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Critique de film
Le film

2001, l'odyssée de l'espace

(2001: A Space Odyssey)

Partenariat

L'histoire

L’aube de l’Humanité. Des singes (ou bien les premiers hommes d’apparence simiesque) ayant des difficultés à se nourrir se disputent un point d’eau. Sous l’influence d’un mystérieux monolithe noir planté dans le sol qu’ils découvrent un matin, l’inspiration leur vient de se servir d’un os comme d’une arme. Dès lors, ils l’utilisent pour la chasse mais aussi... pour tuer leurs ennemis ! 4 millions d’années plus tard, les hommes découvrent sur la lune un monolithe noir semblable au précédent. Ce même objet d’origine extraterrestre, l’astronaute Bowman le retrouvera aux abords de Jupiter. Il se révélera être une porte vers les étoiles et l’infini, à travers laquelle Bowman sera aspiré dans une autre dimension spatio-temporelle à la rencontre d’une intelligence supérieure qui le fera mourir et renaître sous la forme d’un fœtus astral.

Analyse et critique

La rencontre de l’astronaute David Bowman avec cette entité extraterrestre qui clôt le film ne nous a pas encore fourni toutes les clefs pour la comprendre et reste ainsi l'une des plus mystérieuses de l'histoire du cinéma, tout le monde y ayant été de son propre décryptage. Devant l'existence de tant de critiques, analyses, exégèses de ce chef-d’œuvre visionnaire et novateur, comment ne pas être intimidé au moment d’aborder à notre tour cet "ultimate trip" comme 2001 était si justement décrit sur l’affiche originale. Car il s’agit certainement là du film qui a le plus fait couler d’encre depuis sa sortie, les interprétations sur son sens se comptant par centaines, la plupart étant d’un très haut niveau. Il serait prétentieux de penser écrire ici quelque chose de nouveau sur le film de Stanley Kubrick ; mais l’une de ses grandes forces provenant de son aura mystérieuse, il n’est pas plus mal de lui garder un minimum de mystère et d'éviter de se lancer dans une nouvelle analyse de ce monument du 7ème art qui pourrait très vite devenir pompeuse. D’ailleurs des auteurs comme, entre autres, Michel Ciment ou Norman Kagan en ont parfaitement et intelligemment parlé avant nous. Mais si par une hypothèse aussi improbable (aussi improbable que de découvrir demain un monolithe noir au seuil de votre porte) que flatteuse, quelqu’un venait à apprendre l’existence de ce film unique en venant sur ce site, il n’est pas négligeable d’en refaire une nouvelle critique et un résumé rapide ; elle n’ajoutera certes pas grand-chose à l’édifice qui lui est déjà élevé mais elle aura au moins le mérite d’exister en ces lieux.

« J’ai tenté de créer une expérience visuelle qui aille au-delà des références verbales habituelles et qui pénètre directement le subconscient de son contenu émotionnel et philosophique. J’ai eu l’intention de faire de mon film une expérience intensément subjective qui atteigne le spectateur au niveau le plus intérieur de sa conscience juste comme le fait la musique. Vous avez la liberté de spéculer à votre gré sur la signification philosophique et allégorique de ce film » dit Kubrick dans une fameuse interview accordée à Playboy en 1968. Cette phrase du réalisateur démontre bien toute la richesse que peut receler ce film mais au lieu de nous donner les réponses toutes faites, il préfère que chacun se fasse sa propre idée sur son sens philosophique ou métaphysique. Christine Tournier dans Positif n°483 a bien résumé la démarche de Kubrick en écrivant ceci : "Le réalisateur fait appel à l’intelligence des spectateurs (non l’intellectualisme). A chacun d’entendre ce qu’il peut et ce qu’il veut. Kubrick témoigne ici d’un grand respect pour ceux qui partageront ce voyage, leur permettant d’effectuer le leur dans l’univers qu’il suggère." Il est en effet important de répéter qu’il ne s’agit pas d’un film pour intellectuels et qu’il peut suffire de se laisser embarquer dans ce voyage vers l'inconnu, de s'y immerger sans a priori ni timidité, et les questions se poseront d’elles-mêmes à la fin ou au cours de la vision. Au premier degré, cette expérience hypnotique peut aussi très bien fonctionner même si les tenants et aboutissants resteront toujours obscurs pour certains : un poème n'a pas nécessairement besoin d'être compris pour être apprécié. Mais avant d’aborder succinctement les thèmes du film, revenons quelques instants sur sa genèse.

