The
Savage Eye est un film oublié, une perle méconnue
du cinéma américain, une œuvre tournée en
toute indépendance et qui annonce par certains de ses aspects
ce Nouvel Hollywood qui mettra encore huit ans à apparaître.
Un projet hors norme que ce soit par l'histoire de sa conception ou
sa forme d'une incroyable liberté.
Dans les années 50, la forteresse Hollywood commence à
sentir ses fondations trembler. La place du cinéma dans la
culture populaire est menacée par l’influence grandissante
de la télévision, mais les studios restent accrochés
à un système de production et à des choix artistiques
qui vont les conduire au point mort, et ce dès 1960. Hollywood
pense que répondre à la taille des téléviseurs
par le gigantisme va résoudre tous les problèmes (Les
Dix Commandements en 1956, Ben-Hur en 1959),
mais ne comprend pas que la révolution opérée
par la télévision n'est pas qu'une question d'accessibilité
dans les foyers. Forme et fond sont en pleine mutation, et l'industrie
cinématographique se
révèle
incapable de prendre la mesure du cataclysme qui s'annonce. Sentant
qu’une ère est sur le point de s’achever, certains
expérimentent, s’affranchissent des règles classiques
et réalisent des œuvres libres, audacieuses, folles, et
ce en dehors du système des studios. The Savage Eye
fait partie de ces films. Son tournage débute en 1956, comme
pour prendre la relève directe du Petit
fugitif, autre œuvre collective et indépendante,
et s'achève en 1960, Cassavetes prenant alors à son
tour le relais avec Shadows.
La signature de The Savage Eye est collective, même
si dans les faits on peut considérer le film comme étant
celui de Joseph Strick. Pilote dans l’US Air Force, réalisateur,
producteur, son parcours est des plus étonnant. Après
la guerre, il achète une caméra Eyeno et tourne un film
à la sauvette, Muscle Beach, qui est à
sa grande surprise sélectionné à Cannes. Il commence
à travailler dans le cadre des studios, mais une succession
d'expériences désastreuses lui fait comprendre qu'il
est impossible de tourner ses films tel qu'il l'entend. Il quitte
momentanément le monde du cinéma et monte plusieurs
entreprises d’électronique qui profitent de la Guerre
Froide pour fructifier. Son unique objectif est de mettre assez d’argent
de côté pour pouvoir passer un jour à la réalisation
sans être lié au système des studios. C'est ainsi
qu'il peut se lancer de façon totalement indépendante
(avec parfois le soutien de sociétés de productions
extérieures) dans l'expérience The Savage Eye,
adapter James Joyce (Ulysse en 1967 et A
Portrait of the Artist as a Young Man dix ans plus tard),
Henry Miller (Tropique du Cancer en 1970) et Jean
Genet (The Balcony, 1963), ou encore réaliser
des documentaires contre le Vietnam (Interviews with My Lai
Veterans, 1971). Ses seules concessions aux studios se révèleront
catastrophiques, Joseph Strick se faisant à chaque fois renvoyer
des tournages qu'il a eu le malheur d'accepter, comme Justine
en 1969 où il est remplacé par George Cukor.
Strick rencontre Ben Maddow en 1946. Scénariste de Native
Land, Intruder in the Dust, Asphalt
Jungle, il a également participé sans être
crédité à Johnny Guitar, contraint
de travailler sous le manteau ou sous de faux noms durant la période
du Maccarthysme. Il tourne beaucoup de documentaires contestataires,
très proches des mouvements d’extrême gauche. Cette
connaissance du matériau du réel lui sert pour écrire
avec Joseph Strick The Savage Eye qui mêle
brillamment, et de façon assez inédite, réel
et fiction.

