Après un générique sur fond
de tapisseries médiévales, Promenade avec
l'amour et la mort s'ouvre sur le plan large d'un paysage
de campagne : brume matinale, un arbre solidement campé au
centre. Le mouvement naît à l'horizon, duquel se détache
la silhouette d'un marcheur. De sa douce voix de poète, Héron
de Foix se présente à nous, spectateurs distants de
plusieurs siècles, ainsi invités à lui emboîter
le pas, à l'accompagner le temps de sa ballade, jusqu'au
bout du chemin. Un souhait apparemment simple le guide, celui de
voir la mer.
Au bout du rêve
De film en film, John Huston s'est plût à mettre en
scène des apprentis aventuriers, individus fiers et libres
en quête d'un idéal, qu'il s'agisse de l'or du Trésor
de la Sierra Madre, du butin d'Asphalt jungle,
de la baleine blanche de Moby
Dick ou de la couronne du Kafiristan de L'Homme
qui voulut être Roi. Cette quête prend
la forme d'une confrontation douloureuse avec un environnement bien
précis, patiemment observée par l'oeil du cinéaste.
Devant le prix à payer,
touchant
du doigt leur propre accomplissement, les protagonistes vont-ils
perdre leurs illusions ou au contraire s'obstiner ? Leurs intentions
resteront-elles pures ou cèderont-ils à la vanité
? Jusqu'à quel point se trouver équivaut à
se perdre ? Chez Huston, la nature humaine souvent se révèle
faible et corruptible, les hommes sont victimes du désir
qui les anime, les excède et les dévore en dépit
de tout. Dans un premier temps, ce désir est une force qui
les élève, puis, leur rêve entrevu pour quelques
précieux instants, ils chutent. Le chemin de Héron
de Foix est d'abord illuminé par sa sensibilité de
poète. Ses études à la Sorbonne en ont fait
un érudit et il souhaite compléter sa formation loin
des chaires et des bibliothèques, en allant à la rencontre
du monde, dans une volonté d'harmonie et de paix intérieure.
Le vent de la liberté le grise, il se repaît des beautés
de la campagne de France. Un geste de solidarité le touche,
la chanson d'une lavandière l'émeut, les répétitions
d'une troupe de comédiens le distraient. Mais au sein de
cette Nature qui s'annonçait accueillante et nourricière
il y a aussi la mort. Huston ne perd pas de temps pour révéler
la face sombre de ce paysage : une rivière charrie un cadavre,
une plaine est jonchée de dépouilles d'animaux. Le
voyage basculera ainsi constamment entre émerveillement et
horreur, faisant progressivement disparaître une bonne part
des illusions du jeune homme, avec une violence aussi cruelle qu'implacable.
Cette dialectique est déjà à l'oeuvre dans
le titre du film, un poème en soi qui mêle dans le
même paisible mouvement deux sentiments rendus ici insécables,
la mort et l'amour, le funèbre et le sublime. Dans cette
France du XIVe siècle c'est le chaos qui semble s'imposer
et il faudra toute la force d'un amour digne des légendes
pour en supporter les conséquences.
Nous sommes en pleine guerre de Cent ans. L'Angleterre est en passe
de remporter toutes les victoires et, depuis la bataille de Poitiers
en 1356, détient en otage le Roi de France Jean II, dit Le
Bon. Quelques années plus tôt, l'Europe était
ravagée par la Grande épidémie de Peste. La
famine règne. À Paris, les loups déterrent
les cadavres. Dans cette atmosphère de déliquescence
des autorités, les jacqueries se multiplient. Les paysans
attaquent les châteaux, certains s'autoproclament seigneurs,
singeant
leurs anciens maîtres jusque dans leur arbitraire cruauté.
