L’air
des Yeux noirs qui s’élève dès
les premières notes du générique, les noms
exotiques des personnages, les diverses inscriptions ésotériques
qui parsèment le décor dès le premier plan…
un carton annonce sobrement ce qu’on aurait pu deviner : nous
sommes en Europe centrale, à Budapest pour être plus
précis. Comment se fait-il alors que les rues ne soient pas
parcourues de calèches à grelots ? Pourquoi les hommes
ne portent-ils pas d’exubérants costumes folkloriques
assortis à d’improbables couvre-chefs ? Où est
la diseuse de bonne aventure censée surgir de l’obscurité
d’une porte cochère pour annoncer un destin fatal ?
Rien de tout cela ? Tant pis, nous nous contenterons alors avec
bonne grâce de l’un de ces luxuriants palais baroques
déjà vus dans La Veuve joyeuse. Place
donc aux plafonds inaccessibles au regard, aux escaliers colossaux
où les marbres le disputent au cristal et à l’or
! Comment non ? Mais où nous emmenez-vous, monsieur Lubitsch
? Pas dans cette maroquinerie où l’on vend des articles
de série à la classe moyenne, quand même ? Si
? Mais voyons, cette boutique pourrait tout aussi bien se trouver
à Chicago. Et pourquoi pas dans une boutique de prêt-à-porter
tant que vous y êtes ! Vous insistez ? Et bien entrons donc.
Après-vous cher maître...
DOCTEUR LUBITSCH ET MISTER KRALIK
La production et le casting
En
1938, le contrat de Lubitsch avec la Paramount fut rompu par la
firme après 11 années de collaboration ; c’est
à la Paramount que Lubitsch était passé au
film parlant. Il était rapidement devenu l’un des réalisateurs
phares de la compagnie à la montagne et avait grandement
contribué à son image, faite d’élégance
et de style. Il y avait réalisé nombre de musicals,
genre qu’il avait approché sous l’angle de l’opérette
filmée (The Love Parade, Monte Carlo,
The Smiling Lieutenant, One Hour With You…),
mais aussi des comédies plus classiques qui firent école
par leur degré de raffinement (Design for Living,
Trouble in Paradise…). Pourtant, en 1937-1938,
les relations avec la major s’étaient quelque peu dégradées.
L’échec d’Angel puis le semi
échec pressenti de Bluebeard’s Eighth Wife
semblèrent confirmer les craintes du studio qui ne croyait
plus à la nécessité, ni surtout à la
rentabilité, des somptueuses mais coûteuses machines
dont le réalisateur au cigare s’était fait une
spécialité. Libéré de son contrat, Lubitsch
profita d’un contexte économique et industriel favorable
pour fonder la Ernst Lubitsch Productions, une petite société
de production indépendante. Les sociétés de
ce genre fleurissaient alors sous l’impulsion de quelques
agents - et surtout de Myron Selznick, frère du célèbre
mogul de la MGM - qui y voyaient un moyen de production plus souple
pour les grands studios qui achèteraient et distribueraient
ensuite les films. Sitôt créée, ELP se lança
dans le projet de The Shop Around the Corner, un
scénario auquel Lubitsch tenait beaucoup et qui pouvait être
réalisé avec un budget raisonnable. Les négociations
avec la MGM avancèrent relativement vite mais comprenaient
une clause qui devait retarder la phase de production : Lubitsch
s’engageait à tourner d’abord Ninotchka
pour la MGM. Cet intermède fut accepté avec grâce
par Lubitsch qui, avec sa deuxième épouse Sania Bezencenet
(elle se faisait alors appeler Vivian Gaye), avait même voyagé
à Moscou au printemps 1936 pour se faire une idée
du paradis socialiste sur Terre et préparer ce projet. Le
couple en avait rapporté quelques idées juteuses à
exposer à l’équipe de scénaristes composée
de Charles Brackett, Walter Reisch et Billy Wilder. Tout à
la tâche qui lui permit d’accoucher de l’une de
ses meilleures comédies, Lubitsch gardait néanmoins
son premier projet à l’esprit et profita de ce délai
pour repenser le casting, imposant Margaret Sullavan à la
place de la comédienne d’origine allemande Dolly Haas
et lui adjoignant James Stewart. La légende prétend
qu’il concrétisait ainsi son idée originelle,
contrariée par l’indisponibilité des deux acteurs
lors de sa première tentative. Ninotchka
fut tourné de mai à juillet 1939 et sortit en salle
au mois d’octobre. Aussitôt, Lubitsch se lança
dans la réalisation de The Shop Around the Corner.
