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Critique de film
Le film

Amour, fleur sauvage

(Shotgun)

L'histoire

Ben Thompson (Guy Prescott) vient de passer six années en prison à cause du shérif Fletcher (Lane Chandler) et de son adjoint Clay Hardin (Sterling Hayden). Accompagné de quatre complices, il revient en ville se venger de ces deux hommes. Fletcher est traîtreusement tué à bout portant au moyen d’un fusil à canon scié (le shotgun du titre) qui le coupe presque en deux. Hardin, qui a réussi à échapper au piège qui lui était tendu, fait à son tour serment de venger Fletcher. Malgré les réticences de sa fiancée qui lui dit qu’elle le quittera s’il s’exécute, il part néanmoins à la poursuite des meurtriers. En route il tombe sur Bentley (Robert J. Wilke), un des membres de la bande de Thompson, attaché à des pieux par les Apaches (sur les ordres de Ben, qui traite avec eux en leur vendant des Winchesters de contrebande, et qui n’a pas supporté que Ben décide de quitter le gang). A ses côtés, ligotée elle aussi à un arbre pour être le témoin de la lente agonie de son "partenaire", une saloon gal, Abbey (Yvonne De Carlo). Hardin les délivre tous les deux mais se voit vite contraint d’abattre le bandit qui avait tenté de lui subtiliser son arme et de fuir. Le couple de fortune poursuit sa route ; bientôt, ils font une nouvelle rencontre, celle de Reb Carlton (Zachary Scott), un chasseur de primes également sur les traces de Thompson. Hardin connait bien Reb, qu’il a côtoyé dans sa jeunesse avant de passer du bon côté de la loi. Malgré sa méfiance, il accepte que Reb se joigne à eux et le trio ainsi formé continue la traque des outlaws désormais réfugiés chez les Indiens...

Analyse et critique

Après Roger Corman et son premier film (Five Guns West), c’est au tour de Lesley Selander de nous offrir l’une des plus réjouissantes petites surprises de ce premier semestre 1955. Autant dire qu’en ce qui concerne cette mi-cuvée assez moyenne, à l’exception de quelques classiques immédiats signés Anthony Mann (Je suis un aventurier - The Far Country) ou King Vidor (L’Homme qui n’a pas d’étoile - Man Without a Star), tous deux tournés pour la Universal (qui continue à me donner raison en dominant encore et toujours les autres majors dans ce domaine malgré une baisse qualitative d’ensemble de sa production), il fallait paradoxalement aller chercher les pépites westerniennes plutôt au sein des compagnies de la Poverty Row que du côté des grands studios. Ici la Allied Artists pour un film produit par John C. Champion, déjà aux manettes budgétaires d’un précédent western-policier tout à fait plaisant de Selander, Le Justicier de la Sierra (Panhandle), dont le scénario était signé Blake Edwards. Avec une centaine de westerns à son actif dont beaucoup de "bandes" tournées à toute vitesse avec les héros de serials qu’étaient Hopalong Cassidy, Lone Ranger ou Kit Carson, le prolifique cinéaste en a certes réalisé un grand nombre de très mauvais ; c’était le cas pas plus tard que l’année précédente avec Arrow in the Dust (Le Défi des flèches) avec Sterling Hayden déjà en tête d'affiche. Shotgun est donc d’une toute autre trempe, de la même veine qui faisait de Fort Osage une très belle réussite, notamment scénaristique !