Quant au troisième co-auteur du film, Sidney
Meyers, il se charge du montage. Meyers a réalisé quelques
documentaires et The Quiet One en 1948, un film indépendant
écrit avec James Agee et Helen Levitt, la grande photographe
new-yorkaise que l'on retrouve au générique de The
Savage Eye. C'est l'admirable travail de montage de Meyers
qui donne au film cette musicalité urbaine si marquante (il
était d'ailleurs violoniste au Cleveland Orchestra),
ce sentiment d’un film-jazz qui nous emporte
dans
son tempo heurté et parfois dissonant. (1)
Le travail de Meyers ressemble par bien des points à la méthode
du "cut-up" que William Burroughs explore à peu près
au même moment. En produisant un écrit à partir
de la recombinaison semi aléatoire de fragments de textes (écrits
originaux mais aussi articles de journaux ou extraits de catalogues),
Burroughs et son ami Brion Gysin ont pour ambition de traquer ce que
les textes originaux cachaient, de faire émerger ce qui y était
implicite. L'idée est aussi de s'affranchir du carcan du langage,
un piège qui structure la pensée. On retrouve de tout
cela dans la construction de The Savage Eye, dans
sa façon de déstructurer la narration classique et de
mélanger scènes de fiction et images du réel,
le but étant ici de faire ressortir ce cancer qui ronge l'Amérique.
Plus largement, le film s'inscrit par bien des aspects dans le mouvement
de la beat generation et ce même si aucun des auteurs
n'avaient à priori de liens avec Burroughs, Kerouac, Corso
ou Ginsberg. On assiste ici à une concordance artistique et
non à une volonté de s'inscrire dans ce mouvement naissant.
Peut-être Meyers, Strick ou Maddow ont-ils assisté à
la lecture en 1955 de Howl de Ginsberg, ce poème jazz
qui est un cri lancé à l'Amérique matérialiste
et qui s'achève sur une possible rédemption (soit une
structure similaire à celle de The Savage Eye),
peut-être ont-ils lus Corso ; mais c'est à partir du
succès de Sur la route (1957) et de la parution du
Festin nu en 1959 (même s'il est écrit entre
54 et 57) que le mouvement beat est vraiment identifié. Toujours
est-il que The Savage Eye pourrait en être
le versant cinématographique, que ce soit pour la place qu'il
accorde à la femme, pour la musicalité (« Le
beat c'est le tempo à garder, le battement du cœur
», Kerouac) ou pour la vision d'une Amérique mourante
qui survit en écrasant les plus faibles. John Clellon Holmes,
en donnant sa définition de la beat generation (2),
pourrait tout aussi bien offrir la description parfaite de The
Savage Eye : « The origins of the word "beat"
are obscure, but the meaning is only too clear to most Americans.
More than mere weariness, it implies the feeling of having been used,
of being raw. It involves a sort of nakedness of mind, and, ultimately,
of soul ; a feeling of being reduced to the bedrock of consciousness.
In short, it means being undramatically pushed up against the wall
of oneself. »
Par sa narration éclatée et la forme hybride de sa mise
en scène, The Savage Eye s’impose donc
comme une œuvre hors norme. Mais ses partis pris expérimentaux
ne sont pas une coquetterie, plutôt une manière pertinente
et d'audacieuse d’imbriquer trois récits d’éclatement
: celui de la société américaine, du cinéma
classique hollywoodien et du personnage de Judith.

The Savage Eye est une coupe transversale
de la société américaine. Notre guide est Judith,
une femme tout juste divorcée. Une décision qui dans
l’Amérique des années 50 la place de facto à
l’écart. Judith est, malgré elle, une femme hors
norme, alors le film le sera aussi. The Savage Eye
est un magnifique portrait de la place des femmes dans la société,
et plus largement le constat de ce que les conservatrices et puritaines
années 50 ont pu causer comme dommages profonds au sein du
peuple américain. Judith, qui se fait appeler Mme X (prononcez
Mme Ex), est le produit des névroses de l’Amérique
et sa vie en perte de repères, cet équilibre précaire
qui la maintient sur le fil de la folie, détermine la forme
éclatée du film.