Le tournage commença en novembre 1939 dans les studios MGM
de Culver City, et fut bouclé en quelques semaines avec un
budget inférieur à 500.000 $.
La part de l’auteur
Le scénario de Samson Raphaelson (Angel,
The Merry Widow, Trouble in Paradise…)
est tiré de la pièce de théâtre La
Parfumerie de l’auteur hongrois Miklos Laszlo. Ce n’était
pas la première fois que Lubitsch adaptait une histoire venue
d’Europe centrale. On pourrait même dire que c’était
devenu chez lui une habitude
(The
Marriage Circle d’après Lothar Schmidt, Forbidden
Paradise d’après la Czarina de Lajos Biro
et Melchior Lengye, Trouble in Paradise d’après
Aladar Laszlo…), mais il y a quelque chose de nouveau dans
cet intérêt pour une histoire mettant en scène
des personnages si ordinaires. Certes, elle se prêtait bien
à la relative modicité du budget mais ne peut-on chercher
plus loin les raisons de l’intérêt personnel
du réalisateur pour cette histoire si éloignée
de son univers cinématographique habituel ? Interrogé
sur ce point, il déclarait : « J’ai connu
une petite boutique exactement comme celle-ci. Les rapports qui
existent entre le patron et ses employés sont, me semble-t-il,
à peu près les mêmes dans le monde entier. Tout
le monde a peur de perdre son emploi et sait combien les petites
misères peuvent affecter son travail ». L’histoire
entrait donc en résonance avec son expérience personnelle
d’ancien commis berlinois, d’abord en tant qu’apprenti
dans une boutique près de l’Alexanderplatz puis auprès
de son père dans la boutique de confection familiale. Ce
jeune factotum maladroit qui se cachait derrière une caisse
ou un ballot pour apprendre du Schiller pouvait-il éprouver
autre chose que de la tendresse pour le personnage d’Alfred
Kralik, jeune vendeur désireux de s’instruire pour
s’élever un peu au-dessus de sa condition. Dans une
conversation avec Gustav Wengenheim qu’il retrouvait à
Moscou, parlant du système socialiste, il confiait à
son ami : « C’est sûr qu’autrefois,
ici, c’était très sale et très arriéré.
Et quand aujourd’hui les travailleurs voient ce que Staline
a fait de la vieille Russie, et quand il vient leur demander si
ça leur plaît, il n’y a pas de doute qu’ils
disent : Oui, ça nous plaît… Mais pour nous autres
? (1) ». Par ce "nous", il incluait tous les
hommes instruits désireux et capables de se débrouiller
par la force de leur esprit. C’est en leur nom qu’il
désire s’exprimer à travers ses comédies.
Rien d’étonnant devant un tel enjeu personnel à
le voir se prêter à la promotion de son film dans une
bande-annonce où il reprend quasiment la posture d’acteur
de "silent movie" de sa jeunesse.
UN SOMMET DE COMEDIE ROMANTIQUE
L’ombre du vaudeville
Deux inconnus qui entretiennent une relation amoureuse par correspondance
ignorent qu’ils se côtoient tous les jours sur leur
lieu de travail... et se chamaillent sans cesse. L’argument
d’une grande simplicité repose sur le principe théâtral
de la double énonciation : le public rit de ce qu’ignorent
les personnages les uns sur les autres. Ce ressort vaudevillesque
se prête à une comédie burlesque, voir loufoque,
genres alors très en vogue au cinéma. Si on y ajoute
la présence d’un mari trompé, d’un vendeur
cauteleux, de quelques quiproquos, de scènes ou un personnage
en trompe un autre en travestissant sa voix, tous les ingrédients
sont réunis pour offrir une bonne farce assez traditionnelle.
Cependant, quelques éléments de tension rééquilibrent
le récit vers un certain réalisme. Les personnages
mis en scène se préoccupent des contingences matérielles,
s’inquiètent pour leur vie professionnelle ou privée,
sont concernés par le contexte économique et social
de leur époque.
Quelques
unes des péripéties de l’histoire flirtent même
avec le drame lorsque l’un perd son emploi et s’inquiète
de ne plus en trouver ou encore lorsqu’un autre, à
cause de déboires conjugaux, tente de se suicider. La tentation
mélodramatique n’est jamais loin mais ne s’impose
pourtant pas tant la finesse de l’expression des sentiments
l’emporte sur l’outrance. C’est une nouvelle démonstration
de l’esprit sophistiqué de Lubitsch, qui triomphe toujours
des attendus d’une situation pour délivrer sa vision,
pleine de verve, de la comédie humaine et donner son remède,
toujours le même, aux maux qui parsèment l’existence
: avoir le sens de l’humour, fut-il noir ou cynique.
