Le
Procès est le seul film, avec Citizen Kane,
que Welles ait pu maîtriser de sa conception au montage final.
C’est également, selon lui, son film le plus personnel,
celui qui trouve le plus de résonance avec sa vie intime.
« Je voulais peindre un cauchemar très actuel,
un film sur la police, la bureaucratie, la puissance totalitaire
de l’Appareil, l’oppression de l’individu dans
la société moderne. » (1) Cinq ans avant
Le Procès, il déclare « s’intéresser
plus aux abus de la police et de l’Etat qu’à
ceux de l’argent, parce qu’aujourd’hui l’Etat
est plus puissant que l’argent. » (2) Il trouve
dans le roman de Kafka les échos les plus proches de ces
angoisses sociales et politiques, mais également la retranscription
la plus précise d’un thème qui l’obsède,
celui de la culpabilité. De Charles Foster Kane aux personnages
de Shakespeare (Macbeth, Othello), en passant par Michael O'Hara
accusé d’un crime qu’il n’a pas commis
(La Dame de Shanghai) et qui déclare qu’«
Il est difficile d’être un homme libre, même
quand on est innocent. Mon innocence éclate, mais, innocent
ou coupable, cela ne veut rien dire », les personnages
et les films de Welles sont empreints de cette notion de culpabilité.
« S’il m’a été possible de faire
ce film, c’est parce que j’ai fait des rêves récurrents
de culpabilité toute ma vie : je suis en prison, je ne sais
pas pourquoi. C’est quelque chose qui me touche de près.
» (3)
Deux producteurs, les frères Salkind, avaient une envie absolue
de faire tourner Welles et lui proposent de choisir un titre parmi
une centaine de romans à adapter (condition sine qua non
de leur engagement : que le scénario ne soit pas original).
Quand le cinéaste voit que Le Procès fait
partie de cette liste, et que les Salkind semblent sincères
dans leur désir de lui donner carte blanche, il trouve le
matériau idéal pour poursuivre son exploration de
la culpabilité et de réaliser enfin l’œuvre
critique dont il rêve. Les producteurs tiennent leur promesse,
et laissent toute latitude à Welles pour mener à bien
sa vision du film, si ce n’est un budget limité qui
contraindra le réalisateur à tourner dans la gare
d’Orsay en lieu et place
des
décors qui devaient être fabriqués dans des
studios de Zagreb. La seule contrainte imposée par les Salkind
est que Welles prenne comme compositeur Jean Ledrut, qui serait
selon certaines sources l’un des principaux financiers du
projet. Les seuls soucis auxquels va donc être confronté
Welles, sont de limiter au maximum le poids d’une partition
qu’il rejette, et de faire preuve de sa débrouillardise
légendaire pour compenser l’impossibilité de
tourner en studio. C’est au montage qu’il va résoudre
son premier problème. Le second trouve sa solution par la
découverte de la gare d’Orsay. Ce lieu de tournage
ne va pas se contenter d’être un pis-aller aux vertigineux
décors qu’il avait dessiné, mais deviendra le
véritable cœur du film, architecture complexe qui va
donner corps aux visions du cinéaste. Welles ressent en ces
lieux le poids des heures d’attentes des voyageurs, et cette
ambiance entre en parfaite résonance avec les espérances
déçues des accusés du procès qui voient
leurs vies s’échapper à attendre une chimérique
ordonnance du tribunal.
Welles semble adapter scrupuleusement le roman de Kafka, retranscrivant
à l’identique nombre de ses détails, mais dans
un même mouvement se le réapproprie. C’est une
interprétation possible du roman, et non une adaptation littérale.
La mise en images d’un roman pour être réussie,
pour échapper à la vaine et plate illustration, doit
subir cette réappropriation, ce qui ne signifie pas trahison.