D'un côté comme de l'autre, la justice semble n'être
dans aucun camp. Autant d'événements qui ouvrent grande
la porte aux prédicateurs d'apocalypse. La guerre, les jacqueries
mais aussi les Croisades ont totalement bouleversé les valeurs
morales sur lesquelles s'était bâtie la société
médiévale. Les superstitions et les hérésies
sont plus vivaces que jamais, de misérables pèlerins
errent sur les routes chargés de fausses reliques. S'il reste
volontairement imprécis sur les faits historiques pour mieux
mettre en avant le caractère intemporel de son film, Huston
ne dissimule rien des horreurs de ce Moyen-âge, dont il livre
une peinture sans concession. Et ce qui nous indignait hier nous
indigne encore aujourd'hui. Grand aventurier, ayant parcouru lui-même
la planète en tous sens, Huston sait de quoi les hommes sont
capables. Il a connu la guerre, l'a filmée sans rien omettre
de ses atrocités, à tel point que ses documentaires
pour l'effort de guerre réalisés dans les années
1940 ont été censurés par les autorités
militaires (Let there be light, par exemple, sera
purement et simplement interdit). Son regard est désespéré
mais demeure lucide, et ce n'est évidemment pas un hasard
s'il s'attribue ici le rôle d'un seigneur éclairé,
qui s'efforce d'incarner la conscience de son temps, celle qu'on
n'entend plus, celle qu'on fera taire par la violence. En devenant
l'allié des paysans, il trahit sa classe, et cette décision
le condamne à disparaître. Les héros de Huston
« appartiennent, semble-t-il, à la société,
mais sont en fait des parias volontaires, des proscrits, et leur
attitude met en pleine lumière les contradictions et les
conformismes du monde qui les entoure. » (1)

Inconfortablement couché sur un banc du château de
Saint-Jean, Héron de Foix voit la mer en songe, et lorsque
ses yeux s'entrouvrent, cette image se surimpressionne gracieusement
au visage de Claudia, qui le regardait dormir depuis un balcon.
Le premier regard échangé entre les deux jeunes gens
est ainsi instantanément chargé du parfum du rêve,
rêve qu'on touche et qu'il est possible de réaliser.
Contre vents et marées, ils traverseront cette périlleuse
époque en allant au bout du désir qu'ils ont l'un
de l'autre. Autour d'eux, tout s'effondrera, y compris les préjugés
et les différences de classe. Directement victime de la violence
des paysans en révolte, Claudia sera un temps animée
par l'esprit de vengeance, attitude tout à fait conforme
à son appartenance nobiliaire. Se joignant à la répression
sanglante menée par une troupe de chevaliers, elle et Héron
vont manquer de peu de basculer dans cette même barbarie qui
les horrifiait. En ces temps obscurs, il
n'y
a pas de place pour deux coeurs qui s'aiment et de toutes parts
les obstacles vont se dresser. Le rythme du film est ainsi fait
d'incessants aller-retour, avec des distances qui se réduisent
progressivement. Las de fuir, Héron et Claudia décident
alors de faire face au seul destin digne que semble leur promettre
ce monde. Avant que la sauvagerie des hommes et les égarements
de la foi n'emportent les derniers débris de l'amour courtois,
ils mettront à profit le temps de liberté dont ils
disposent encore pour réinventer un monde idéal, paradis
sur terre sans croix à porter, sous un ciel bienveillant
qui les laisse libres d'aimer. Leur lucidité est le signe
de leur maturité nouvellement acquise. Et le dégoût
de cette société finit par étreindre à
son tour le spectateur, disposé alors à ressentir
le dénouement dans toute sa dimension tragique. Le ton qui
plane sur le dernier quart d'heure du film est à la fois
bouleversant et étrangement apaisé. La promenade s'achève.
Le corps s'abandonne à une renaissance d'ordre cosmique,
car si la mer n'a pas été atteinte son rêve
demeure, dans sa plus pure intégrité. Huston nous
offre un final absolument sublime, véritable sommet de poésie
et d'émotion qui hantera sans doute longtemps le spectateur.
Les fins de The
Treasure of the Sierra Madre, The Asphalt jungle,
The Misfits, Reflections in a Golden Eye,
Fat city, L'Homme
qui voulut être Roi ou The Dead
comptent sans conteste parmi les plus admirables que le cinéma
nous ait offert, et A Walk with Love and Death,
« cette déchirante et sereine méditation
sur la liberté et l'amour » (2), vient magnifiquement
rejoindre ce précieux panthéon. Huston évite
ici avec intelligence de verser dans le registre mélodramatique.