Sociologie microcosmique
Ne pouvant ni ne voulant dès lors se reposer sur la trame
constante et attendue d’un genre codifié, Lubitsch
emploie ici un procédé - assez nouveau pour lui -
pour étoffer son intrigue de base : il développe les
personnages secondaires avec méticulosité. La minutie
avec laquelle est dépeinte une micro société
distingue The Shop Around the Corner des précédentes
productions du réalisateur. En octobre 1939, juste avant
de commencer le tournage, Lubitsch confiait dans une interview :
« Nous ne pouvons plus désormais tourner des films
dans un espace vide. Nous devons montrer des gens qui vivent dans
un monde réel. Autrefois les spectateurs n’avaient
pas besoin de se demander quelle vie menaient les personnages d’un
film, pour peu que les films soient assez distrayants. Maintenant,
ils y réfléchissent. Ils voudraient voir des histoires
qui aient quelques chose à voir avec leur propre vie
». Cette intention s’affiche dès la scène
d’exposition, simple et habile, qui permet de faire connaissance
avec tous les personnages de la boutique devant le rideau baissé
: M. Pirovitch, éternellement en avance, est apostrophé
par Pépi le coursier dynamique et ambitieux mais peu enclin
à servir plus que nécessaire. Puis un par un se présentent
les autres vendeurs : Ilona, Flora, Alfred Kralik et Ferencz Vadas.
À l’arrivée de ce dernier, les discussions tournent
vite à la querelle avant de s’éteindre à
l’arrivée d’Hugo Matuschek, le propriétaire
et gérant de la petite affaire qui seul possède la
clef de la boutique. Par leurs attitudes et leurs échanges,
les caractères des personnages sont révélés
en l’espace de cinq minutes seulement. Du bon père
de famille débonnaire et un peu couard à l’opportuniste
roublard en passant par le patron paternaliste et exigeant, tout
ce petit monde prend vie et l’intrigue peut prendre racine
avec crédibilité. Dans les cinq minutes qui suivent,
tous les éléments clefs du film sont posés
jusqu’à l’arrivée de Klara Novak, ultime
pièce du
puzzle
dramatique et sentimental. C’est sa quête désespérée
d’un emploi et son coup d’audace pour y parvenir qui
vont à la fois introduire son personnage et élever
une barrière entre elle et Alfred Kralik, nœud de l’histoire
à venir. Dans la même scène, on assiste à
la mise en place de l’un des "running gags" les
plus hilarants du film - tournant autour d’une boîte
à cigare et d’une ritournelle - tout en définissant
le contexte social de la crise qui pèse sur chacun. La suite
du film se compose de développements et de variations sur
quelques thèmes clefs qui vont entrelacer tous ces fils et
enrichir les données de départ sans temps mort ni
répétition.
Splendide mécanique
« Il ne faut pas mélanger les sacs et le plaisir
» dit Alfred Kralik à mademoiselle Novak. Voilà
une élégante manière d’introduire la
complexité de la question de l’amour au travail. Cette
situation est exploitée par le scénario avec une virtuosité
qui, à en croire Samson Raphaelson, tenait à la structure
de la pièce de Miklos Laszlo plus qu’à l’apport
de Lubitsch. : « Lubitsch avait respecté la nature
du matériau original et pour la première fois il n’y
avait pas de ‘’Lubitsch touches’’. Cette
fois, Lubitsch et moi retournâmes vers notre jeunesse, l’émotion
était présente et il n’y eut aucune recherche
de rouerie cinématographique (2) ». Déclaration
quelque peu abrupte et difficile à croire. Si l’essentiel
de l’humour provient de l’écriture théâtrale
qui recourt aux "ficelles" éprouvées du
métier, il parait inconsidéré de nier l’efficacité
proprement filmique de la mise en scène, du cadrage et du
montage de The Shop Around The Corner. En cinéaste
averti, Lubitsch contourne la difficulté liée à
l’exiguïté du cadre et se livre à un jeu
passionnant avec les espaces. Il introduit d’abord la verticalité
des escaliers et des échelles pour créer des effets
comiques (M. Pirovitch s’enfuyant à chaque fois que
M. Matuschek demande d’émettre une opinion «
en toute sincérité ») ou composer des
tableaux charmant (le tête à tête de Kralik et
de Novak dans la réserve). Il tourne ensuite à son
avantage le cloisonnement en allant de la boutique à la réserve,
de la réserve au bureau, du bureau et à la boutique
et de la boutique à l’extérieur, ces changements
de pièce matérialisant les changements de posture
des personnages ; grand maître dans l’art de filmer
les portes, il les utilise ici pour révéler les différentes
facettes de chacun face à un client, au patron, aux collègues
ou à un ami. Prenons l’exemple de l’arrivée
de Klara Novak. En quelques minutes, celle-ci est tour à
tour une cliente ordinaire, une solliciteuse, une cliente privilégiée
puis une vendeuse pirate et enfin une employée légale.