Le sujet principal de Shotgun n’est rien d’autre qu’une basique histoire de vengeance mais le scénario est assez malin pour rendre le tout assez curieux et novateur, assez bien écrit pour ne jamais faire retomber la tension et faire conserver son efficacité au film tout du long. Il est d’ailleurs amusant de constater qu’il a été coécrit par un homme qui n’avait pas du tout l’habitude de ce genre de travail, l’acteur Rory Calhoun ; bien lui en a pris de tenter autre chose que le métier de comédien puisque c’est une réussite qu’il partage en commun avec le futur scénariste de Shalako. Le shotgun du titre est une arme, un fusil à canon scié qui sera rendu célèbre par le Joss Randall de Steve McQueen dans la série Au nom de la loi. Ici, c’est l’arme qui tuera le Marshall en tout début de film et celle que posséderont aussi d’ailleurs les deux principaux ennemis, Ben Thompson et Clay Hardin ; le film se clôturera d’ailleurs par un duel à cheval au shotgun, surveillé par les Apaches. Une idée encore jamais vu au sein du western et que nous n’aurons pas l’occasion de revoir à mon avis. C’est d’ailleurs l’un des principaux points communs des bonnes cuvées de Lesley Selander que la multitude de petits détails cocasses, inhabituels et/ou jamais vus, qu’ils soient scénaristiques ou purement iconographiques. Ici le shotgun a une certaine signification puisqu’il s’agit d’une arme lourde et peu précise qui n’est efficace que de très près, produisant de gros dégâts quasiment irréversibles ; l’on dit dès le départ que le shérif a non seulement été tué mais qu'il a aussi été quasiment déchiqueté et coupé en deux par l’arme. Le film sera donc un peu plus brutal et violent qu’à l’accoutumée, à l’image de la violence que nous renvoie le titre original. Quant au titre français, on peut tabler soit sur l’amour fou du distributeur pour Yvonne De Carlo à laquelle il aurait ainsi rendu hommage, soit sur une cuite monumentale la veille de se décider à en choisir un ! Il n'y a aucune autre explication possible, si ce n’est peut-être en repensant à ces quelques avant-plans curieux sur des branches ou des fleurs qui procèdent de ce ton assez original du film.

Parmi les autres situations assez nouvelles en plus du duel final, citons aussi cette séquence assez sadique au cours de laquelle Sterling Hayden tarde à délivrer Robert J. Wilke de la mauvaise posture dans laquelle il se trouve, à savoir attaché par des liens en cuir à un pieu près d’un serpent à sonnette qui est sur le point de fondre sur lui. La résolution de cette scène est un coup de shotgun dans la tête du serpent qui explose littéralement. Outre des situations assez neuves, on note une minutieuse attention portée à toute une foule de petits détails qui renforcent le vérisme du film, une violence accrue (les combats à poings nus et les gunfights sont, comme dans Fort Osage, parmi les plus nerveux et violents vus jusqu’ici, au cours desquels les acteurs et les cascadeurs semblent ne pas y aller de main morte). Selander et ses scénaristes brossent le portrait d’un Ouest assez sombre au sein duquel se meuvent des hommes et femmes peu fréquentables, fortement caractérisés mais néanmoins attachants par le fait justement de n’être pas parfaits, loin de là ! A commencer par le personnage interprété par un Sterling Hayden qui trouve enfin un western à la hauteur de sa forte stature et de son puissant charisme après une dizaine de navets (et sans évidemment compter le sublime Johnny Guitar). Il en impose ici dans le rôle du vengeur opiniâtre et impitoyable qui n'a qu'une idée en tête : poursuivre un bandit pour l’achever avec la même arme que celle qui a abattu son collègue, même si cela lui coûte son mariage. Un brin macho, pas forcément sympathique, il n’hésite pas à brutaliser la femme qui l’accompagne, à lui parler mal, à la rudoyer, à lui arracher de force un baiser... bref, à la traiter comme il estime juste de traiter une femme, de mauvaise vie qui plus est ! Leur attachement sera d’autant plus captivant que la romance qui se créera entre eux deux sera loin d’être mièvre. En effet, Yvonne De Carlo incarne une femme de tête, ex-chanteuse de cabaret, lasse de ce travail qu'elle a dû endurer et surtout fatiguée de devoir supporter les incessantes mains aux fesses, peu pudique au point de se baigner nue dans la rivière sans s’offusquer de ce qu’on la regarde avec concupiscence. Dépourvue de  tout son  glamour, vêtu de vêtements masculins peu conformes à sa silhouette, affublée d’une coiffure peu flatteuse (ce qui décontenance obligatoirement au début, alors que nous nous rappelons d’elle comme étant l'une des plus belles actrices de la fin des années 40), elle peut alors prouver sans fard son talent d’actrice dramatique en étonnant ses plus fervents admirateurs.