Il faut que le film soit d’abord l’œuvre de son
auteur, qu’il y mette de sa vie, qu’elle présente
avant tout sa vision du monde. Si un cinéaste choisi un roman
à adapter, c’est bien qu’il y trouve des liens
profonds avec sa personnalité, son histoire. Ou alors à
l’instar d’Alfred Hitchcock, il préfère
adapter des romans de gare sans aura afin de ne pas être tenu
à une quelconque fidélité envers un auteur
prestigieux. Lorsque Le Procès sort sur
les écrans, la plupart des critiques et commentaires se concentrent
sur la prétendue trahison (ou à contrario quelques
fois sur la trop grande fidélité) par rapport au roman
de Kafka. Nous éviterons tant que possible ici de ne juger
le film de Welles qu’à l’aune de son modèle
littéraire, d’en dénicher les prétendues
infidélités ou incompréhensions (4), mais évoquer
ces points est inévitable lorsqu’une adaptation prend
pour origine l’un des romans les plus importants du XXème
siècle. Si nombre de critiques ont vu dans le film de Welles
les preuves accablantes de son incompréhension du roman,
c’est que le réalisateur ne partage pas la vision des
exégètes de l’écrivain, et en tout premier
lieu celle de l’incontournable Max Brod. Welles a lu Kafka,
y a vu une vision du monde et de ses obsessions que Brod ne partage
en aucune manière. Nous n’irons certes pas nous targuer
de distribuer ici les bons et mauvais points, mais simplement appuyer
le fait que la vision de Welles nous est bien plus précieuse
que celle de Brod l’inévitable ami de Kafka, rejoignant
sur bien des points les brillantes analyses de Milan Kundera (5).
Si l’ironie et la culpabilité sont au centre du film
de Welles, le réalisateur insuffle également à
son adaptation des thèmes directement hérités
des drames du XXème, sous forme d’images fugitives,
sans faire dériver le récit vers une lecture purement
moderne du récit de Kafka : images de l’Holocauste
avec ces êtres hagards portant des matricules, images de la
tyrannie communiste et de la folie de McCarthy (la première
audition de K reprend l’imagerie de la chasse aux sorcières,
jusque dans les grésillements du son qui semblent sortir
de micros), apparition d’un champignon atomique qui clôt
la dérive de K et remue en ce début des années
60 des peurs prégnantes pour tous les hommes. Cependant cette
image de fin du monde, crime collectif sciemment accepté
bien que redouté, Welles la récuse, la réduit
à un insidieux hasard (il semble pourtant d’après
le directeur de la photographie Edmond Richard que Welles recherchait
au tournage cet effet et cette forme du nuage de fumée).
Comme Kafka, Welles rejette la symbolique. Il veut faire une œuvre
magique, poétique, mettre en scène un cauchemar (celui
récurrent qui le hante, celui qui débute par la première
image de K émergeant du sommeil) et non un pamphlet. Le domaine
de Welles c’est la fable, à l’image de «
Devant la loi ». Dans cette scène magnifique,
Orson Welles raconte en voix off la fable, illustrée par
une création du couple Alexandre Alexeieff et Claire Parker.
Ces deux artistes plantent des milliers d’épingles
sur un écran noir, éclairées ensuite par une
lumière rasante qui crée des motifs par le jeu des
ombres. Welles décide d’ouvrir et de fermer le film
par cette histoire, dont les images nous remémorent l’ouverture
de Citizen Kane, enserrant ainsi un récit
qui de ce fait semble naître du corps même de la fable,
en être une illustration parmi tant d’autres.
Ce
n’est pas une morale, mais bien la source des aventures de
Joseph K qui devient un personnage de fiction, illustrant une histoire
antédiluvienne dont il n’est qu’un des innombrables
maillons. Les vieillards que nous avons évoqués plus
haut, attendant dans le froid devant les portes du tribunal, vêtus
de haillons, sont autant de K qui attendent de voir la Loi. Et les
replis du tribunal abondent de ces figures en attente.
Bon nombre de critiques se sont focalisés sur ces infidélités
au roman d’origine alors qu’elles ne sont que de légères
digressions de Welles qui en tant qu’artiste ne peut qu’être
sensible aux images de son temps et faire de ses œuvres des
reflets du monde qu’il observe. Ainsi il transforme la mort
de K (poignardé dans le roman, et surtout complice de cette
exécution) non pas pour faire une métaphore de la
bombe nucléaire, mais car il considère qu’il
ne peut plus filmer une telle fin après l’horreur de
l’Holocauste. Si Welles n’est en aucun cas satisfait
de la chute qu’il a donnée à l’histoire,
elle semblait pour lui la seule moralement envisageable.
Welles fait preuve d’une grande fidélité à
l’essence même du roman de Kafka, notamment en distillant
dans son film deux éléments inhérents à
l’œuvre de l’écrivain : la sexualité
et l’ironie. L’érotisme et le désir baignent
le film : lapsus de K (« pornographe » au lieu
de « phonographe »), le terme « ovulaire»
que les subalternes de l’inspecteur veulent absolument écrire
dans leur rapport, les images érotiques glissées dans
le livre du juge, et surtout les innombrables figures féminines
qui peuplent le film et sont irrémédiablement attirées
par K. Attirance fortement réciproque, de K courtisant Mlle
Bürstner à la jeune infirmière qu’il suit
dans les corridors lors de sa première visite à l’avocat
Hestler, alors qu’il est sur le point d’apprendre de
précieuses informations sur son procès, il ne peut
s’empêcher de suivre cette figure diaphane.
