En 1928, la France et l’Allemagne s’apprêtent
à fêter le dixième anniversaire de l’Armistice
signé dans la forêt de Compiègne. En ces années
de paix, l’heure est à la réconciliation et de
nombreux artistes oeuvrent dans ce sens. Le cinéma n’est
pas en reste et, après les réalisations cocardières
de l’après-guerre, le temps est venu pour une approche
pacifiste du conflit. Parmi les nombreux films réalisés
autour de cette commémoration, l’Histoire a retenu Verdun
tel que le poilu l’a vécu (Emile Buhot, 1927),
Le Film du Poilu (Henri Desfontaine, 1927) et
Verdun Visions d’Histoire fiction documentaire réalisée
par Léon Poirier en 1928.
Léon Poirier, une vision sur le conflit
Avant de s’intéresser au cinéma, Léon
Poirier démarre sa carrière dans le monde du Théâtre.
Tout d’abord secrétaire du Gymnase, il remporte de francs
succès populaires en instaurant une saison d’été
puis crée deux salles (Le Théâtre et La Comédie
des Champs Elysées). Après un grave accident et la faillite
d’une des salles, Gaumont contacte Poirier auquel il demande
de réaliser un film. L’exercice est concluant et le cinéaste
en herbe va mettre en scène cinq autres longs métrages
avant que la France n’entre en conflit avec l’Allemagne.
Malgré les séquelles de son accident, Poirier refuse
d’être exempté des obligations militaires et s’engage
dans l’artillerie où il devient Lieutenant. A la fin
des hostilités, il décide de se consacrer pleinement
au cinéma. Sous la houlette de Léon Gaumont, le jeune
metteur en scène persiste dans la fiction avant d’orienter
son travail dans une veine plus documentaire. Il réalise alors
La Croisière Noire (1926) qui décrit
la grande expédition d’autochenilles organisée
par Citroën en Afrique. A cette occasion, Poirier se fascine
pour les civilisations ‘primitives’ chez lesquelles il
voit une humanité mise à nue, pure... En 1927, il tourne
Verdun Visions d’Histoire.
Le
scénario qu’il rédige est composé en trois
actes dédiés à ‘tous les martyrs de la
plus affreuse des passions humaines’ et sobrement nommés
‘visions’. Le premier d’entre eux (‘La Force’)
fait état des forces en présence, le second (‘L’Horreur’)
décrit l’attaque allemande tandis que le dernier (‘Le
Destin’) se concentre sur la riposte française. Le récit
suit ainsi une progression chronologique classique et épouse
les grandes étapes de la terrible bataille qui se déroula
du 21 février au 15 décembre 1916 : le bois des Caures,
la Voie Sacrée, l’attaque du fort de Vaux puis celle
de Souville et enfin la contre-attaque menée par Mangin à
Douaumont. Pendant deux heures, le spectateur assiste à ces
différents assauts fidèlement reproduits tandis que
lui sont offerts quelques célèbres images de la bataille
parmi lesquelles le ‘pigeon de Vaux’ ou l’appel
du Général Pétain à Souilly (‘Ils
ne passeront pas !’)… Poirier concentre sa narration sur
les troupes françaises, mais il ne néglige pas pour
autant celles du Kronprinz et n’hésite pas à placer
le public derrière les lignes ennemies. Dans cette situation,
il fait preuve d’une objectivité remarquable : avec des
caméras installées au plus près des hommes, il
ne cherche jamais à prendre parti ou à désigner
un coupable. Ici, on est loin du manichéisme omniprésent
dans le cinéma français des premières années
de paix. L’Allemand n’est pas diabolisé et les
jeunes soldats qui s’affrontent à Verdun ne se différencient
que par leur uniforme. Il écrit notamment une scène
où deux soldats ennemis meurent ensemble au bord d’un
point d’eau : dans une vision surréaliste, les fantômes
de leurs mères viennent s’emparer de leurs âmes
puis les emmènent au ciel dans un balai hypnotique.Cette séquence,
qui fit débat à l’époque, peut-être
appréciée comme un écho à la réflexion
du cinéaste sur les populations primitives, notamment cette
‘mise à nue’ de l’Humanité à
laquelle il tenait tant. Dix années à peine après
les derniers coups de canons, le réalisateur adopte ici une
position à la fois sage et singulière. Toutefois, si
son approche du front est objective, il n’en est pas pour autant
du regard qu’il porte sur l’Etat Major…
Chez Poirier, il n’y a pas d’analyse critique des causes
du conflit. En pointant du doigt l’Etat major allemand, il le
désigne comme unique responsable des tueries. Afin d’illustrer
son propos, le réalisateur n’hésite pas à
filmer les Officiers d’Outre-Rhin recevant avec joie l’ordre
d’attaque du KronPrinz. Poirier dresse alors un portrait pour
le moins belliqueux et caricatural de ces hommes ! D’autre part,
lorsqu’il utilise la métaphore des chaînes brisées
par le soldat allemand (dans une des dernières scènes),
Poirier voudrait-il nous faire croire que seules les troupes ennemies
étaient esclaves de leur hiérarchie ? 90 ans après
la Bataille, le regard que porte Poirier sur la hiérarchie
militaire est discutable car il manque manifestement de recul. S’il
est vrai que la majorité des proches du KronPrinz étaient
des ‘va t’en guerre’, quelles étaient les
responsabilités françaises dans ce massacre ? Qui a
envoyé les troupes sur le front la fleur au fusil ? Qui a organisé
les convois de la Voie Sacrée charriant vers la mort des centaines
de milliers de jeunes Français ? Si ces questions peuvent trouver
des explications en terme de stratégie militaire, elles méritent
en tout cas réflexion. Dans Verdun Visions d’Histoire,
Poirier s’est contenté de raccourcis qui, d’une
certaine manière, desservent son ouvrage !
