En
quinze minutes, le vague prétexte servant de fil narratif à
La Salamandre est expédié. Dix plans,
une voix-off, et basta, l’histoire est entendue : au terme d’une
banale enquête de voisinage, Pierre a déjà retrouvé
Rosemonde, soupçonnée de tentative d’assassinat
sur son oncle, et censée servir de point de départ à
un scénario que le journaliste co-écrit avec son compère
Paul.
Nous sommes en 1971, la Nouvelle Vague fait des émules jusqu’en
Suisse, et c’est ici le sacro-saint "whodunit" qui
est sacrifié sur l’autel de la modernité. Rosemonde
a-t-elle vraiment tiré sur son oncle ? A-t-elle essayé
de l’assassiner, ou l’oncle ment-il pour nuire à
sa nièce ? Au bout du compte, Tanner s’en fiche pas mal,
et ne le cache pas : on apprendra finalement la vérité
au détour d’une scène, comme par accident, façon
comme une autre de tourner le dos au traditionnel climax de la révélation.
"Je me fous du fait-divers", ose même Tanner
dans les bonus. Ici, l’essentiel est ailleurs. Dans la liberté
revendiquée du cinéaste et dans le dézingage
des conventions narratives… Succession de scènes en creux
(longs plans séquences fixés dans un magnifique noir
et blanc) et de respirations (les virées de Rosemonde dans
Genève, sur une belle musique de Hanns Eisler), La
Salamandre s’échine à dédramatiser
tout ce qui viendrait entraver la respiration à la coule de
son récit : un temps accusée de cambriolage dans le
magasin de chaussures qui l’emploie, Rosemonde envoie bouler
les enquêteurs, son con de patron et par la même la petite
enquête amorcée par le scénario, pour illico presto
renvoyer le film vers des chemins de traverse qui à l’évidence
intéressent bien plus Tanner. Celui-ci le dit lui-même
: il n’a aucune considération pour les scripts bétonnés.
"J’ai écrit le scénario en quinze jours.
A vrai dire, je ne crois pas du tout à l’histoire que
l’on écrit pendant trois ans : on meurt avec. Il faut
bien un scénario, évidemment, mais un film, c’est
surtout la force d’un désir". Et le désir
de La Salamandre naît avant tout d’une
rencontre avec Bulle Ogier, dont la prestation dans l’Amour
Fou (1969) a fait forte impression sur le réalisateur,
distributeur du film de Jacques Rivette en Suisse.
Preuve
que Tanner gravite dans les milieux cinéphiles autorisés,
c’est d’ailleurs Juliet Berto, alors égérie
de Jean-Luc Godard, qui fut d’abord envisagée pour le
rôle - avant que l’évidence n’éclate
aux yeux de Tanner : "malgré son côté
un peu XVI° arrondissement de Paris", Bulle Ogier est
Rosemonde.
L’actrice irradie effectivement le film de ses sourires enjôleurs,
de sa moue boudeuse, de ses brusques embardées. De son érotisme
discret, aussi. 68 n’est pas encore mort et le vent de la liberté
sexuelle souffle sur la pellicule : lutin mutin qui ne s’en
laisse pas conter, salamandre insaisissable, Rosemonde couche avec
qui elle veut, quand elle le veut. C’est un personnage de son
époque et en même temps totalement en marge, qu’il
convient de replacer dans le contexte d’une Suisse sclérosée
pour en saisir toute la modernité : sautant à pieds
joints sur les conventions, tirant la langue aux règles en
vigueur (sourire à la dame, obéir à son oncle,
faire le ménage, la vaisselle, arriver à l’heure
au turbin, ne pas coucher avec le premier venu, être une petite
suisse modèle…), Rosemonde est le cœur du film,
son moteur, son allant : dès que le film patine, c’est
elle qui le relance, comme on remet 1 franc dans un juke-box. Entourée
de deux zigotos qui ne savent pas comment l’appréhender,
Rosemonde est l’un des personnages les plus intègres
et les plus libres d’un cinéma qui avait fait de la liberté
son acte de foi. Toute la beauté et l’indépendance
du film est là : Bulle Ogier comme manifeste libertaire, comme
véritable boule d’énergie envoyant valdinguer
les conventions du cinéma suisse - et international - de l’époque.
Au nom de cette liberté, Alain Tanner semble d’ailleurs
avoir totalement lâché la bride à son trio d’acteurs,
ici en état de grâce et ouverts aux grands vents de l’improvisation
: Jacques Denis (second rôle de choix, croisé dans L’Horloger
de St Paul, Calmos ou Jonas qui
aura 25 ans en l’an 2000 - du même Tanner) et
Jean-Luc Bideau, acteurs de théâtre suisses, trouvent
dans La Salamandre leur premier grand rôle au cinéma,
et sont d’une justesse étonnante. Bideau, comédien
à la carrière on ne peut plus éclectique (Sorcerer
de William Friedkin, Etat de Siège de Costa
Gavras, Et la tendresse bordel de Patrick Schulmann,
Tout feu tout flamme de Jean-Paul Rappeneau,
Inspecteur Lavardin de Claude Chabrol… jusqu’à
H, sitcom de Canal+), campe ici un journaliste en marge,
aux répliques souvent drolatiques et dont les digressions sont
un pur régal. Avec La Salamandre, une dégaine,
une certaine nonchalance bonhomme, un phrasé au décalage
inimitable venaient de frapper à la porte des cinémas
suisse et français, et allaient rapidement se rendre indispensable
: Jean-Luc Bideau a tourné plus de 100 films à ce jour,
et sa prestation dans son « premier premier-rôle »
justifie à elle seule l’acquisition du film de Tanner.
Porté par une constante improvisation, écrit à
la va-comme-je-te-pousse, puzzle hétéroclite s’il
en est, La Salamandre détonne encore de nos jours. C’est
un objet étrange, qui ne se donne pas à la légère,
et dont la poésie impure - entre cinéma du réel,
film d’avant-garde, drame social et comédie enjouée
- peut enthousiasmer, ou lasser, c’est au choix. Forcément
affublé de la triste réputation de film intelli-chiant
ici et là (la palme revenant au "fameux" Rogert Ebert,
inventeur du mythique Two Thumbs Up et qui nous gratifie sur son site
web d’un "le film aurait du s’appeler L’escargo
(sic)" comme seul appareil critique), le film risque forcément
de rebuter les cinéphiles déjà rétifs
aux essais de la Nouvelle Vague - quand bien même
La
Salamandre reste dans sa globalité d’une facture
assez classique. Les plus curieux, ou les cinéphages déjà
sensibles aux charmes de Jonas qui aura 25 ans en l’an
2000, seront eux bien avisés de (re)donner leur chance
au film d’Alain Tanner. Tract politique railleur et joueur,
La Salamandre est une œuvre d’art funambule,
tristement gaie, joyeusement triste, portrait amouraché de
trois freaks suisses qui "cherchent à maintenir leur
indépendance, leur intégrité morale, dont ils
ont un besoin vital, au sein d’une société qu’ils
critiquent et qui les ennuie" (Jacques Lourcelles). Balançant
constamment entre anarchie burlesque (désopilante scène
de la machine à saucisse, interventions incongrues des représentants
du gouvernement…) et spleen urbain (la très belle voix-off
finale), le film fait au bout du compte forte impression. Il remporta
à l’époque un succès tout bonnement inimaginable
aujourd’hui, entraînant un quart de la population de Lausanne
dans les salles, et un million de spectateurs en rab de par le monde.
Magie d’un cinéma contestataire et subversif qui avait
alors le bon goût de ne laisser personne sur le bord de la route.
A redécouvrir d’urgence.