
A l’origine, The Witness for the Prosecution
est une nouvelle assez brève qu’Agatha Christie écrivit
en 1924 et qu’elle adapta plusieurs décennies plus tard
pour la scène : la première de la pièce eut en
effet lieu en octobre 1953 à Londres, avant d’être
montée à Broadway dès l’année suivante.
Devant le succès public, les producteurs de Hollywood ne tardèrent
pas à s’y intéresser, d’abord L. B. Mayer
puis Gilbert Miller, et enfin Edward Small, lequel remporta finalement
le morceau avec l’aide d’Arthur Hornblow Jr, devenu producteur
indépendant après avoir travaillé à la
MGM ou à la Paramount (il y avait d’ailleurs produit
Wilder sur The Major and the Minor). Les deux hommes
confièrent tout d’abord la réalisation du projet
à Sheldon Reynolds, réalisateur de télévision,
mais face à l’ampleur de l’adaptation, se retournèrent
très vite vers Billy Wilder, qui signa en avril 1956 un contrat
à hauteur de 100.000 dollars et 5% des recettes.
Le tournage ne commença dans les studios Goldwyn qu’en
Juin 1957, Wilder ayant été entre-temps très
occupé par le montage de Love in the Afternoon
et par l’élaboration de multiples projets dont la plupart
ne virent jamais le jour (en janvier 1957, il essayait d’acheter
les droits de Kennwort Opernball 13, de Carl Haensel ; en
mars, il commençait à travailler sur une adaptation
d’Amok, de Stephen Zweig ; en mai, on lui confiait
My Sister and I, romance réunissant William
Holden et Audrey Hepburn, qu’il devait tourner tout de suite
après un projet intitulé The Catbird Seat,
d’après Ben Hecht ; tout ceci en gardant dans un coin
de la tête son adaptation des aventures de Sherlock Holmes…).
Cependant, tout en filmant Love in the Afternoon
à Paris, Wilder avait en août 1956 commencé à
tourner quelques plans extérieurs de Witness for the
Prosecution avant même que le casting ne soit établi,
lors d’une escapade londonienne avec son épouse
Audrey.
Concernant le casting justement, et alors que Wilder préférait
Kirk Douglas, Small et Hornblow avaient dès le départ
songé à confier le rôle principal du film à
Tyrone Power. Souffrant de dépression, tant pour sa carrière
déclinante que pour sa vie personnelle mouvementée,
celui-ci refusa dans un premier temps. On envisagea alors pour incarner
le couple Vole une association Ava Gardner - Jack Lemmon, mais Wilder,
qui avait dès le départ (dans la nouvelle, le personnage
est viennois) songé à son amie Marlene Dietrich, réussit
à convaincre celle-ci fin 1956, alors que le rôle de
son époux semblait sur le point d’échoir à
Gene Kelly. Pour des raisons financières, Small et Hornblow
se mirent alors à chercher des noms moins prestigieux, et on
évoqua un jeune acteur britannique du nom de Roger Moore…
Finalement, celui qui avait été leur premier choix,
Tyrone Power donc, désormais emballé à l’idée
de travailler avec Wilder et Dietrich, revint sur sa décision
et accepta - contre un salaire faramineux de 300.000 dollars et un
pourcentage sur recettes - un rôle qui s’avéra
finalement être son dernier, puisqu’il mourut d’une
crise cardiaque quelques mois après la fin du tournage. Enfin,
pour une somme beaucoup plus modeste de 75.000 dollars, le troisième
rôle central fut confié à Charles Laughton, dont
Billy Wilder était le grand ami. Ce troisième choix
aura probablement orienté le travail de réécriture
de Wilder et de Harry Kurnitz, qui trouvaient la trame de la pièce
intéressante mais ses personnages squelettiques ; indéniablement,
Laughton donne du corps au personnage de Sir Wilfrid, sensiblement
différent de celui qui apparaissait dans la pièce. En
effet, l’avocat pensé par Agatha Christie est solide,
autoritaire et dynamique ; tandis que le Sir Wilfrid écrit
par Wilder et composé par Charles Laughton nous apparaît
dès la première scène comme un homme âgé,
d’un grand esprit mais à la santé fragile, qui
revient de l’hôpital suite à une attaque et doit
impérativement éviter toute suractivité professionnelle.
