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Critique de film
Le film

Blow-Up

L'histoire

Photographe de mode en vogue, Thomas (David Hemmings) assiste sans le réaliser au meurtre d’un politicien dans un parc londonien. Il découvre détenir en sa possession les photos qui en attestent. La jeune femme immortalisée sur celles-ci, Jane (Vanessa Redgrave), désire qu’il les lui fournisse séance tenante.

Analyse et critique

Qu’écrire au juste sur Blow-Up qui ne l’ait déjà été ? Première incursion de Michelangelo Antonioni hors d’Italie pour filmer une jeunesse alternative dont il était à la fois suffisamment éloigné et suffisamment proche pour en dresser un portrait surprenant (Zabriskie Point reconduira le geste), le film s’avèrera une œuvre séminale de la modernité. Une errance paranoïaque, aux limites de l’acuité sensitive, progressivement esseulée, qui hante autant Profondo Rosso via la convocation de David Hemmings que ces plus encore émouvantes qu’inquiétantes ballades post-JFK ou Watergate que sont Conversation secrète et... Blow Out. Sur un titre aussi décisif et légendaire, le rédacteur hésite entre s’envoyer toute la littérature à son sujet - enfin, ce qui ne s’en approcherait encore que vaguement - ou reprendre son énième visionnage (Blow-Up est un de ces films qui demande à être revu, qui même a contribué à cette idée de révision) l’esprit relativement frais. On appellera peut-être cela de la paresse, mais l’idée d’une oisiveté, d’un ennui se résorbant peu à peu dans un crâne au profit d’une image obsessionnelle est au cœur de ce classique.


Blow-Up appelle le commentaire. Antonioni est passé maître dans l’art d’exhiber pour le spectateur la dimension plastique d’un film, sa texture chromatique (Le Désert rouge, à la photo déjà signée Carlo Di Palma), une somme d’évènements dont la narration classique tend à occulter l’occurrence (L’Avventura et sa quête insensée, La Notte au désœuvrement calculé ne laissent parfois prise qu’à une observation désintéressée). Avec ce film, la plasticité devient l’intrigue même, les photos prises par un esthète sans savoir adéquat le moteur d’une implacable machination. Thomas (David Hemmings) photographe de mode blasé, naviguant dans un au-delà de la superficialité, potentiellement infect si n’était le charme hésitant de son désabusement, découvre par une image (une étreinte) en cachant une autre (un assassinat) ce qu’est le souci des faits, le besoin de vérité. Il y laissera des plumes. Parce que la vérité fait mal, qu’au fond personne ne veut l’entendre (ou plutôt, dans le cas d’une image, la regarder en face). En vertu du fait, finalement, que ses outils de perception ne sont pas à la hauteur. Zoomez, vous verrez l’arme et le cadavre. Agrandissez encore, il ne vous restera que du grain, un flou incertain, le chaos contrôlé recherché par un peintre abstractionniste. Blow-Up ne soutient pas la thèse paresseuse que nulle réalité n’existe, mais celle, plus subtile, que cette réalité peut s’avérer bien épuisante à saisir. Qu’à trop en chercher le contour d’analyse au détriment d’une proposition vraie dans sa globalité, peut se perdre le sens de ce pour quoi l’on regardait en premier lieu. Que cet effort de précision n’est pas toujours valorisé.


Face aux fêtards de l’ouverture, qui boucleront la boucle en une partie de tennis invisible à laquelle un Hemmings hors-jeu peine à contribuer (rude métaphore du jeu social et de sa marge), Thomas ressort d’une nuit dans un centre pour sans-abris, passée à photographier la misère londonienne. Sa limo l’attend, qui le mène au matin vers un studio du Swinging London.  La pauvreté réelle, Thomas l’a vue, mais il n’est pas certain qu’il la reconnaisse, qu’il en ait fait l’expérience autrement que sous un déguisement de clodo chic. La mort en ce jardin qui ponctuera sans même qu’il ne le réalise sa virée dans un parc agit a posteriori comme un coup de tonnerre dans un ciel clair, l’éclat de gravité qui même devant l’injustice faisait défaut à ce voyeur. Le rythme scandé de sa journée (dévolue à la vente de ses photos, des shootings de mannequins, l’acquisition chez une antiquaire d’une délice à l’encombrement délicieux) se voit marqué en contrepoint par l’enquête naissante, encouragée par les interventions angoissées de celle qu’il a photographiée (Vanessa Redgrave), vite découragée par l’empressement de criminels à effacer leurs traces.


