Sur
la Piste des Mohawks, c’est avant toute chose la première
confrontation de John Ford avec la pellicule couleur. Habitué
jusqu’ici au noir et blanc (en 1939, date de sortie du film, Ford
tourne aussi - excusez du peu - La Chevauchée Fantastique,
Vers sa Destinée puis Les Raisins de
la Colère), le réalisateur fait pour ses débuts
preuve d’un vrai sens de la chromatique, particulièrement
brillant dans son utilisation des décors et des costumes. Dès
les premières minutes, les apparitions successives de Caldwell
au fond d’une auberge, puis de Blue Back (notez son nom) dans
la nuit noire, posent les bases de l’art de la couleur selon Ford.
Une touche de bleu dans la pénombre, un manteau rouge flamboyant
au cœur de la nuit noire, autant de détails qui donnent
le ton d’un film qui sera, jusqu’à son terme, une
splendide symphonie de couleurs - comme seuls les procédés
colorimétriques Technicolor, pourtant encore balbutiants à
l’époque, pouvaient en offrir. Certains passages constituent
même un véritable tour de force : la nuit américaine
se fait ainsi totalement oublier lors de l’attaque nocturne du
Fort, au point de toucher à une vraie poésie dans l’utilisation
des noirs et des bleutés. Même remarque enthousiaste pour
les scènes de forêt, aux tons de verts étonnants,
ou les scènes de champ et d’incendie, qui rappellent presque
le Fauvisme. Sans parler de la poursuite finale entre Gil et ses trois
poursuivants indiens : si l’on devait expliquer par le menu la
différence entre une vraie séquence de cinéma et
une afféterie de carte postale, il suffirait de montrer cette
incroyable séquence, qui joue de la flamboyance des ciels comme
Van Gogh jouait de la profondeur de ses jaunes. Rien que pour cette
extraordinaire succession de plans élégiaques, l’on
ne saurait regretter que Darryl F. Zanuck ait finalement préféré
Ford à Henry King, initialement prévu pour tourner le
film.
Passionnante pour ce qu’elle signifie en sous-texte, l’utilisation
de la couleur chez Ford procède d’un vrai choix artistique
et politique. Si ce dernier a toujours été peu disert
sur ses choix artistiques dans les rares entretiens qu’il daigna
accorder, l’on peut imaginer sans peine que la décision
de tourner ou non en couleurs relevait alors d’une décision
pleine de sens : ainsi, Les Raisins de la Colère
ou Qu’elle était verte ma vallée,
tournés juste après Sur la Piste des Mohawks,
jouent sur des confrontations sociales et des manichéismes forts,
qui justifient pleinement l’utilisation de noirs et blancs contrastés.
Malgré son sujet (la guerre d’Indépendance), Sur
la Piste des Mohawks est quant à lui un film de la réunion,
de la communion… Une ode flamboyante au mélange, à
l’image de ce petit groupe d’hommes et de femmes emmené
par Gil. Dans la scène finale, véritable allégorie
patriotique des Etats-Unis, Ford joue des couleurs et de leur harmonie,
enchaînant ainsi un plan sur Blue Back (le chef indien pacifié)
avec un plan de Daisy (l’aide servante noire) et un cadre final
sur le couple Fonda-Colbert (la famille américaine blanche typique).
De quoi justifier à plein l’utilisation de la couleur,
ici synonyme de réunion et non d’opposition - d’autant
que le joue par ailleurs pleinement sur l’harmonie de l’Homme
avec une Nature colorée et chatoyante.
Jamais
prisonnier de sa découverte de la couleur, Ford signe par ailleurs
une mise en scène racée, qui s’adapte avec classe
aux aléas de son budget. Assez limité en terme de décors
et de figurants, Ford ose quelques grands moments de cinéma minimaliste,
un paradoxe pour une fresque historique. Ainsi, parti à la guerre
lors d’une séquence bouleversante (le cadrage de Colbert
s’effondrant au passage de la colonne de soldats touche au sublime),
Fonda revient une séquence plus tard sans que jamais l’on
ait eu sous les yeux un seul plan de la bataille dantesque qui a portant
vu périr plus de la moitié de sa troupe. Allongé
au sol, l’acteur se contente de raconter la bataille avec force
détails, dans une évocation fiévreuse, qui en dit
plus que bien des images. Extraordinaire économie de moyens en
un étonnant plan-séquence fixe de trois minutes, superbement
dialogué et où Ford laisse les rênes de la narration
à un Henry Fonda en état de grâce.
