de haine féminine, alors que le corps de la vieille disparaît et que l'hiver (ses couleurs, le vent, la mort) fait littéralement irruption dans le cadre. Ces digressions fantastiques nippones jettent aussi un pont vers des rêveries bunuéliennes (influence revendiquée par le réalisateur) lorsque les ténèbres d'un tunnel permettent à l'héroïne mutique de "voir" ses compagnes comme elles sont.

Le surréalisme du film ne le détache pas d'une certaine réalité. Le film dépasse la simple opposition prisonnières/matons (il évacue d'ailleurs les matonnes aperçues dans le premier volet) pour dépeindre un monde absurdement hostile, où la violence du dehors n'a rien à envier à celle de la prison. Le film met en scène des hommes systématiquement odieux et lâches. Les premiers mâles – des touristes en voyage organisé - que rencontrent les évadées ne pensent qu'à violer ces dernières, et évoquent au cours d'une conversation, le "bon vieux temps" pendant la Guerre quand ils s'en prenaient à des Chinoises. C'est une guerre à l'œuvre contre les hommes que le film évoque, la prison (de femmes) étant associée ici à une société de répression masculine, n'hésitant pas à s'en prendre à des enfants et personnes âgées. Et en face, malgré leur violence, il n'y a que des évadées cherchant à redevenir femmes, cherchant un semblant de normalité : on se bat pour un miroir ; une mère veut retrouver son enfant; une femme veut un homme ; une scène onirique dépeint les évadées comme les victimes de l'ostracisme d'un village de pêcheurs, qui ont les traits de leurs otages… la fin est ainsi sans équivoque, la victoire de Scorpion étant celle de toutes les femmes. Dans ses trois films pour la série, Shunya Ito fera de Scorpion une figure quasi-christique (le motif de la croix est ici très clair) souffrant injustement, souffrant pour toutes les femmes.

Si l'influence théâtrale confère une dimension tragique aux crimes de ces femmes (pour la plupart, victimes des hommes), le film ne les excuse pas pour autant puisque ingrates, elles sont capables d'agresser ou trahir l'héroïne. Une héroïne en marge de ces marginales, toujours en retrait du groupe, insaisissable au point que le narrateur lors de l'intermède théâtral ne peut décrire son crime. Le combat de Scorpion pour les femmes semble être ainsi presque par défaut, la belle ayant d'abord une vengeance à assouvir envers la société entière… société hypocrite au système carcéral hypocrite, à l'image de cette scène où un fonctionnaire condescendant parle aux prisonnières comme à des enfants ("payez vos crimes et vous sortirez").

Scorpion est donc une figure d'insoumission poussée à son paroxysme, seule contre toutes et tous. Cette charge quasi nihiliste où les policiers sont associés dans le film à des jouets robotisés, où la Femme est présentée comme ayant des dispositions pour la haine et le ressentiment, n'a rien de déplacé dans le Japon de 1972. Le film semble être ainsi traversé par les dernières convulsions de la contestation soixante-huitarde, qui n'a pas oublié les étudiants nippons au point que l'année universitaire 1968-1969 ait été suspendue. Le terrorisme d'extrême gauche (La Faction Armée Rouge japonaise) fait la une des journaux. L'émancipation féminine au Japon est au point mort, alors qu'un débat fait rage depuis les années 60 sur la nécessité de limiter l'éducation supérieure des femmes (au point que la matière "économie du foyer" est imposée aux écolières en 1973). Surréaliste ou non, le film semble bien puiser dans ce creuset bouillonnant. Flamboyant et excessif - on pourrait lui reprocher des transitions faciles et un manque de moyens parfois flagrant - ce Scorpion est un bijou impur d'exploitation. L'auteur de ces lignes avoue une légère préférence pour le dernier volet (Female Prisoner Scorpion : Beast Stable, 1973) mis en scène par Ito, contre-pied certes moins coloré mais encore plus radical, organique et poisseux.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Leo Soesanto - le 22 juin 2004