Léon
Poirier cherche également à mêler la petite histoire
à la grande en racontant le parcours de soldats des deux camps,
d’un Officier (allemand), d’un vieil habitant de Vacherauville
et de deux femmes. Cependant, il apparaît clairement que c’est
l’Histoire de la bataille qui intéresse Poirier et non
le destin de ses quelques héros. En effet, les protagonistes
de Verdun Visions d’Histoire sont souvent oubliés lors
des séquences de combats ce qui nuit à la qualité
dramaturgique du métrage. On imagine aisément qu’il
souhaita les inclure à son récit afin que le spectateur
s’investisse dans le film. Malheureusement, le processus d’identification
ne fonctionne pas et ceci d’autant plus que les personnages
sont mal caractérisés ! A titre d’exemple, une
scène du début nous plonge dans le foyer du soldat français.
Une mère pleure le départ de son fils, tandis qu’un
frère (‘intellectuel’) campe une position pacifiste.
Il s’agit ici d’une des rares séquences tournées
en intérieur et faisant appel à une forme de comédie.
Cependant, le jeu des acteurs est peu convaincant tandis que les situations
décrites frisent l’image d’Epinal… Au vu
de la légèreté avec laquelle les personnages
sont ici caractérisés, il apparaît clairement
que l’intérêt du travail de Poirier repose avant
tout sur la reconstitution de la Bataille de Verdun. Et de ce point
de vue, son film est exceptionnel…
Devoir de Mémoire
L’objectif du cinéaste étant de
faire revivre l’expérience du terrain aux yeux du public,
il prépare son métrage avec un souci constant du réalisme.
Il décide notamment de faire appel à des comédiens
ayant connu l’enfer de Verdun. Dans ses mémoires (1),
Poirier écrit : ‘En 1927, 11 ans après la
ruée allemande sur le bois des Caures, il restait encore bien
des combattants. Ce furent d’ailleurs les survivants des chasseurs
de Driant eux-mêmes qui participèrent à la reconstitution
de ces journées terribles. Les Lieutenants Simon, Robin, le
Capitaine Vantroys et tous les anciens des 56e et 59e chasseurs se
rendirent à mon appel, les tirailleurs marocains de la garnison
de Verdun et les jeunes recrues se mêlèrent aux poilus
de la 42e division, de telle sorte que Verdun ne fut pas joué,
mais revécu’. Si l’ensemble des seconds rôles
est issu de régiments ayant opéré à Verdun,
il en est de même des principaux comédiens parmi lesquels
Albert Préjean. Ancien membre de la célèbre escadrille
des Cigognes (il volait aux côtés de Guynemer), le comédien
a été décoré de la Croix de Guerre et
de la Légion d’Honneur. Préjean est donc un homme
de terrain, mais il est également un acteur aguerri : en 1921,
il débute sa carrière cinématographique avec
des réalisateurs de renom parmi lesquels Henri Diamant Berger,
René Clair ou Jacques Feyder… Rappelons également
qu’en dehors de ces comédiens professionnels ou amateurs,
Poirier fit appel au Maréchal Pétain qui, le temps d’une
scène, vint rejouer son propre rôle ! Fort de cette distribution,
le cinéaste parvient à faire revivre le quotidien des
tranchées avec un réalisme étonnant. Son ambition
documentariste et son expérience du terrain alliée à
celle de ses comédiens ne mentent pas. Avec Verdun
Visions d’Histoire, le public assiste à la plus
fidèle reconstitution de cet épisode de notre histoire…
Par
ailleurs, Poirier choisit de tourner sur les lieux même du carnage.
Il utilise notamment les champs de bataille (où les milliers
de trous d’obus ont à jamais défiguré le
paysage meusien) mais également les forts de Souville, Vaux
et Douaumont ainsi que la célèbre Voie Sacrée.
Ce choix de filmer sans l’artifice d’un décor de
studio nous plonge au cœur d’une reconstitution grandeur
nature et participe pour beaucoup à la qualité documentaire
du film.