A l’épure de l’intrigue originale qui se consacre
essentiellement sur Leonard Vole (1) et son jugement, Wilder ajoute
ainsi une dramatisation propre à ce personnage de Sir Wilfrid
qui met donc sa propre santé en jeu dans ce procès (2).

De plus, le film a l’excellente idée,
pour renforcer cet aspect, de créer un personnage absent de
la pièce, Miss Plimsoll, l’infirmière personnelle
de Sir Wilfrid, qui vient souligner à la fois la fragilité
physique et la vivacité de l’esprit de celui-ci, puisque
leurs chamailleries continuelles offrent au film certaines de ses
meilleures répliques. Le rôle est d’ailleurs de
manière assez amusante confié à Elsa Lanchester,
madame Laughton à la ville - pour une fois plutôt sobre
- et la complicité manifeste des deux époux transparaît
avec truculence à l’écran (entre autres amabilités,
Sir Wilfrid glisse à son infirmière un hilarant «
si vous étiez une femme, je vous battrais »).
On peut d’ailleurs s’amuser à noter que l’actrice
Una O’Connor, laquelle joue la servante de la victime, reprend
dans le film, à 76 ans, le personnage qu’elle tenait
sur les planches, dans l’un des derniers rôles d’une
carrière cinématographique qui l’aura vu notamment
jouer dans La Fiancée de Frankenstein de James
Whale (aux côtés, donc, de la même Elsa Lanchester)...
Quoiqu’il en soit, Wilder ne tarit pas d’éloges,
dans ses mémoires, sur la performance de Laughton et sur son
investissement phénoménal : « Il est le meilleur
acteur avec qui j’aie jamais travaillé (…).
En 1958, pendant le tournage de Witness for the Prosecution,
tous les soirs à six heures nous restions un moment ensemble,
nous nous demandions quelle scène nous tournerons le lendemain
et nous fixions le programme. Puis Laughton venait dans mon bureau.
Et tout en buvant un verre, il me disait : « la scène
que nous allons tourner demain me semble particulièrement importante.
J’ai ce monologue. Et il m’est venu une idée. Que
diriez-vous de … ». Et il commençait à me
jouer la scène. C’était brillant. Lorsqu’il
avait fini, je disais : « Bon d’accord, on fait comme
ça. » Et après une petite interruption, Laughton
reprenait : « Je pense qu’on pourrait aussi… »
Et il recommençait à jouer la scène. Dans une
version toute différente cette fois, mais encore plus convaincante.
Et pour finir il demandait : « Ou bien est-ce qu’on fait
ça ? ». Je répondais encore : « C’est
très bien. On
tournera
comme ça demain. » Et je n’exagère rien,
cela se répétait jusqu’à ce qu’il
m’eût joué vingt versions d’une même
scène. Et chacune était un enrichissement, ou représentait
tout au moins une variante intéressante par rapport à
la précédente. Jusqu’au moment où je lui
disais : « Bon, maintenant c’était vraiment la
meilleure solution, et c’est comme ça que nous tournerons
demain. Ne l’oublie pas ! » Le lendemain matin, peu avant
le début du tournage, il venait me trouver, me prenait à
l’écart et me disait : « J’ai eu une idée
cette nuit. J’ai encore imaginé autre chose. Je crois
que ce serait plus efficace. » Il me jouait la nouvelle version.
Et il avait raison, c’était encore mieux. Laughton pouvait
fouiller dans son talent comme un enfant comblé dans un coffre
à jouets qui déborde. »
De fait, Laughton compose un admirable Sir Wilfrid, en mêlant
la rigueur et la méticulosité du brillant avocat (qui
aligne soigneusement ses comprimés lors des plaidoiries adverses)
à l’espièglerie du bon vivant bravant la mort
avec truculence (l’avocat de la pièce acceptait de défendre
Leonard Vole car il s’agissait pour lui d’un défi
professionnel ; le Sir Wilfrid du film ne s’y intéresse
que parce que l’entretien avec l’accusé lui permet
de s’isoler pour fumer un cigare, tandis qu’il élabore
lors du procès d’ingénieux stratagèmes
pour s’enfiler son brandy). De son propre aveu, Laughton s’était
également inspiré d’un avocat britannique du nom
de Florance Guedella (l’avocat de Dietrich) qui triturait nerveusement
son monocle pendant chaque entrevue ; Laughton reprit à son
compte ce gimmick pour créer une technique d’interrogation
propre à Sir Wilfrid servant magnifiquement le personnage.