Il met également beaucoup de burlesque dans le film, passages
de comédie déjà omniprésents dans l’œuvre
de Kafka, dont naît l’ironie. Tout débute dans
le roman par K tendant la main aux deux agents venus lui signifier
son procès. Ceux-ci lui refusent cette main tendue. K en
conçoit de la honte, se sent ridicule, mais rapidement retourne
la situation en sa faveur en se persuadant d’avoir fait preuve
de révolte, et dès lors il ne va cesser de se protéger
par cette vision qu’il a de lui-même, celle d’un
homme fort qui refuse d’obéir, se rebelle contre l’absurdité
dont il est l’objet. Or K ne se révolte pas, il obéit
aux ordres les plus cocasses, laisse les inspecteurs manger son
petit déjeuner, ne les jette pas à la porte, il ne
fait que se convaincre qu’il leur tient tête. K s’imagine
reprendre le premier rôle, il s’imagine se moquer des
inspecteurs en agissant de la sorte, mais en fait il ne fait qu’obéir
aux injonctions données. Dans le film, il fait remarquer
à l’inspecteur qu’il n’a pas pour habitude
de s’habiller à 6h15 du matin, et pourtant dans un
pantomime comique, s’exécute contre toute attente.
Il se fait vraiment virulent contre les trois employés de
son entreprise. Là il est acerbe, fait montre d’une
autorité qu’il est incapable d’opposer aux officiels
de la police. Et même face à ses collègues il
finit par perdre la face en s’inquiétant d’un
coup du fait qu’ils pourraient être des mouchards. Lorsque
Mme Grubach, sa logeuse, met à la porte Mlle Bürstner,
il est convaincu de s’être fermement opposé à
elle, or nous avons été témoins d’une
scène où ses propos confus n’ont fait que dénigrer
encore plus la danseuse de night-club. Le film est une succession
de mensonges envers lui-même dans lesquels K s’enferre.
Incapable de prendre à bras-le-corps son procès, il
s’enfuit dans une vision romancée du révolté,
de celui qui s’oppose au système envers et contre tout.
K est un personnage hanté par le ridicule et la honte. Lors
de la première audience, devant un parterre de spectateurs,
il se donne en spectacle en se moquant de ses juges. Puis il se
rend compte que la foule est uniquement composée d’employés
du tribunal. Scène effrayante mais scène où
K est saisi par le ridicule de la situation dans laquelle il s’est
plongé. Anthony Perkins par ses gestuelles, par l’utilisation
de son grand corps longiligne qui ne trouve
pas
sa place dans l’étroitesse des décors, exprime
à merveille ces sentiments qui s’emparent de lui. K
voit dans son accusation un moyen de se donner une prétendue
grandeur, une stature quasiment héroïque. Une vraie
rébellion n’est sensible dans le film, différant
en cela du roman, que lorsque K est seul face à ses bourreaux.
Là encore, il plie consciencieusement ses vêtements,
obéissant à des ordres non prononcés, mais
dans les dernières minutes, en refusant de prendre le couteau
des mains de ses assassins et en se lançant dans une violente
harangue, il retrouve une dignité certaine.
Ce qui intéresse Welles, tout comme Kafka, n’est pas
l’innocence ou la culpabilité réelle de K, mais
bien sa transformation suite à l’accusation, la culpabilité
qu’il ressent quels que soient les actes qu’il a ou
n’a pas commis. K explique à Mlle Bürstner que
toute sa vie il s’est senti coupable. Or les analyses de l’œuvre
de Kafka convergent toutes vers un point : quelle est sa faute ?
Pour le pudique Max Brod, qui ne supporte pas la sexualité
qui empreint l’œuvre de Kafka et qui s’efforce
de transformer l’œuvre de l’écrivain pour
qu’elle coïncide avec sa vision, K est coupable de son
incapacité d’aimer. Pour Claude David, K est coupable
d’avoir rompu ses fiançailles avec Felice Bauer (Fräulein
Bürstner serait son alter ego dans le roman comme en témoignerait
la similarité des initiales, rapprochement pour le moins
douteux). Pour Goldstücker, marxiste, K est coupable d’avoir
plié face au système, d’avoir aliéné
sa liberté (malgré un chapitre écrit par Kafka,
mais non retenu, « Premier interrogatoire »
où il montre une réunion politique socialiste). Pour
Vialatte, K est coupable des actes de Kafka, il incarne toutes les
fautes commises par l’écrivain envers sa famille et
ses proches.
