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Critique de film

L'histoire

Séducteur impénitent lassé de la facilité de ses innombrables conquêtes, Andrea ne parvient plus à éprouver le désir sexuel que lorsqu’il se retrouve dans une situation menaçante ou périlleuse. Devant les proportions prises par ses mises en danger suscitées par son trouble libidinal, il décide donc de consulter un psychanalyste.

Analyse et critique

En 1965, et trois ans après l’auteur médiéval Giovanni Boccace pour un film collectif au souvenir douloureux pour Mario Monicelli (1), c’est une autre figure séculaire de la culture italienne qui se vit affubler pour le cinéma d’un "’70" arboré comme un étendard de modernité : loin d’une adaptation de la vie du fameux séducteur vénitien (ce dont Federico Fellini se chargera à sa manière une douzaine d’années plus tard dans Casanova di Fellini (2)), Casanova ’70 entreprend surtout d’en restituer l’esprit libertin et conquérant au travers du parcours semé d’embûches du Major Andrea Rossi-Colombotti, officier de l’ONU à la libido chancelante.

Il faut l’avouer, ce titre accrocheur est avant tout une opportuniste idée publicitaire, que l’on attribuerait bien à l’inventif producteur qu’était Carlo Ponti, jamais à court d’imagination durant les années 60 pour attirer le public dans les salles. De Casanova, il ne demeure en effet dans ce film qu’une furtive essence un peu caricaturale d’insatiable coureur de jupons ne trouvant le plaisir que dans la conquête et non dans la concrétisation de celle-ci. De notre point de vue, la raison d’être du film se trouve probablement d’ailleurs moins dans le personnage historique lui servant de caution que dans l’interprète de celui-ci, Marcello Mastroianni ayant depuis quelques années déjà entrepris de briser son image de latin lover en multipliant, dans des registres dramatiques différents, les rôles de frustrés ou d’impuissants. (3)

Par ailleurs, le film obéit à une structure éclatée, caractérisée par cet enchaînement désordonné de localisations, qui nous inviterait à le considérer comme un film à sketches ne s’avouant pas tout à fait comme tel : hormis la présence du Major, il existe peu de liant entre les séquences parisiennes, siciliennes, apuliennes, etc… et ce manque de charpente est particulier sensible dans une première partie extrêmement décousue. Ce reproche, qui n’en est pas tout à fait un, caractérise en fait le style désinvolte et chamarré d’un film tout à fait représentatif de ce que les années 60 ont pu produire comme œuvres débridées ne se refusant aucun excès, dans le ton comme dans l’univers visuel. Il y a un côté « scopitone », gentiment yéyé, dans la première partie de Casanova ’70, et la partition enjouée d’Armando Trovajoli autant qu’une direction artistique parfois extravagante y participent à leur manière (on peut également mentionner le générique de début, amusant quoique longuet).

Le problème - puisqu’il y en a un - n’est donc pas vraiment là, même si les plus rétifs à l’esthétique "sixties" trouveront le film assez laid. Le souci, c’est que malgré la conjonction des talents (Mario Monicelli, que l’on ne présente plus ; Tonino Guerra, inspirateur du sujet et scénariste des plus fameux Antonioni ; Age et Scarpelli, le duo vedette de la comédie à l’italienne), le film est poussif, assez mal écrit et, quand bien même il tenterait de clamer son irrévérence et sa liberté d’esprit, étonnamment peu surprenant : on a sans cesse l’impression d’avoir déjà vu ces situations, la plupart des gags (et le film en est assez chiche) peuvent être anticipés, et le discours du film sur les relations hommes/femmes ou la libération des mœurs a déjà été exploré, cent fois mieux, par bien des films antérieurs (on parlait de Boccace ’70 un peu plus tôt, film infiniment plus dense et plus stimulant sur ces aspects). Evidemment, la structure même du film, succession de petite vignettes, n’aide pas à la construction de personnages élaborés, complexes ou attachants ; mais même la dernière partie, plus longue et plus construite dramatiquement parlant, souffre par exemple de son extrême proximité avec celle du formidable Divorce à l’italienne de Pietro Germi, écrit par les mêmes Age et Scarpelli quatre ans plus tôt : dans les deux cas, Mastroianni doit, pour vivre son amour adultère, éliminer un rival (sa femme dans Divorce à l’italienne, le comte ici). L’échéance, sans cesse repoussée, débouche finalement sur un imprévu fatal, indépendant de sa volonté mais duquel il se trouve accusé. S’ensuit un procès qui déchaîne les passions populaires et durant lequel un avocat passionné plaide sa cause. Finalement acquitté, il pourra vivre sa passion sereinement… ou pas. Etant donné que cette trame, sommairement résumée, repose qui plus est sur des enjeux sociétaux ou moraux ici bien plus faibles que dans le film de Pietro Germi, on en vient à se désintéresser totalement d’un film pas fondamentalement mauvais mais assurément paresseux. Et quoi de plus triste, finalement, qu’un film revendiquant la modernité et qui ne renvoie que l’impression inverse ?

On pourra nous trouver sévère avec un film qui offre pourtant à son spectateur ce qu’il est en droit d’attendre d’une « comédie à l’italienne » : une bonne dose d’impertinence vis-à-vis des institutions, des personnages hauts en couleur et un casting féminin de prestige. Mais c’est précisément parce qu’il se conforme trop sagement à ce qu’on en attend que Casanova’ 70 déçoit. Puisque nous parlons des interprètes féminines, justement, le constat est révélateur : de Virna Lisi (qui croisait déjà Mastroianni, cette année-là, dans le réjouissant deuxième épisode d’Aujourd’hui, demain et après-demain) à Michelle Mercier, des cousines Orfei (Liana et Moira) à Marina Mell (la fiancée du Diabolik de Mario Bava), elles sont assurément splendides, mais leurs personnages manquent malheureusement de chair et se limitent à de froides beautés plastiques. Une rapide comparaison, forcément, avec la tempétueuse énergie déployée, à la même époque, par Sophia Loren dans des œuvres aux dispositifs similaires (comédie de mœurs archétypales) est ainsi impitoyable. Même Marcello Mastroianni, de tous les plans ou presque, nous semble ici en deçà de ses performances comiques habituelles, mais il a, il est vrai, assez peu à jouer.

Ne voyons pas tout en noir toutefois, car il faut reconnaître la réussite sinon intégrale au moins partielle de plusieurs séquences : des discussions entre le Major et son psychanalyste se dégage par exemple une loufoquerie satirique dont on aurait aimé qu’elle contamine davantage le reste du film. De la même manière, on ne boudera pas notre plaisir de voir apparaître Bernard Blier en commissaire de police parisien, ou face à la composition croquignole de Marco Ferreri lui-même dans le rôle du comte charlatanesque. Mais de la part d’un cinéaste majeur du cinéma italien, qui avait précédemment prouvé la finesse de son trait dans Les Camarades ou dans l’épisode sacrifié de Boccace ’70 et qui la retrouvera ponctuellement dans les années 70, on était en droit d’attendre mieux que ce film facile et un peu grossier.


(1) Pour le rappel des circonstances, voir la chronique consacrée à Boccace ‘70
(2) Notons aussi que Marcello Mastroianni incarnera en 1982 le rôle de Giacomo Casanova dans La Nuit de Varennes d’Ettore Scola.
(3) On peut citer Le Bel Antonio, ou le premier épisode napolitain d’Hier, aujourd’hui et demain.

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La fiche IMDb du film
Par Antoine Royer - le 5 décembre 2009