La plus belle idée du film est qu’il
se construit autour d’un dialogue entre celui-ci et son héroïne.
Dialogue au sens le plus littéral (enfin, cinématographique)
du terme. Le narrateur, qui est le film (il se présente aussi
comme le poète, la conscience de Judith, son Dieu, un fantôme...),
parle de la foule d’un aéroport, de cette multitude de
visages anonymes qui la composent.
Puis
son attention est captée par Judith. La voix s’approche
d’elle (et donc le film : du plan d'ensemble au gros plan de
son visage), s’interroge sur son histoire, finalement la questionne
et elle de lui répondre. Ce dialogue qui s'instaure entre le
film et son personnage entraîne à sa suite la fiction.
Tout le film semble se construire, s'inventer au contact de Judith.
Absorbé par ce personnage, amoureux, il lui offre tous ses
moyens pour lui permettre d'évoquer son mal-être, ses
craintes, pour révéler ses espoirs, pour incarner ses
rêves. Judith évoque une idée, une succession
de plans l'incarne. Elle parle d'un lieu, une ellipse lui permet de
s'y rendre en un clin d’œil. Gros plans, inserts, servent
à rendre l’horreur ou la beauté du monde en fonction
de son ressenti.
Judith espère se régénérer en se rendant
à Los Angeles, elle va au contraire y retrouver amplifiés
tous ses traumas. La ville devient un cauchemar qui donne corps à
ses peurs, à ses échecs et à ses illusions perdues.
Elle veut profiter de sa liberté, mais chaque expérience
qu’elle tente lui renvoie à la figure la vacuité
de son existence. Au lieu de se remplir, elle se vide. Mais c’est
en se vidant qu’elle parvient à s’arracher au clinquant
de ce que lui offre l'american way of life. Ne pouvant que
constater qu’elle ne peut soigner son mal-être existentiel
dans le consumérisme, la religion, ou en se noyant dans la
foule, elle ouvre les yeux sur ce qui se trouve derrière la
façade triomphante de la grande Amérique et découvre
un monde désespérément vide, sans culture, infantile
et carnassier.
The Savage Eye nous plonge dans un Los Angeles inédit,
une ville vulgaire, arrogante et bigote. Ben Maddow, lorsqu'il écrit
la première version du scénario, a pour idée
de décrire la ville à la manière de William Hogarth
, un peintre anglais du XVIIIème siècle qui retranscrivait
de manière violente et féroce, dans la tradition du
satiriste, la vie de la cité. S'ajoute bientôt l’idée
d’une construction concentrique qui épouserait les sept
cercles de l’enfer de Dante. Judith tombe du ciel au début
du film (elle descend d’un avion) et son parcours l'emmène
vers les profondeurs de la ville. Il y a beaucoup d’ironie envers
la religion, l’idée de pêché originel, dans
le discours poétique de celui qui pourrait être un ange
gardien. N’est-on d'ailleurs pas dans leur cité ? Et
à voir l'état de celle-ci, on n'a guère envie
de goûter aux plaisirs du paradis…
Le regard que porte le film sur l'Amérique est en décalage
complet avec la vision habituellement véhiculée par
son cinéma. C’est le regard d’une femme socialement
mise l’écart et qui, d'un coup, regarde son pays et ses
compatriotes avec un œil neuf. Le film nous transporte d'un club
de striptease à un bal de travestis, d'une transe chrétienne
qui tient de la cérémonie vaudou à une foule
hystérique devant un combat de catch, de rues où errent
des SDF hagards à la clientèle momifiée d'un
salon de coiffure. Le film voit L.A. comme une « terre abandonnée
» (wasteland), dévoilant son architecture prétentieuse
et arrogante en la mettant en regard avec la pollution, la crasse
et le mauvais goût. The Savage Eye nous plonge
dans une ville étouffante et déliquescente, écrasée
par un soleil de plomb qui serait ailleurs perçu comme une
punition divine. Une ville culturellement exsangue, dont la population
se vautre dans des jeux du cirque modernes (l’hallucinante scène
de catch), dans une bigoterie confinant à la folie collective
(la non moins hallucinante scène dans l'église) et dans
la consommation, notamment du sexe, ce qui ne fait que mettre en avant
l'hypocrisie de cette société profondément psychotique.