Face
à elle, Kralik a été le vendeur habile, le
responsable aux attributions limitées, l’employé
pris en faute, le camarade compatissant... quant à Hugo Matuschek,
il ne traverse pas moins de phases révélant les diverses
couches qui font de lui tout à la fois un patron autoritaire
et paternaliste et un homme finalement peu assuré. Les portes
sont des seuils symboliques censés définir les statuts
de chacun des trois protagonistes mais en fait, elles ne cessent
de les trahir en trompant sur l’identité de l’une,
cachant l’apparition d’un autre ou formant un écran
pour l’égo.
Tout au long du film, l’importance de l’accessoire est
une autre clef de la réussite de la mécanique du rire
: le jeu avec les éléments récurrents, comme
la boîte à cigare ou la mélodie des Yeux
noirs surgissant de manière toujours inattendue et avec
un sens prodigieux de l’incongruité, est un véritable
tour de force lubitschien. Toujours dans la scène d’apparition
de Klara Novak, on notera l’importance de l’accessoire
vestimentaire caractéristique de l’esprit du réalisateur
: Klara coiffée d’un chapeau est une cliente ordinaire,
mais qu’elle le retire l’espace d’un instant et
elle devient la plus redoutable des vendeuses du magasin. Chez Lubitsch,
l’habit fait décidément le moine.
TELLEMENT HUMAINS
L’illusion comique et l’éloge de la
faiblesse
Derrière les apparences et les faux semblants, The
Shop Around the Corner fait l’éloge des êtres
humains dans ce qui les caractérise le mieux : leurs défauts.
Comment ne pas songer à l’attrait qu’exercera
Martha (Gene Tierney) sur Henry (Don Ameche) dans Heaven
can Wait (1943) lorsque ce dernier la surprendra en train
de mentir à sa mère par téléphone pour
pouvoir faire les boutiques à sa guise. Cette beauté
du péché a pour contrepoint ici la vanité de
l’idéalisme d’Alfred et de Klara, leurs aspirations
élevées dressant le mur qui les sépare et les
rendent aveugles aux signes évidents d’attirance qu’ils
exercent l’un sur l’autre. La perfection est donc inutile,
et la relation platonique qui les unit à leur insu est une
impasse. Elle est même la manifestation de leur immaturité
aux yeux de l’homme de bon sens :
- Kralik : Vous vous souvenez de la fille avec qui je correspondais
?
- Pirovitch : Ah, oui… sur ces questions culturelles ?
- Kralik : Oui, et bien après un temps, nous en sommes
venus au thème de l’amour. Évidemment, d’un
point de vue très intellectuel.
- Pirovitch : Évidemment, comment faire autrement par
lettre ?
L’autre handicap de Kralik et de Klara est leur incorrigible
franc parler. Comment être heureux lorsqu’on blesse
constamment les autres par son honnêteté ? M. Pirovitch
montre bien plus de sagesse en prenant la fuite plutôt que
de se dévoiler. Faut-il donc être veule, hypocrite
et lâche pour plaire à Monsieur Lubitsch ? Rassurons-nous
en portant attention au personnage de Ferencz Vadas : le seul personnage
authentiquement odieux de l’histoire en prendra pour son grade.
C’est que cet homme sans esprit ni humour n’est même
pas doué de la faculté de jouir des plaisirs qui lui
sont donnés. Cette tare seule mérite une condamnation
sans appel aux yeux du metteur en scène.
La part des acteurs
Cette approche amoureuse de la nature humaine, moins détachée
qu’à l’habitude chez Lubitsch, offre aux comédiens
une occasion d’aborder leur rôle avec une délicatesse
extrême : Margaret Sullavan, James Stewart, Frank Morgan ou
Felix Bressart font preuve d’une intelligence et d’une
intuition rares, servant les dialogues avec une telle aisance que
plusieurs visions ne sauraient épuiser le plaisir que l’on
éprouve à les entendre enchaîner ces répliques
spirituelles où l’ironie et les sentiments authentiques
font bon ménage. De plus, au-delà de l’art de
la répartie brillante dont on sait que Lubitsch est un maître
sans rival, relevons la beauté des face-à-face qui
parsèment le film. Tout fonctionne à merveille, de
la complicité entre les vieux camarades aux rapports inégaux
entre patron et employés, en passant par les antagonismes
parfaits (Kralik-Vadas ; Kralik-Matuschek ; Pépi-Vadas…)
ou les affrontements superficiels (Alfred Kralik et Klara Novak).