Il conclue son oeuvre sans effusion, sans bruit ni fureur, soucieux
de conserver le ton juste et pudique qu'il a respecté jusque
là. Cette note finale n'a rien de désespérant,
elle est au contraire un chant d'amour, s'élevant bien plus
haut que la mort.
Les Racines du ciel
Touche-à-tout, partageant sa carrière entre besognes
alimentaires et oeuvres qui lui tiennent personnellement à
coeur (et ceci est valable autant pour ses réalisations que
pour ses interprétations), Huston est un habitué du
film en costumes. Alors qu'il vient de mettre en boîte Sinful
Davey (Davey des grands chemins, 1969)
film d'aventures picaresques avec John Hurt se déroulant
dans l'Irlande du XIXe siècle, il accepte un nouveau projet
de film historique. Associé au producteur Carter De Haven,
le scénariste Dale Wasserman lui propose en effet d'adapter
un roman fraîchement paru dont l'action se déroule
au Moyen-âge. L'auteur, Hans Koningsberger, est un écrivain
globe-trotter d'origine néerlandaise, installé aux
États-Unis depuis 1951. Journaliste pour The New Yorker et
The Atlantic Monthly, il signera de nombreux ouvrages - essais sur
Vermeer, Che Guevara, la conquête des Amériques, récits
de voyage en Chine, en Russie ou en Égypte - et plusieurs
de ses romans seront portés à l'écran. Celui
qui se fait désormais appeler Hans Koning continue aujourd'hui
de bénéficier de l'estime de la critique américaine.
A Walk with Love and Death paraît aux États-Unis
en 1961. C'est son troisième roman. Située à
une époque de troubles qui questionnent tant la foi que la
morale, sa romance médiévale interroge également
la société de son temps.

La plupart des films de Huston sont des adaptations de roman.
Sa filmographie peut même s'honorer de compter, parmi les
grands écrivains mis en images, Hammett, Melville, Kipling,
Joyce, Romain Gary ou Arthur Miller, sans oublier les Saintes Écritures
elles-mêmes (The Bible, 1966), ou les contributions
de Truman Capote (Beat the devil, 1953) et Ray
Bradbury (Moby
Dick, 1956). Toute son oeuvre semble ainsi revendiquer
la nécessité d'une base scénaristique solide
pour faire exister un film. Avant d'être réalisateur,
Huston s'est d'abord distingué à Hollywood en tant
que scénariste, et il est rare qu'il n'intervienne pas au
stade de l'écriture, même s'il en est rarement crédité.
Dale Wasserman, homme de télévision avant tout, est
un spécialiste de l'adaptation de roman. Cronin, Cervantès
et Graham Greene ont connu ses faveurs. Il a également participé
au scénario des Vikings
(1958) de Richard Fleische. Sa collaboration avec John Huston va
s'avérer particulièrement conflictuelle. Les deux
hommes ne s'entendent pas sur la direction à donner à
l'adaptation. Si le cinéaste a effectivement été
sensible aux résonances contemporaines du roman, il souhaite
en conserver la dimension universelle, tandis que Wasserman insiste
pour
en faire une allégorie de cette fin des années 60,
faite de contestation sociale et de mouvements de la jeunesse, approche
bien lourde qui risque de considérablement réduire
la portée du film. La forte personnalité du metteur
en scène l'emportera, heureusement pour nous... et pour le
cinéma.
Mouvements de troupe
Huston s'engage ici dans une production relativement risquée,
tournée en Europe avec un budget réduit et des acteurs
inconnus. Il ira jusqu'à prétendre n'avoir tourné
ce film que pour donner sa chance à Anjelica Huston : «
En effet. Je voulais faire de ma fille de seize ans une actrice.
» (3) En cela assez proche d'un Francis Ford Coppola, John
est un cinéaste qui a le sens de la famille. Ses premiers
films avaient à coeur de rendre hommage au père, Walter
Huston (The Maltese
Falcon,
The Treasure of the Sierra Madre). En 1986,
Anjelica obtiendra grâce à lui l'Oscar du Meilleur
Second Rôle pour Prizzi's Honor. A
Walk with Love and Death représente ses véritables
débuts, après quelques figurations notamment dans
Sinful Davey. La présence écrasante
du papa fera de ce premier tournage une expérience particulièrement
éprouvante pour cette jeune fille encore complexée.