Seconde
collaboration (juste après Vers sa Destinée)
entre Ford et Fonda, Sur la Piste des Mohawks est un
film d’acteurs. Jouant sur l’idée de communauté,
John Ford prend son temps pour créer sur deux heures une société
authentique et évocatrice, grandement aidé en cela par
ses acteurs. En premier lieu Henry Fonda donc. Aussi crédible
dans l’émotion pure (le flash-back évoqué
auparavant) que dans l’action (la fameuse scène de poursuite),
il porte littéralement le film sur ses épaules. Et ce
d’autant plus que l’on peut apporter un petit bémol
à la prestation de Claudette Colbert, son égale à
l’écran mais qui, trop figée, semble avoir du mal
à rentrer dans son rôle - Ford, modèle de fidélité
envers ses acteurs favoris, ne reconduira d’ailleurs jamais l’expérience
avec la talentueuse actrice de New York Miami. Une
performance mitigée rapidement occultée par les talents
combinés du reste de la troupe : Ward Bond, habitué des
plateaux de Ford (Les Raisins de la Colère,
La Poursuite Infernale, Dieu est mort, Fort
Apache ou encore Le Convoi des Braves) campe
ainsi avec exubérance un de ces second-rôles qui donnent
tout leur sel aux microcosmes fordiens, à l’image aussi
de la fringante et regrettée Edna May Oliver (nommée aux
Oscars, elle mourra deux ans plus tard et campe ici un personnage féminin
d’une modernité étonnante), d’Arthur Shields
ou encore de John Carradine - bad guy élégant aux apparitions
parcimonieuses et presque frustrantes.
Cinéaste de la communauté, Ford signe ici un portrait
de groupe avec une tendresse égale pour tous ses personnages.
Grâce à ses acteurs donc, mais aussi à un sens de
l’humour dont il ne se départit jamais, même dans
le drame historique (au point que l’on peut avancer que certains
de ses échecs les plus patents sont aussi dus à un trop
grand sérieux - qui a dit Dieu est mort ?).
Entre une tragique attaque indienne contrebalancée par le numéro
clownesque d’une May Oliver alitée, et une messe rappelant
avec force drôlerie l’imminence de la guerre mais aussi
les petites bassesses de ce monde (impayable gag de l’épicier
profitant d’une demande de prière pour faire sa publicité),
Ford fait preuve d’une réelle affection pour ses personnages,
principaux comme secondaires. Affection que l’on retrouve d’ailleurs
dans le drame, notamment (spoiler) lors
des décès successifs du Général Herkimer
et de Mrs McKlennar, filmés telle la Cène, avec un tact
extraordinaire.

Amoureux
de ses acteurs, John Ford témoigne par ailleurs d’une confiance
absolue en ses choix de mise en scène, parfois audacieux et qui
laissent plus de place à une discrète évocation
qu’à une démonstration pachydermique. Il en va ainsi
du flash-back invisible évoqué plus haut, ou encore d’une
poignante scène de sacrifice (le premier messager pris en otage
par les indiens est "suicidé" par le prêtre de
la communauté pour lui éviter une mort atroce), dans laquelle
Ford joue de toute la gamme du hors-champ et fait naître l’émotion
grâce à un choix éclairé : laisser la mort
de l’éclaireur hors-cadre pour focaliser l’attention
et l’émotion sur la terrible décision de l’homme
de Dieu. Combien de tâcherons auraient joué la facilité
et filmé le sacrifié en plan serré ? Auparavant,
combien de cinéastes auraient lourdement insisté sur l’accouchement
de Lana (mourra, mourra pas ?), quand Ford s’ingénie, lui,
à créer une superbe séquence, burlesque et vivace
? Maître de ses effets, Ford joue sur la concision et le manque
pour laisser surgir de ses meilleurs moments toute la beauté,
mais aussi la violence d’une époque, et la force des hommes
qui surent l’affronter.
Merveilleusement entouré (Lamar Trotti au scénario, discrètement
épaulé par William Faulkner - Alfred Newman à la
musique - Bert Glennon à la photographie, toute en nuances automnales)
et malgré une économie de moyens parfois évidente,
Ford signe ici un de ses plus beaux films, à la fois western
et film historique, comédie romantique et drame humain, quoiqu’il
en soit bouleversante ode à l’Amérique et à
la Nouvelle Frontière. Jamais manichéen dans sa description
de la situation (si ce n’est peut être une toute fin par
trop patriotique, notamment dans deux lignes de dialogue un peu appuyées),
le réalisateur dresse un tableau poignant de la Révolution,
qui fit souffrir tant d’hommes des deux côtés, rendant
même sa dignité au peuple Indien, ici plus victime de la
manipulation des Anglais (notamment par le biais de l’alcool)
que véritables meurtriers. A l’image du personnage de Blue
Back, Iroquois emblématique d’un beau film tout en nuances,
tant dans ses couleurs que ses portraits…