Un jour, Kubrick a l’idée de faire un film sur la notion d’une vie intelligente extraterrestre. Comme à son habitude, il se rue alors sur tous les documents existants qui traitent du sujet ; et devant l’évidence pour lui qu’une autre forme de vie intelligente existait ailleurs que sur la Terre, il se décide à tourner un film sur le sujet. Avec le grand écrivain de science-fiction Arthur C. Clarke, ils accouchent d’un traitement préliminaire qui, retravaillé, deviendra le scénario de 2001. Alors que Kubrick réalise son film, Clarke travaille à sa vision personnelle du scénario qui donnera le fameux roman homonyme moins mystérieux mais tout aussi réussi (ce n’était pourtant pas gagné d’avance). Malheureusement, alors que sa suite dirtecte 2010 reste encore intéressante, Clarke écrira deux autres suites profondément ennuyeuses et sans grand intérêt. Le tournage, lui, se déroule sur 7 mois et la postproduction prend encore deux ans, le budget grossissant démesurément - 60% sont attribués aux effets spéciaux utilisés dans plus de 200 plans du film. Que ce soit le travail sur les maquettes, les effets visuels ou photographiques, ceux-ci n'ont absolument pas vieilli et n’ont rien à envier au tout-numérique d'aujourd'hui. Méticuleux comme jamais auparavant, Kubrick voit enfin son film sortir en 1968 : le résultat final est l’un des rares exemples de superproduction qui se révèle être en même temps un film expérimental. Mais il n'a pas été conçu sous cette forme elliptique au départ. Il devait être initialement quasi documentaire avec voix off et séquences d'interviews scientifiques ou métaphysiques. C'est en cours de tournage que Kubrick procède à d'importants changements, éliminant au fur et à mesure tous les éléments trop explicites du scénario et élaguant considérablement les dialogues. Par cette décision il n'a pas été loin d'atteindre le rêve qu'il avait toujours intérieurement souhaité, réaliser un film muet : « Il y a des domaines du sentiment et de la réalité qui sont inaccessibles à la parole. Les formes d'expression non verbales comme la musique et la peinture permettent d'y accéder, mais les mots sont un terrible carcan » dira t-il.

2001 est une œuvre extrêmement ambitieuse, un poème visuel et philosophique sur le destin de l’homme dans sa relation au temps, au progrès et au mystère de l’univers : le film aborde tous ces thèmes sans jamais être pesant ni surtout prétentieux. On peut tout à fait comprendre que certains puissent être réfractaires devant ce film et s'y ennuyer profondément mais comment avoir la mauvaise foi de ne pas reconnaître toutes les richesses thématiques, philosophiques ou métaphysiques qu'il aborde. Comment un critique aussi réputé que Pauline Kael a pu dire dans Harper's Magazine qu'il s'agit d"un film d’un manque d’imagination monumentale" ? Au contraire, le film est constamment intriguant et passionnant par toutes les questions qu'il soulève. En ce qui concerne la fameuse séquence finale que nous évoquions au début, nous préférons les explications de Kubrick à de probables contresens : "Le troisième monolithe entraîne Bowman dans un voyage intérieur et interstellaire jusqu'au zoo humain où il est placé, qui n'est pas sans rappeler un milieu hospitalier terrestre, sorti tout droit de ses rêves et de son imagination. Plongé dans l'éternité, il passe de l'âge mûr à la sénescence, puis à la mort. Il renaît sous la forme d'un être supérieur, un enfant étoile, un ange, un surhomme si vous préférez, et revient sur terre, prêt pour le prochain bond en avant de la destinée évolutive de l'homme."

Le plus grand paradoxe de ce film pourrait provenir de la description de ses personnages principaux. Alors que tous les humains nous apparaissent complètement fades, ternes, sans passions, sans enthousiasme ni envie autres que celle de bien réussir leur travail (les dialogues sont délibérément aseptisés, dépourvus de toute émotion, et à vrai dire sans grand intérêt pour la compréhension de l'intrigue), le seul personnage qui nous semble être pourvu de sentiments est le super ordinateur Hal 9 000. Cette pure rationalité que représente Hal peut déboucher sur l’irrationnel : après avoir subi une défaillance au départ inimaginable, de peur de se faire déconnecter par les hommes il décidera de tuer à son tour pour survivre, et l'unique astronaute qui échappera à sa destruction devra à son tour le lobotomiser pour que puisse s'accomplir la dernière étape de cette odyssée. Cette scène sera la plus émouvante du film, le spectateur demeurant étonné d'avoir été plus attristé par le "décès" de la machine que par ceux juste auparavant des humains. Ici, le progrès passe donc toujours par le meurtre : ce pessimisme de Kubrick pourrait être tempéré par la naissance de cet enfant des étoiles qui sera sans doute à l'origine d'un nouveau pas en avant pour la progression de cette Humanité, un pas en avant que l'on espère pas seulement scientifique mais aussi humaniste.

Raconté comme cela, le film pourrait paraître mouvementé mais il est important de prévenir le spectateur novice qu'il ne va pas assister à un space opera façon Star Wars, mais qu'il va se trouver devant une oeuvre contemplative au rythme très lent, certaines longues séquences étant absolument dénuées d'action et même de son ! Que cette radicalité dans le traitement ne fasse peur à personne mais on ne doit pas occulter cet aspect qui, il est vrai, en a déjà rebuté plus d'un et qui continuera longtemps à diviser le public. Quoi qu'il en soir, cette pureté, cette nudité n'empêchent pas de faire naître l'angoisse, l'émotion, le suspense, l'humour et le souffle de l'aventure. Et la légende qui veut qu'à chaque nouvelle vision nous découvrions un détail qui nous avait échappé est tout à fait exacte : la symétrie et l'étonnante ressemblance qui existe entre l'oeil de Hal 9 000 et le soleil rougeoyant viennent seulement de m'être dévoilées.