Mais du haut de ses 17 ans, par son visage doux et sa taille fine,
elle compose une Claudia à la fois fraîche et déterminée.
Une actrice plus aguerrie n'aurait sans doute pas mieux su exprimer
l'innocence et la singulière beauté du personnage.
Dans le rôle d'Héron de Foix, Assaf Dayan incarne les
mêmes qualités qui en font un jeune premier touchant
dans sa maladresse et qui va s'endurcir au fil de son odyssée,
laissant peu à peu ses illusions se consumer. Parce qu'il
est le fils du général israélien Moshe Dayan,
alors Ministre de la Défense, les assurances refuseront de
couvrir l'acteur sur ce tournage. Précisément en rupture
de ban avec son milieu, le jeune homme a fait ses classes au théâtre.
Le sentiment d'isolement
qu'éprouve
son personnage, qui ne se reconnaît en rien chez ses contemporains,
est donc tout à fait en accord avec la propre situation de
l'acteur à cette date. Il jouera par la suite chez Jules
Dassin (La Promesse de l'aube, 1970) ou Menahem
Golan (The Delta Force, 1986), mais surtout, sous
son vrai prénom d'Assi, il s'imposera en tant que grande
figure du cinéma israélien, réalisateur de
nombreux films dont il est souvent également interprète,
scénariste et producteur (La Vie selon Agfa,
1992).
Huston entoure ce couple d'un casting de têtes peu connues,
acteurs et actrices de tous âges à dominante britannique,
parmi lesquels on relèvera le nom de Michael Gough (le majordome
Alfred dans les Batman de Burton et Schumacher),
ici en moine fou érigeant la chasteté en vertu première.
À 63 ans, Huston s'offre le rôle du patriarche Robert
de Lorris. Avec la gourmandise qui caractérise ce bon vivant,
le réalisateur aime régulièrement faire des
apparitions plus ou moins importantes dans ses propres films. À
cette époque ne menait-il pas une vie de châtelain,
entouré de ses oeuvres d'art dans son domaine irlandais ?
Lorsque son personnage s'exprime - et la caméra lui fait
alors face - on devine qu'il parle aussi pour lui-même. L'année
suivante, il récidive avec l'adaptation de The Kremlin
letter, où il incarne un amiral qui interviendra
également pour donner son sentiment sur l'état du
monde actuel. Car derrière cette histoire d'espions qui n'ont
pour éthique que celle que leur dictent leurs ordres, il
voit avant tout « un reflet du climat moral de notre temps.
» (4)
Les Maîtres d'oeuvre
La production est mise en chantier au printemps 1968. Il était
question au départ de tourner le film en France, c'est-à-dire
dans les lieux-mêmes où est censée se dérouler
l'action. Mais en mai, la grève générale qui
paralyse le pays rend impossible un tel projet. Une délocalisation
est envisagée en Tchécoslovaquie, avant que les chars
soviétiques ne viennent compromettre cette solution. La réalité
rattrape la fiction et l'ironie de la situation n'échappera
à personne. En août, l'équipe de tournage s'installe
finalement en Autriche, tirant un parti maximum des décors
naturels, campagne, églises et châteaux. Un choix économiquement
appréciable.
Le film est une balade, le récit procède par étapes,
et cette linéarité vient renforcer le tragique qui
se drape irrémédiablement autour des amants. L'esthétique
du film se veut le reflet de cet apparent dépouillement de
la structure narrative. Si Huston sait faire la part du lyrisme,
qui s'incarne essentiellement dans la voix du poète Héron
et le goût de Claudia pour l'amour courtois, il souhaite avant
tout livrer une peinture sans fard du Moyen-âge, aussi éloigné
des Très riches heures du Duc de Berry que du folklore
inconséquent tant prisé à Hollywood. Stephen
Grimes, collaborateur fidèle du réalisateur, redécore
les intérieurs authentiques des bâtisses médiévales
autrichiennes, sans jamais céder à la tentation du
faste. La noblesse dépeinte ici ne croulera pas sous les
ornements. Les Seigneurs règnent sur des terres pauvres,
écrasant davantage leurs serfs sous les taxes. En cohérence
avec cette direction artistique, Leonor Fini conçoit des
vêtements particulièrement sobres, au tissu souvent
élimé et sans raffinement déplacé, à
l'exception notable de la magnifique robe blanche et brodée
d'or portée par Anjelica Huston dans la dernière partie
du film. Proche du mouvement surréaliste, l'artiste a déjà
une carrière active dans le costume et décor de scène.