Au procès, K n’est accusé d’aucun crime,
et c’est bien là que réside le nœud du
roman. En n’explicitant pas l’accusation, Kafka a ouvert
la voie à toutes les interprétations. C’est
ce qui est remarquable dans ce livre : K n’est accusé
de rien, mais tous les commentateurs de l’œuvre vont
eux-même chercher à trouver la faute de K. Il est accusé,
il doit donc être coupable. Incroyable force du roman qui
fait du lecteur les complices de l’institution, qui les transforme
en procureurs.
« Le problème n’est pas qu’il soit
coupable ou innocent, c’est tout le sujet du film. Car qu’est-ce
que la culpabilité ? La culpabilité de quoi ? Kafka
s’y attaque d’une certaine manière, et je vois
les choses d’un angle légèrement différent.
Pourtant je crois que c’est la vérité fondamentale
du livre comme du film, l’essentiel c’est l’attitude,
non les faits. » (Moi, Orson Welles, entretien avec
Peter Bogdanovich). Dès qu’il est arrêté,
K se comporte comme un véritable coupable. Tout d’abord,
il est humilié de se sentir coupable. Il le cache derrière
une barrière mentale où il se voit révolté.
Ainsi, dans le roman (Welles ayant gommé tout repère
temporel) quand on lui donne la date du jugement, il va au rendez-vous
le jour et au lieu dits, sous prétexte d’en finir une
bonne fois pour toute avec cette mascarade, mais il ne fait qu’obéir
aux injonctions. Même une invitation de son directeur, importante
pour sa carrière, ne le fait pas changer d’avis. Or
on n’a pas donné d’heure à K. Il se met
alors à courir, à se précipiter vers ce rendez-vous,
persuadé qu’il est en retard alors même qu’il
ne peut le savoir. Les jours suivant sa première convocation
il ne fait plus qu’attendre un nouveau rendez-vous, apeuré
à l’idée qu’on ait pu prendre au sérieux
sa sortie en grande pompe lors de la première audience. Il
décide de retourner au tribunal le même jour de la
semaine suivante, se persuadant qu’il y est tacitement convoqué
une nouvelle fois. K entre de lui-même dans la spirale du
procès. Sa famille, par la voix de son oncle, est persuadée
de la culpabilité de K. Elle s’inquiète des
conséquences, mais ne lui demande jamais quelle est l’accusation.
Un procès est une mise à nue de l’intime, et
Welles nous montre constamment cette pénétration d’une
autorité supérieure dans la sphère privée.
Les inspecteurs rentrent sans mandats, K est au centre de tous les
regards, sa vie intime est décrite en détails, exposée
à tous. K est constamment observé et à l’image
se multiplient les très gros plans sur des yeux avides d’observer
l’accusé. K finit par chercher lui-même quelle
faute il aurait pu commettre. Il fouille dans son passé à
la recherche de ce qu’il a fait de répréhensible,
se convainc de mille fautes. A la fin, K veut prendre lui-même,
mais sans y trouver la force, le couteau de ses bourreaux car il
sait qu’il est de son devoir de commettre lui-même son
exécution.
Le
Procès est un univers mental, un cauchemar intime.
Le monde se transforme sous le coup des angoisses et de la culpabilité
qui aliènent Joseph K. Il s’enfonce toujours plus avant
dans un tourbillon qui semble tout emporter : sa raison, la logique
du monde, les certitudes, la notion même d’espace, de
temps. Au fur et à mesure qu’il avance dans son rêve,
il n’y a pas d’échappatoire, si ce n’est
la mort, seule à même de stopper cette spirale destructrice.
Welles concentre tout son génie à donner corps à
cette chute. Le roman de Kafka est complètement subjectif.
K y est le centre du récit, son seul acteur. Dans le film,
Orson Welles exprime cette vision subjective par le conditionnement
du monde via la personnalité de K, décors et figures
de style sont la représentation des affres mentales du héros.