The Savage Eye rend aussi compte de cette Amérique
qui a basculé dans l’ère du doute, de la paranoïa
et de la peur. La société est pulvérisée,
le grand rêve d'unité vole en éclats. Le film
fait état de cette sensation d’implosion par la fragmentation
de sa mise en scène, par la déstructuration narrative,
une construction qui répond aussi à cette sensation
qu'a Judith de voir sa vie déchirée en mille morceaux.
Judith, L.A., les Etats-Unis, le film… tout est morcelé,
éclaté. Sons et images sont presque toujours désynchronisés
: plus rien ne raccorde, plus rien ne fait sens.

Le film travaille ainsi sur de multiples niveaux
: c’est à la fois de la pure fiction, une œuvre
expérimentale et, dans le même temps, un témoignage
documentaire en prise avec le réel de l’Amérique
de la fin des années 50. Le film arrache des lambeaux de réel
et les intègre à sa fiction. Les nombreuses scènes
de rues ont été filmées
sans
préparation, sur le vif, sans autorisations, à la manière
du cinéma vérité. Ces images saisissantes, splendides,
choquantes et terribles ont été glanées par Joseph
Strick sur une période de quatre ans. Trois chefs opérateurs
sont venus l'aider ponctuellement, sur leur temps libre, sur leurs
week-ends. Jack Couffer et Haskell Wexler sont deux directeurs de
la photographie réputés. Le premier a travaillé
notamment sur Jonathan Livingstone le goéland,
le second a reçu un Oscar pour Qui a peur de Virginia
Wolf ? Helen Levitt, la troisième collaboratrice,
est l'une des grandes photographes du XXème siècle.
Elle a fait partie de la Photo League, groupe d’où
sont par ailleurs issus les réalisateurs du Petit
fugitif. Ses clichés des scènes de rues
ont fait sensation et elle est une figure importante de la scène
arty américaine. Loin de souffrir de ces multiples collaborations,
The Savage Eye s'en nourrit. Le film est soudé
par son propos, par la musicalité du montage, par le discours
du poète, mais à l'intérieur c'est un foisonnement
d'images d'origines diverses, de styles hétéroclites.
Le film joue sur des tonalités multiples, des textures différentes,
autant de regards croisés qui ne cessent de s'enrichir les
uns les autres.
The Savage Eye est une œuvre miraculeuse. Tout
dans ce film surprend, étonne : la forme hybride entre documentaire
et fiction, le choc entre la poésie hallucinée de la
voix off et la trivialité des images, les fulgurances expérimentales,
le dialogue inédit entre le film et son personnage, l'osmose
parfaite entre le discours et la forme, la violence avec laquelle
il dépeint la société Américaine…
On pourrait pour ce film utiliser ces qualificatifs par ailleurs tellement
abusivement utilisés : film culte, OFNI, film météore...
mais il en est un qui tout simplement lui suffit : chef-d'oeuvre.

(1) C'est Leonard Rosenman
qui signe la partition du film. Ami de longue date de Joseph Strick,
il a travaillé sur la musique de films comme Rebel
Without a Cause, A l'est d'Eden, Le
Seigneur des Anneaux (version Ralph Bakshi de 1978) ou Robocop
2. Il obtient un Oscar pour son travail sur Barry
Lyndon.
(2) « This the Beat Generation », article paru dans le
New York Times en 1952. A lire sur http://faculty.mansfield.edu/julrich/holmes.htm