On connaît surtout d'elle ses toiles qui réinventent
le merveilleux médiéval par une approche symboliste,
souvent macabre.

Formé par Jack Cardiff, le directeur de la photographie
Edward Scaife avait déjà collaboré à
trois reprises avec Huston, sur The African queen
(1951), The List of Adrian Messenger (1963) et
Sinful Davey (1969). Ils s'associeront une dernière
fois sur le glacial The Kremlin letter (1970).
Quand bien même il ne recherche pas la flamboyance, privilégiant
plutôt l'image terne et froide d'un monde hostile, Scaife
capte superbement les teintes presque déjà automnales
des paysages traversés. La lumière joue entre les
branches, présence immuable d'un au-delà des hommes.
La caméra retranscrit par ses déplacements les mouvement
du coeur, accompagnant les amants
dans
leurs élans mais aussi dans leur réserve. Il faut
voir ainsi comment est découpée la première
scène de dialogue entre Héron et Claudia dans la clairière
proche du château de Saint-Jean. La façon dont Huston
- assisté par Russell Lloyd son monteur attitré -
filme les regards et les raccorde entre eux est admirable. Et ce
n'est pas le moindre de son talent que de savoir en jouer sans jamais
tomber dans la démonstration. Huston a toujours pensé
son cinéma comme un art invisible, qui se fait oublier sans
pour autant être neutre. Au temps où se passe A
Walk with Love and Death, un regard déplacé
est lourd de sens. Indispensable et ultime compagnon pour parachever
cette promenade sur les routes de France, la bande originale est
quant à elle confiée à Georges Delerue, un
Français précisément. Le compositeur du Mépris
va livrer une magnifique partition d'inspiration médiévale,
interprétée sur instruments d'époque (vents
et cordes), un genre qu'il a souvent illustré. En cette même
année 1969, il signait par exemple les très beaux
thèmes de Jacquou le Croquant et
de Thibaud ou les Croisades, deux séries
télévisées historiques produites par l'ORTF.
En parfait accord avec les émotions qui étreignent
les personnages, sa musique n'intervient ici qu'aux moments opportuns.
Qu'elle soit dramatique ou pleine de sensibilité, elle ne
se départit jamais d'une certaine mélancolie, si caractéristique
du style de l'artiste. Elle s'éteindra complètement
lorsque les amants seront séparés par les dures lois
du monastère qui les a accueillis, laissant le silence résonner
entre ces murs froids avant de ressurgir pour de bon au moment où
les coeurs et les corps se retrouvent. La musique s'épanche
alors comme un fleuve de vie, coulant au milieu d'une terre mortifère.
À sa sortie sur le territoire américain, le 5 octobre
1969, le film ne rencontre pas son public. La Fox s'abstient alors
de le distribuer en Europe. La revue Positif parvient néanmoins
à organiser une projection dans le cadre de ses soirées
consacrées à des inédits. L'accueil est enthousiaste,
offrant au film l'opportunité d'une sortie officielle en
France. Sa carrière commerciale n'ira cependant pas plus
loin. Pour John Huston, qui demeure un cinéaste consacré,
c'est le début d'une période malheureuse où
il cumule les échecs publics tout en livrant ses films les
plus audacieux (The Kremlin letter, Fat
city, Wise blood). Par la suite, les diffusions
de A Walk with Love and Death, en salle comme à
la télévision, seront rarissimes. Il est temps de
découvrir ou redécouvrir aujourd'hui, dans une édition
DVD modeste mais soignée, l'une des oeuvres les plus discrètes
- ce qui ne signifie pas mineure, loin de là - et les plus
attachantes de son auteur.

1. Coursodon et Tavernier, 50 ans de cinéma américain,
p. 558
2. Op.cit.
3. John Huston par John Huston, p. 324
4. Déclaration de 1969, citée in Brion, John Huston,
p. 533