Une satire sociale ?
Dès lors, faut-il chercher plus loin pour saisir tout le
sel de ce film ? Cela ne paraît guère nécessaire
mais on peut néanmoins commenter la dimension satirique qui
a souvent été relevée. Tout d’abord,
contrairement à nombre de comédies hollywoodiennes
des années 1930, celle-ci ne repose pas sur une différence
de catégorie sociale entre les protagonistes : tous les deux
appartiennent à la working class. L’effet "conte
de fée" - à l’endroit ou à l’envers
- ne joue donc pas ici. Au contraire, l’un et l’autre
sont conscients de et préoccupés par la précarité
de leur situation. Ils réaliseront que l’intégrité
ne suffit pas à assurer sa position dans un monde du travail
marqué par la crise mondiale et la toute-puissance d’un
patronat libre de congédier sans autre forme de procès.
Au détour d’une conversation, on découvrira
même sur un ton badin une allusion au problème du harcèlement
sexuel des femmes sur leur lieu de travail, visiblement omniprésent.
Avons-nous pour autant affaire à un film engagé ?
On peut y voir plutôt une peinture ironique, légèrement
cynique, de la bonne conscience bourgeoise incarnée par Monsieur
Matuschek.
Ce
dernier exerce sa tyrannie joviale et peu subtile en s’abritant
derrière le masque de la philanthropie qui le pousse à
payer plus d’employés qu’il n’en a réellement
besoin. Il exige en retour l’affection qu’il ne trouve
pas dans sa propre famille. Le virage pris par l’histoire
en plein milieu, et qui révélera sa fragilité,
changera la donne et finira, avec une certaine tendresse inhabituelle
chez Lubitsch, par transformer cette entreprise en une famille recomposée.
Cette fin moralisante, souvent comparée aux œuvres de
Frank Capra, est peut-être la seule faiblesse de cette fable
sociale. Les aspirations de Klara et d’Alfred finiront par
se fondre dans le bonheur d’une entreprise prospère.
Heureusement, le culot de Pépi permet de dispenser une leçon
retorse dans l’art délicat de l’opportunisme
audacieux là où la veulerie d’un Vadas avait
été mise en boîte (à cigares).
Matuschek Incorporated et ses succursales
Sélectionné pour quatre Oscars, The Shop Around
The Corner devint un classique de la MGM qui décida,
neuf ans plus tard, d’en faire un musical : In Good
Old Summertime. Cette version, dirigée par Robert
Z. Leonard et interprétée par Judy Garland et Van
Johnson, fut pour l’occasion transposée dans une boutique
de musique de Chicago. Cette version fut adaptée à
son tour en comédie musicale à Broadway en 1963 sous
le titre de She Loves Me. Triomphant sur
les planches, la MGM songea à en retourner une nouvelle version
à la fin des années 1960 mais le projet demeura dans
les cartons. La ressortie du film de Lubitsch en salle dans les
années 1980 a aussi connu un véritable succès.
Il faudra attendre 1998 pour voir la Warner s’emparer de ce
script miraculeux et en faire une nouvelle transposition contemporaine
avec Tom Hanks et Meg Ryan dans les rôles principaux (You’ve
Got Mail, dirigé par Nora Ephron).
Invraisemblable mais crédible, excessif mais raffiné,
universel et indémodable... The Shop Around the Corner
est la pierre d’angle de l’histoire de la comédie
sentimentale raffinée. Et peut-être le plus beau film
du monde ?
Notes :
1 - Eisenshitz & Narboni, p. 79-82
2 - Eisenshitz & Narboni, p. 85
3 - Lourcelles, p. 1371
Ouvrages consultés :
- Jean-Pierre Coursodon et Bertrand Tavernier, 50 ans de cinéma
américain, Paris, 1991, Omnibus (éd. 1995)
- Bernard Eisenshitz et Jean Narboni, Ernst Lubitsch, Paris, 1985,
éd. Cahiers du Cinéma / Cinémathèque
française (2e éd. 2006)
- Jacques Lourcelles, Dictionnaire du cinema. T. 3 : les
films, Paris, 1992, Bouquins.
- Herman G. Weinberg, Ernst Lubitsch. The Lubitsch Touch,
Paris, éd. Ramsay, 1994.