En plus d'être un film d'une richesse phénoménale, il s'agit également d'une expérience cinématographique inoubliable due à la méticulosité d'un Kubrick démiurge à tous les niveaux du processus de création cinématographique. La construction du récit en quatre blocs autonomes et le découpage des séquences atteignent une sorte de perfection ; tout le monde a entendu parler de l'ellipse culottée qui fait faire au spectateur un bond de plus de quatre millions d'années en seulement deux plans : un os est lancé en l'air par un singe, os qui le plan suivant se transforme en vaisseau spatial. Toute la partie "documentaire" est d'une rigueur scientifique sans égale qui fera dire de Kubrick que c'était un perfectionniste, et surtout un visionnaire puisque sa représentation de l'espace a été tellement juste qu'interrogés un jour sur ce qu'ils avaient vu dans l'espace, des astronautes américains ont répondu "C'est comme dans 2001" alors que le cosmonaute Alexis Leonov dit avoir l'impression d'être allé deux fois dans l'espace, la première étant lors de sa vision du film. Nous pourrions aussi nous extasier sur la précision des travellings, la beauté fulgurante de la photographie de Geoffrey Unsworth dès les premières images, mais aussi de l'utilisation prodigieuse de la musique classique là où on l'attendait le moins.

Au départ, la musique avait été écrite par Alex North, un compositeur qui avait déjà travaillé pour Kubrick à l'occasion de Spartacus. La partition écrite pour 2001 était de très bonne tenue d'après ceux qui ont eu la chance de l’entendre. Mais Kubrick n'en était pas à une expérience près et décida ne ne pas s'accommoder de cette composition originale et de n'utiliser que des morceaux de musique classique qu'il utilisera avec parcimonie et pertinence, et qu'il contribuera d'ailleurs pour la plupart à immortaliser. Ce sera tout d'abord l'introduction du poème symphonique Ainsi parlait Zarathoustra de Richard Strauss, d'une solennité impressionnante et qui place d'emblée le film dans les sphères les plus hautes. Ensuite le Requiem et le Lux Aeterna du compositeur avant-gardiste György Ligeti sont utilisés lors des séquences les plus mystérieuses, voire angoissantes du film. Cette musique quasiment atonale crée un malaise et un sentiment d'étrangeté vraiment très puissants. Mais l'idée de génie de Kubrick est certainement d'avoir utilisé le célébrissime Beau Danube bleu de Johann Strauss pour ce qui reste la scène la plus lumineuse et poétique de ce chef-d'oeuvre : "la valse des vaisseaux". Et il serait injuste de ne pas évoquer un morceau encore trop peu connu, l'adagio de la suite de ballet Gayaneh de Khatchaturian : une musique d'une mélancolie poignante, celle qui ouvre le bloc narratif du voyage sur Jupiter et qui accompagne Franck Poole lors de son jogging à l'intérieur du vaisseau. Désormais, pour quasiment tous ses autres films (excepté Full Metal Jacket), Kubrick se fera une spécialité de trouver des morceaux de musique classique pour accompagner ses films.

Cette vaste rêverie poétique au pouvoir de fascination sans précédent qui vous plonge dans un état voisin de l'hypnose, aux perspectives métaphysiques vertigineuses qui stimulent l'imagination du spectateur, est la preuve irréfutable que les seuls artistes exerçant dans les arts dits "sérieux" n'ont pas le monopole du génie et que si l'on accole cet adjectif à des célébrités comme Mozart, Zola ou Manet, on peut aussi bien l'attribuer à un cinéaste. Le cinéma est aussi un art honorable, ce dont beaucoup doutent encore, à l'instar de la littérature, la peinture ou la musique. Ce film est un chef-d'oeuvre artistique que l'on peut placer au même niveau que par exemple A la recherche du temps perdu de Marcel Proust, les sonates pour violon et piano de Brahms ou bien les Iris de Van Gogh. Ne soyons plus frileux avec le cinéma et affirmons haut et fort qu'avec des films de cette trempe et bien d'autres encore, il peut tenir la dragée haute aux autres arts nés bien avant lui. A propos de 2001, Michel Ciment a dit dans son ouvrage indispensable sur le réalisateur : "Le metteur en scène a conçu un film qui a frappé soudain de vieillissement tout le cinéma de science-fiction, au risque de décevoir les "spécialistes" qui n'y retrouvaient pas matérialisés leurs chers extraterrestres et de rendre perplexes les "amateurs" par l'audace de sa narration."

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 26 janvier 2003