Batifolant avec deux mignonnes à collants bariolés en demande de portraits (dont une Jane Birkin alors blonde), l’enquêteur improvisé cesse le jeu des caresses pour examiner les photos développées. L’enquête le distrait de sa sensualité, comme la projection amoureuse (ce ne doit être qu’un couple qui s’enlace) faisait d’abord passer sa raison à côté de l’évènement réel (un meurtre prémédité). Vaguement endormi, aux gestes asynchrones (ne pas suivre le rythme de la musique est sa conception apparemment efficiente du cool), Thomas n’est jamais tout à fait son affaire, toujours un peu flottant. La présence au monde lui fait défaut, celle toute petite qu’il possède par rang social de disparaître encore dans une recherche promise à l’échec. Thomas, comme nous tous, ne comprend son expérience qu’après coup. Celle qu’il fait ce jour-là le laisse interdit, en prise à des questions sans réponses. Thomas  semble passer d’appartements en appartements, de conquêtes en conquêtes, il hésite sur leur statut. Trouve-t-il vraiment sa copine Patricia - Sarah Miles - attirante, s’interroge-t-il à haute voix ? Est-elle encore sa copine après une coucherie dont il semble par ailleurs se foutre pas mal, quoique possiblement pas tant que ça ? Il peine à être présent aux choses, à habiter les lieux. D’où son surplace entre plusieurs de ceux-ci, son besoin de se procurer des objets dont il sent la réalité au toucher, pour mieux s’en lasser.


Il y a entre des filles qu’il méprise souvent ouvertement (le film est un témoignage plutôt glaçant du sexisme ordinaire dans le milieu de la mode durant les 60’s) et lui la barrière, autant que l’intermédiaire, d’un objectif. La grande scène d’amour de Blow-Up, sur fond du score entêtant de Herbie Hancock, est une séance photo, joignant au corps-à-corps l’homme d’image et le mannequin (Veruschka von Lehndorff). Emettant râles, ordonnant, surplombant, jouissant de ses prises, Thomas laisse poindre en un ébat distancié, strictement cérébral, à échelle de nerf optique, le spectre d’une impuissance. L’image de son shooting est aussi la plus proche de celle qui manque cruellement au film : celle du tir, autrement plus réel, envoyant un être humain à terre. Mais chaque mort n’est-elle pas un assassinat ? Le pouvoir dont il fait momentanément la démonstration, allant jusqu’à comparer son agence à une volière, renvoie en un écho ironique et tragique à l’absence radicale de prise sur les choses qu’il expérimentera systématiquement par la suite dans son enquête.


L’à-côté de cette enquête, soit l’ordinaire d’une journée privilégiée, prime sur son contenu direct, faisant du film une œuvre moderne, à la recherche pour le cinéma de plus que la narration classique. Antonioni est dans la position inverse de Thomas. Quand le second qui ne veut pas d’histoires découvre une raison d’enquêter, le premier part d’une enquête racontée pour la désencombrer de son folklore, de ses attendus, pour n’en garder qu’une dimension expérientielle. Il y a aussi dans Blow-Up une dimension de critique sociale (partiellement due à la participation d’Edward Bond à l’élaboration du dialogue), grosso modo celle d’une caste préférant rétorquer dans un appart’ londonien être maintenant à Paris que s’y être rendue, que la défonce paraît éloigner encore du sens des réalités. D’une société de l’apparence explicitée par maints jeux de reflets. Si l’idée passe sous cette forme théorique, ce n’est pas dans la caricature de ses personnages qu’Antonioni s’épanouit au mieux : à la foule catatonique d’un concert des Yardbids passant en un claquement de doigts (ou un clin d’œil ?) à la furie quand le guitariste jette les restes de son instrument à la foule, on pourrait, pourquoi pas, histoire de rester dans le rock british, préférer la session des Zombies pour Otto Preminger dans Bunny Lake a disparu. Antonioni s’épanouit, lui,dans les séquences les moins significatives, celles que d’autres auraient laissé de côté - d’où son sens de l’ellipse. Ces moments de presque rien où à l’émoi d’un visage, la lassitude d’une expression, l’indécision d’une manière d’être, une vibrante affection étreint à son propre étonnement le public pour des êtres déboussolés, des personnes ahuries, paumées. Trop présentes pour le détachement, trop détachées pour la présence. En attente d’un signe, d’une réponse. Surprises d’être en vie. Seules.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : THEÂTRE DU TEMPLE

DATE DE SORTIE : 11 MAI 2016

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La fiche IMDb du film
Par Jean-Gavril Sluka - le 10 mai 2016