Grâce à l’indéfectible amitié entre
Laughton et Wilder (ce film fut curieusement leur seule collaboration,
Laughton étant trop malade au début du tournage d’Irma
la douce, dans lequel il devait incarner Moustache), l’ambiance
sur le tournage fut comme souvent chez Wilder très détendue,
Elsa Lanchester et Marlene Dietrich se relayant pour concocter à
Laughton de nombreux petits plats, les prouesses culinaires de Dietrich
faisant dire à Wilder que « les hommes ne toléraient
ses jambes qu’à cause de ses talents de cuisinière.
» Mais au-delà de ces anecdotes de tournage, Wilder fut
frappé par la profondeur de l’investissement de Marlene
Dietrich,
qui se mit à jouer « comme si toute sa carrière
en dépendait. » On peut comprendre que le rôle
de Christine Vole ait été pour elle un défi passionnant
car, assez éloigné de la Romaine de la nouvelle, il
proposait à l’actrice une double orientation, d’une
part en capitalisant sur la mythologie dietrichienne lors d’une
séquence berlinoise (ayant nécessité 145 extras,
38 cascadeurs et un budget spécifique de 90.000 dollars) durant
laquelle l’actrice livre un numéro de cabaret se terminant
sur l’exhibition de ses légendaires jambes (3) ; d’autre
part en lui offrant l’occasion de brouiller un peu son image
de froide manipulatrice en explorant des facettes plus complexes de
sa personnalité. Dans un premier temps fidèle à
cet archétype de la blonde fatale (sa première réplique
- « Je ne m’évanouis jamais car je ne suis
pas certaine de tomber avec grâce, et je n’utilise jamais
de sels car ils me font gonfler les yeux » - la montre
conforme à son image de femme calculatrice, distante, implacablement
dépassionnée, rôle qu’elle avait peu ou
prou déjà tenu pour Wilder dans La Scandaleuse
de Berlin), le personnage de Christine se fissure ensuite,
se révèle, montrant une fragilité émotionnelle
dans laquelle la comédienne se révèle plus que
convaincante, extrêmement émouvante. [SPOILER]
Dietrich s’impliqua également énormément
dans la composition d’un autre rôle essentiel à
l’intrigue, en cherchant à devenir une cockney crédible
et en modelant pour ce faire un faux nez avec l’aide d’Orson
Welles, ou en travaillant son accent avec Charles Laughton et Noel
Coward (et, clairement, le résultat est saisissant - à
tel point que certains, aujourd’hui encore, peinent à
croire qu’il s’agit bien d’elle - même si
Billy Wilder accueillit les premiers essais de maquillage d’un
élégant « on dirait George C. Scott en travesti.
») [/SPOILER] Manifestement, l’actrice
voyait ce rôle comme l’accomplissement de
sa
carrière, et s’attendait à un concert de louanges
qui n’eut finalement pas lieu (comme lui expliqua Wilder, les
gens n’aiment pas qu’on les dupe)… A tel point qu’au
moment de l’annonce des nominations aux Oscars de 1958, elle
commanda l’enregistrement d’une voix-off ouvrant le one-woman
show qu’elle jouait à Las Vegas d’un triomphal
« We are proud to present the Academy Award nominee for
Witness for the Prosecution, Miss Marlene Dietrich
! »… nomination qu’elle n’obtint finalement
même pas, à son grand désespoir. Billy Wilder,
qui eut lui l’honneur d’une nomination comme Meilleur
Réalisateur, tenta de la consoler en affirmant « qu’accorder
une nomination à quelqu’un qui adapte une pièce
de théâtre revient à donner aux déménageurs
qui ont emmené la Pieta de Michelange du Vatican à l’Exposition
Universelle de New York, un premier prix de sculpture. »
Malgré le discrédit qu’on peut accorder à
un Wilder toujours prêt à trahir sa pensée pour
un bon mot d’esprit, et en dépit de quelques gags visuels
ou dialogues typiquement wilderiens, on peut en effet convenir du
fait que ce film ne soit pas le plus personnel de toutes ses œuvres.