Si dans le roman, Kafka nous immerge dans les pensées de
K, nous montre un monde réaliste vu par ses yeux, Welles
décide de transformer ce monde en fonction des pensées
de K. Retournement complet, mais seule manière d’être
fidèle dans l’esprit à l’œuvre de
l’écrivain.
Il joue sur les décors et la typographie. Au début
du film, K doit longtemps marcher pour aller de son appartement
à son bureau, puis du bureau au tribunal. Les immeubles d’habitation
sont situés dans de grands terrains vagues. Par la suite,
tous les lieux communiquent entre eux, l’opéra, le
tribunal, le bureau de K, la maison de l’avocat, l’église.
Tout se concentre en un seul point alors que la vie de K se réduit
à cette unique obsession de culpabilité. L’espace
se réduit, l’étouffe, jusqu’à l’atelier
du peintre Titorelli, cage sinistre, prison où il est pris
de vertige. Rarement récit n’avait donné l’occasion
à Welles de jouer autant sur ces décors confinés
qui lui sont si chers, qui du bureau de la rédaction de Kane
aux innombrables réduits où vivent les personnages
de ses films, enferment ses héros dans un univers empreint
d’expressionnisme. On retrouve les plafonds bas, les couloirs
étroits, les décors claustrophobiques qui se multiplient
tandis que son angoisse se fait de plus en plus oppressante. Welles
utilise également de grands décors vides, sépulcraux,
où les voix se perdent dans des échos infinis. Immensités
dépeuplées, mortes, qui enserrent K aussi efficacement
que les espaces clos. Ces décors ont deux aspects temporels,
futuristes (le bureau de K) ou historiquement immuables (la maison
Hastler et son immense pièce éclairée par une
multitude de bougies, l’opéra). K, et avec lui le spectateur,
ne trouve pas ses marques dans cet univers dont on ne peut précisément
déterminer l’encadrement historique. La gare d’Orsay
par son foisonnement architectural hétéroclite, offre
à Welles un cadre rêvé pour distiller cette
atmosphère atemporelle.

Le cinéaste ne se contente pas de filmer ces lieux, il
les noie sous un déluge d’objets, une accumulation
qui étouffe autant K que le décor en lui même
: piles de dossier (chez Hastler, dans les archives du tribunal…)
qui font écho aux amas de caisses de l’entrepôt
de Charles Foster Kane ou encore aux amas de ferraille guerrière
de Falstaff. K se sent réduit à rien,
son histoire n’est qu’un dossier perdu dans une multitude
de paperasserie, entité négligeable qui se doit de
crier pour exister. Magnifiquement ordonnés, ces décors
sont mis en relief par le génie habituel de Welles pour le
cadrage et les mouvements d’appareil qu’il utilise savamment
pour enserrer K dans l’image. D’abord lents, travellings
et panoramiques s’accélèrent et se morcellent
au fur et à mesure de la plongée de K. Autre constante
dans l’univers visuel du réalisateur, la profondeur
de champ qui lui permet de multiplier les actions dans un même
plan jusqu’à perdre K et le spectateur dans une profusion
d’information et de sens.
Welles convoque toutes ces figures de style, prégnantes dans
tous ses films, pour décrire un univers entièrement
mental, où la confusion et la perte de repère sont
rois. K ne cesse de courir,
d’arpenter
des lieux vastes et labyrinthiques. Welles joue du hors champ, des
plongées et contre plongées, des faux raccords d’entrées
et de sorties de champ, de la multiplication des points de vue.
Tandis que K se démène, se déplace sans savoir
où, les figures de la loi sont immobiles comme des statues
millénaires. Filmée avec des filtres rouges, l’image
présente des contrastes saisissants qu’accentuent contre-jours
et ombres déformées. En extérieur la lumière
est faite de clairs obscurs, grisaille d’un petit matin qui
nous rappelle celle d’un condamné, lumière que
l’on associe à un peloton d’exécution
et qui marque le cheminement de K vers sa fin inéluctable.
Une immense trouvaille de Welles réside dans le traitement
du changement de point de vue. K semble à plusieurs moments
s’observer, comme il le faisait dans le roman en prenant du
recul par rapport à ses actes et aventures. Dans la scène
d’ouverture, d’une vue subjective, le plan glisse vers
une vue objective en laissant la caméra immobile à
la place du regard de K alors que lui s’est déplacé
et se tient maintenant devant la caméra. Des inventions de
ce genre où Welles parvient à rendre par l’image
les intentions de Kafka, abondent dans le film.
