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Critique de film

Analyse et critique

Les films de Jean Vigo exercent une fascination indéniable et indéfinissable. Leur liberté de conception se ressent jusque dans l’appropriation que chacun peut se faire de cette œuvre réellement fulgurante. C’est d’ailleurs la première chose qui frappe quand on voit un film de Vigo. C’est un cinéma énervé, vibrant, plein de révolte. C’est un cinéma incandescent qui dégage une énergie à la fois salvatrice et destructrice.

Tous les témoignages concordent. Jean Vigo était un homme débordant de rage, de vie, d’énergie, d’humour, malgré une santé extrêmement fragile. On peut même se demander s’il n’a pas voulu inconsciemment fixer toute son énergie créatrice sur pellicule, comme s’il savait que son temps lui était compté. François Truffaut, dans une interview accordée à Eric Rohmer pour la télévision scolaire (que l’on trouvera sur le 1er DVD de l'intégrale), s’interrogeait sur l’évolution probable de la carrière de Vigo. Aurait-elle évolué vers une esthétique formelle ou vers un cinéma dépouillé allant à l’essentiel ? Sans doute un mélange des deux. C’est en tout cas ce que lui font supposer la vision des rushes de L’Atalante. Nous ne le saurons jamais, et le mystère Vigo restera donc entier. Quatre films, à peine trois heures de projection, et vous aurez vu l’intégrale de l’œuvre de Vigo. Moins de trois heures et pourtant on peut parler d’œuvre, de style, on peut gloser comme si cette filmographie était dix fois plus importante. C’est dire la densité, l’intensité, l’audace du matériel. C’est dire les sentiments, les émotions, les analyses que peuvent générer ces chef-d’œuvres.

Pour prendre conscience du style Vigo, il est quasi impératif de considérer son œuvre dans sa chronologie. Il est aussi nécessaire d’avoir à l’esprit que c’est le fils d’un anarchiste notoire et mort en prison. Cela joue un rôle essentiel dans l’origine du ton libertaire de sa courte production. Il faut aussi tenir compte que la production cinématographique de son temps est très "populaire" et "commerciale". L’époque n’est pas à la création mais au divertissement de masse, au bon gros mélo ou au comique troupier. Passionné de cinéma, Jean Vigo a fondé un ciné-club à Nice pour y projeter de "meilleurs films"... Par exemple, il s’enflamme publiquement pour Un chien andalou de Buñuel, qu’il qualifie de cinéma social. Truffaut le qualifie d’un "des premiers cinéastes de vocation".

En 1930, Vigo rencontre Boris Kaufman avec qui il va mettre presque aussitôt en chantier un court métrage sur la ville, intitulé A propos de Nice. Kaufman (1902-1980), frère du cinéaste russe Dziga Vertov, fera carrière aux Etats-Unis et recevra un Oscar pour Sur les quais. Il travaillera essentiellement comme chef opérateur pour Elia Kazan et Sidney Lumet.

Il est difficile de décrire ce film sans être extrêmement réducteur. Reportage ? Déambulation ? Critique sociale ? Poème ? Film expérimental ? Film d’étude ? Tout cela à la fois sans doute, mais surtout une profession de foi : le cinéma est un moyen d’expression et les auteurs de A propos de Nice apprennent et réinventent en même temps son langage. On est frappés par l’originalité de ces images, par une construction syncopée très efficace, par la crudité de la confrontation des images de cette bourgeoisie oisive, imbue d’elle-même, et du populo qui vit dans la joie, la crasse et la misère quelques rues plus loin. Lors de sa présentation au Vieux Colombier, à Paris, le film fut accueilli sous les huées et les sifflets tandis que certains, qui feront bientôt partie du futur "clan Vigo", crient leur enthousiasme.

Dès les premières secondes du film (un plan quadrillé d’une vue aérienne de Nice), on sent que cet à-propos va être différent. Il est certain que le film n’a rien d’académique, comme l’atteste ce plan où une jeune femme de bonne famille assise dans un siège (sur la Promenade des anglais ?) est montrée dans plusieurs tenues successives jusqu’à finir totalement nue ! On voit déjà que Vigo n’a aucun complexe dans son rapport au corps, c’est même - on le constatera dans L’Atalante - un réalisateur charnel qui filme admirablement la peau, comme le signale, à fort juste titre, Truffaut à Rohmer dans l’interview sus-citée. A l’origine le film est muet, mais Luce Vigo a la bonne idée de demander à l’accordéoniste Marc Perrone de mettre en musique la version qui nous est présentée ici. Ce dernier fait le bon choix : reprendre des compositions de Maurice Jaubert, le musicien attitré de Vigo (il a aussi écrit la musique d’Hôtel du Nord et de quelques autres chefs-d’œuvre du cinéma français d’avant-guerre). On verra plus loin l’importance de la musique de Jaubert dans les films de Vigo. Il faut bien constater que A propos de Nice est un laboratoire d’idées qui annonce une œuvre exceptionnelle et avant-gardiste. Jean Vigo ne va pas tarder à le démontrer... à ses dépends.