Et si Helmuth Karasek, biographe de Wilder, affirme avec un sens de
la provocation abusif que Witness for the Prosection
« est l’un des meilleurs films d’Alfred Hitchcock
», ce dernier avouera par ailleurs avoir reçu bon nombre
de félicitations pour un film avec lequel il n’avait
rien à voir (tandis que d’autre part, on félicitait
Wilder pour The Paradine Case…). On peut, à
la vision du film, sentir parfois Wilder bridé par son
dispositif
très théâtral : la première demi-heure
se déroule quasi intégralement dans le bureau de Sir
Wilfrid, la dernière heure presqu’exclusivement dans
la salle de tribunal. De fait, il est donc indispensable de saluer
l’extraordinaire travail du décorateur en chef Alexandre
Trauner : puisqu’un tournage dans la salle même de l’Old
Bailey était exclu (la simple prise de photos y était
interdite), il entreprit de reconstruire ce lieu mythique à
l’identique dans les studios Goldwyn. Composé de plus
de 60 pièces amovibles, chacune contenant des panneaux mobiles
permettant de disposer et de cacher des caméras, ce décor
phénoménal reprenait qui plus est exactement les dimensions
réelles de l’Old Bailey (13 mètres sur 17, avec
un plafond de plus de huit mètres). Dans cette salle où,
progressivement, les nœuds de l’intrigue se mêlent
autant qu’ils se démêlent, où la tension
du verdict approchant se combine à l’usure nerveuse d’un
Sir Wilfrid transpirant, Wilder n’hésite pas, également,
à faire intervenir le public, dont les réactions sont
souvent guidées, comme un chef de chœur antique, par Miss
Plimsoll. Il rend ainsi son drame juridique vivant, foisonnant et,
l’incontestable qualité de sa réécriture
venant valoriser l’ingénieuse trame d’Agatha Christie
(4), son film demeure un divertissement très efficace, au suspense
savamment distillé, l’un des meilleurs « films
de prétoire » - genre sclérosant au possible -
de l’histoire du cinéma. Agatha Christie reconnaîtra
elle-même que Witness for the Prosecution était,
d’assez loin, la meilleure adaptation cinématographique
de l’une de ses œuvres. Quant à Billy Wilder, il
n’évoquera par la suite que rarement un film qu’il
jugeait assez impersonnel ; après plusieurs années de
travail continu, il annonça à l’approche de la
fin du tournage qu’il prenait quelques mois de repos, pour «
raisons de santé », probablement par lassitude
aussi. Ces quelques mois lui furent bénéfiques, car,
en 1958, il entama l’adaptation d’un film allemand, Fanfaren
der Liebe, qui allait ensuite donner Some Like It
Hot. Mais ceci est une autre histoire...
(1) Dans la nouvelle, Vole rencontre la victime, Emily French, en
la sauvant d’un accident de la circulation ; dans le film, il
la raille gentiment lors d’un achat de chapeau avant de la retrouver
au cinéma (devant un film de Jesse James, rôle que Power
avait incarné dans le film homonyme de 1939). L’ «
héroïsme » du personnage est donc considérablement
relativisé, d’autant que la composition de Tyrone Power,
non dénuée d’ambiguïté, évoque
tout à fait le mélange de séduction, de manipulation,
et de fausse candeur du personnage.
(2) On raconte que Laughton, ignorant s’il saurait jouer un
malade du cœur, simula une attaque cardiaque dans sa propre piscine
un jour qu’il recevait des amis... Le résultat fut concluant.
(3) Sans en révéler trop sur le dénouement, on
peut d’ailleurs se poser la question de la véracité
de cette séquence, racontée par Vole, et qui décrit
une Christine quelque peu différente de celle qu’elle
se révèlera finalement être.
(4) Le film sut d’ailleurs éveiller la curiosité
avant même sa sortie, puisque Tyrone Power raconta lors de plusieurs
interviews en cours de tournage qu’il ignorait lui-même
la fin, Wilder ayant enlevé les dix dernières pages
du scénario qu’il avait distribué. Un reporter
de Variety, Leonard Lyons, rapporta que des gardes armés surveillaient
l’entrée du studio pour maintenir le secret ; enfin,
Hornblow réussit même à faire signer un document
à la famille royale lui interdisant de divulguer quelque information
que ce soit aux autres membres du Commonwealth !