Le troisième larron n'est autre que le moustachu Zachary Scott, très à l'aise dans la peau de ce bounty hunter cynique et suave qui préfigure ceux plus célèbres et encore plus ambigus de Budd Boetticher ou Sergio Leone. Les trois comédiens bénéficient de punchlines bien senties et semblent s'en amuser avec délectation sans que cela ne fasse à aucun moment factice ; au contraire, au meilleur de sa forme,  Selander a toujours recherché le vérisme et la vraisemblance à travers les réactions de ses personnages (qui sont loin d'être des héros traditionnels, comme c'était déjà le cas dans Fort Osage). Les relations entre les trois principaux protagonistes, faites de tension, de jalousie, de méfiance ou parfois de compréhension, sont au final loin d'être inintéressantes. Chacun des membres de ce trio de fortune nous révèlera même in fine une facette inattendue de sa personnalité, l'humanité venant surgir là où on ne l'attendait plus, le nihilisme de l'ensemble étant in extremis battu en brèche (ce qui réjouira les amateurs de happy end). Les autres protagonistes ne sont quasiment constitués que par les bad guys efficacement incarnés par des "trognes" que l'on a l'habitude de voir dans ce type de rôles tel Robert J. Wilke. Quant aux figurants indiens, ils sont assez crédibles pour une fois. Belle distribution, rigoureuse écriture du scénario auxquelles on peut rajouter un score bien efficace de Carl Brandt, et surtout un Lesley Selander qui semble s'être régalé des paysages désertiques de Sedona (Arizona), prenant son temps de penser ses cadres et ses mouvements de caméra en fonction de ces derniers, les utilisant superbement au sein de belles compositions picturales. Que ce soient les magnifiques plan d'ensemble destinés à magnifier les grandioses montagnes ou les plans plus rapprochés sur les acteurs, ils paraissent tous avoir été mûrement réfléchis. La très belle photographie du futur oscarisé Ellsworth Fredericks semble avoir sacrément motivé le réalisateur, dont la mise en scène s'avère très correcte elle aussi.

 Malgré toutes ces qualités, Shotgun n'atteint évidemment jamais des sommets car le faible budget se fait parfois ressentir, la psychologie des personnages reste assez sommaire et la mise en scène, même si elle est correcte, ne saurait être comparée à celle des plus grands. Mais, allant dramatiquement à l'essentiel sans précipitation excessive et avec une fluidité jamais démentie, ce western se révèle d'une belle efficacité, d'une brutalité et d'une violence assez inaccoutumées pour le milieu des années 50 (il n'y a qu'à voir les combats à poings nus, comme dans Fort Osage, bougrement teigneux). Il n'est cependant pas dénué d'humour à l'image de cette séquence très cocasse au cours de laquelle Hardin rencontre un chariot conduit par un homme à la mémoire plus que fragile, d'une inattention telle qu'il fait se terminer la séquence sur une note très amusante, la moue dépitée de Sterling Hayden ne pouvant que provoquer le sourire. L'humour (noir), on le trouve aussi dans les dialogues à l'image de cette répartie du chef des bandits lorsqu'un de ses hommes s'étonne qu'il ait pu être aussi poli avec le membre de l'équipe qui souhaite les abandonner : « When you know you're goin' to have to kill a man, Perez, it costs nothing to be polite. »

« Tout film devrait être présumé innocent » avoue justement Bertrand Tavernier dans sa présentation du film qu'il avait qualifié de bâclé dans sa première édition de 30 ans de cinéma américain. Car n'importe quel "tâcheron" peut parfois avoir un sursaut d'orgueil et vouloir nous livrer de la belle ouvrage : ce qui fut le cas à plusieurs reprises pour Lesley Selander et Shotgun pourrait bien être l'un de ses meilleurs films, et faisant même l'objet d'un culte chez certains.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 13 novembre 2012