Fort de son expérience de cinéaste, Léon Poirier
a également l’idée d’insérer des
schémas animés ainsi que des ‘stock-shots’
au cœur de son métrage. Les animations informent le spectateur
des forces en présence et détaillent les différents
mouvements des manoeuvres. Les flux de la Voie Sacrée sont
ainsi exposés, laissant le spectateur pantois devant les statistiques
affichées (seuls 30% des hommes revenait du front !!). Par
ailleurs, le montage alterne les plans de fiction tournés en
1927 et des images d’archives en provenance du Service Cinématographique
des Armées. De ce point de vue, Poirier et ses directeurs de
la photographie (Robert Batton et Georges Million) font preuve d’une
grande habileté, rendant très difficile la distinction
entre les archives et les reconstitutions. Ainsi, des scènes
de foules et nombre de plans sur de grandes figures de la Bataille
(parmi lesquelles Joffre, Nivelle, Pétain et le Kronprinz)
apparaissent devant nos yeux sans jamais rompre la linéarité
du récit. Enfin, ce n’est pas sans émotion que
les passionnés des légendes de Verdun et de la Somme
découvriront des images extrêmement rares de Guynemer
et de sa mythique patrouille des Cigognes
Cette rareté des images d’époque
est à souligner. Si aujourd’hui, chaque évènement,
aussi futile soit-il, est filmé, il n’en était
rien en ce début de siècle et le premier conflit mondial
est extrêmement pauvre en images. Ce phénomène
s’explique par la complexité technique de l’utilisation
des lourdes caméras de l’époque mais également
par le désintérêt de l’Etat Major français
pour ce type d’investissement. Dans un article consacré
à la représentation cinématographique de la Grande
Guerre, Michel Cadé (2) rappelle que c’est seulement
le 1er juillet 1916 que fut tourné pour la première
fois une séquence sous le feu (Il s’agissait du départ
à l’assaut d’une vague française pendant
la Bataille de la Somme) ! Cadé explique également que
si le peu d’images dont nous disposons sont extérieures
aux champs de bataille, cela pourrait expliquer que ‘Le
souffle de la guerre passa par des images de ruines, de prisonniers,
de blessés et de mutilés …’. Dès
lors, le travail de Léon Poirier prend toute son importance
: en filmant les hommes au plus près (avec une utilisation
fréquente du gros plan), en montrant les explosions incessantes
(à ce titre l’attaque de Souville est édifiante),
en ne cachant pas les morts et en tournant exclusivement en décors
naturels, le cinéaste enrichit les archives du service cinématographique
des armées d’un nouveau témoignage, unique, indispensable
et participe ainsi au devoir de mémoire… Après
avoir assisté à une projection, Fernand Léger
n’hésita pas à déclarer que Verdun
Visions d’Histoire était ‘le premier film
à avoir montré la Bataille’ !
Outre cette volonté de réalisme, Léon Poirier
illustrera son film de quelques images surréalistes (n’ayant
d’ailleurs pas dû déplairent à Léger
!). Parmi celles-ci, le ballet des deux morts autour du point d’eau
évoqué précédemment, mais également
de nombreuses surimpressions dont celles d’un soldat allemand
en pleurs devant des milliers de tombes ou les fantômes de Souville
retournant dans le fort après sa libération. Par ailleurs,
Poirier agrémentera Verdun Visions d’Histoire
d’une partition musicale afin d’accentuer l’aspect
dramatique de nombreuses scènes. Ecrite par André Petiot,
la musique d’inspiration franco-allemande composée sous
forme de thèmes est d’une grande force évocatrice.
Lors de la bataille finale, cette partition pour piano adopte un rythme
violent : les images répétitives des canons qui grondent
dans le brouillard associées à la bande son donnent
alors à Verdun Visions d’Histoire les
traits d’un ballet à la fois macabre et bouleversant.
Si l’approche de Léon Poirier est critiquable sur certains
points (des personnages faiblement caractérisés et une
analyse des causes du conflit un peu simpliste), il n’en est
pas de même de sa reconstitution de la Bataille et du regard
qu’il porte sur les hommes qui servirent de chair à canons
en cette année 1916. Avec Verdun Visions d’Histoire,
le cinéaste leur rend un vibrant hommage grâce à
une mise en scène empreinte d’un réalisme ahurissant
mais également grâce à la réflexion pleine
de compassion qu’il pose sur ces hommes et ceci, quelque soit
leur camp ! De ce point de vue, Verdun Visions d’Histoire
prend une place éminemment importante dans notre patrimoine
cinématographique et de façon plus large dans notre
Histoire. Le travail de la Cinémathèque de Toulouse
pour restaurer ce film et celui des éditions Carlotta pour
le distribuer est, de ce fait, remarquable et courageux. Aujourd’hui,
ce témoignage unique est enfin disponible et permettra, espérons
le, d’entretenir ce devoir de mémoire sans lequel notre
avenir n’a plus de sens…
(1) ’24 images
à la seconde’ (Editions Mame, 1953)
(2) Michel Cadé Universitaire à Perpignan dans un
article intitulé ‘LA GRANDE GUERRE DANS LE CINÉMA
FRANCAIS : UNE MISE À DISTANCE’. Article passionnant
et disponible à l’adresse suivante : http://www.imprimerie-d3.com/actesducolloque/cinema.html