Ces inventions passent également par la bande-son, élément
toujours primordial de Welles homme de radio. K est isolé
des autres hommes par une barrière d’incompréhension.
Dans les conversations, les phrases semblent être dénuées
de sens, ou encore se chevauchent, se perdent dans les échos
d’un corridor. Souvent la parole est hors champ, on ne voit
pas l’interlocuteur de K., insaisissable, dont la voix semble
n’avoir aucune source tangible. Pour accompagner sa gestuelle,
Anthony Perkins bafouille, bégaye, fait des lapsus, tandis
que la voix d’Orson Welles (qui double entre onze et quinze
personnages selon les sources) est posée, concise. K est
ceinturé par ces voix immuables et solides, ces voix de la
justice. Les sons parasites sont multiples (goutte-à-goutte
d’un robinet, tic-tac d’un réveil, cliquetis
des machines à écrire, rires d’enfants…)
et viennent encore brouiller notre perception. Welles s’est
battu contre le compositeur Jean Ledrut, dont la participation au
film était le seul élément imposé par
les frères Salkind. Il lui demande de composer dans un registre
jazz très éloigné de ses habitudes, il lui
impose l’adagio d’Albinoni comme thème central.
Au
montage il fait tout pour réduire à peau de chagrin
le travail du compositeur. (6) Il utilise les compositions de Ledrut
comme des éléments sonores à malaxer, à
triturer. Il les étouffe, les décompose, les ralentit,
les juxtapose, répète des mesures, coupe brutalement
un morceau ou le fait démarrer bien après son début.
A partir de onze compositions originales, il crée plus de
cinquante plages musicales. Un même morceau (Ambiance
Kafka, 2mn40) recouvre ainsi quarante minutes de métrage.
Deux leitmotivs sont discernables dans cet agrégat sonore.
Le premier est le son qui accompagne la figure omniprésente
des portes, de celle, sépulcrale, qui ouvre le film dans
la fable « Devant la loi », à celle
disproportionnée de la salle d’audience. La première
chose que voit K dans le flou du réveil, image qui ouvre
la fiction, est une porte qui s’ouvre et où apparaît
l’inspecteur venu lui signifier son arrestation. Comme dans
un rêve, K ne va ensuite cesser de franchir des seuils, s’enfonçant
toujours plus avant dans le cauchemar qu’il vit, franchissant
autant d’étapes qui l’emmènent toujours
plus loin dans la folie. Le second leitmotiv est l’adagio
d’Albinoni (7) présent dans une version pour orgue,
et une autre pour orgue et cordes, adaptées par Ledrut, ainsi
que deux variations commandées par le réalisateur
au compositeur (Adagio Slow et Adagio Jazz). En doublant la plupart
des rôles (il raconte que Perkins fut incapable de deviner
laquelle de ses propres répliques fut doublée), en
recomposant la partition de Ledrut en post production, Welles appuie
sa toute-puissance sur le film, retrouvant cette liberté
qu’il a tant recherchée depuis Citizen Kane.
Au moment du tournage il avait demandé à son directeur
de la photo de tourner de telle manière que les contrastes
soient équivalents d’une scène à l’autre.
Ceci lui assurait de pouvoir monter les prises de vue dans l’ordre
qu’il voulait, sans se soucier d’une cohérence
photographique à respecter au moment de la post-production.
Comme toujours, c’est lors du montage que le réalisateur
assure sa domination sur son œuvre. S’il s’est
toujours arrangé pour filmer de telle manière à
être le seul à même de monter ses films, Le
Procès lui permet de ne pas faire montre de tant
de méfiance, et d’utiliser le montage comme autre chose
qu’un outil de lutte pour sa liberté créatrice.
Le début du
film
est constitué de longs plans séquence et le rythme
va s’accélérant au fur et à mesure que
K s’enfonce dans la nuit. Ce rythme est donné par des
travellings rapides et un usage du montage allant crescendo, de
plus en plus morcelé. De même, les collages sonores
se multiplient au même rythme que la fragmentation des images
et les styles architecturaux se mélangent. Tout concourt
à nous enfoncer au même rythme que K vers l’épicentre
du cauchemar.
Welles a, après de longues années, retrouvé
une liberté créatrice totale, bénéficié
d’un casting magnifique (Jeanne Moreau, Michael Lonsdale,
Suzanne Flon, Madeleine Robinson, Romy Schneider), découvert
un décor inédit et d’une richesse infinie, et
surtout adapte une œuvre littéraire qui canalise ses
obsessions morales et lui permet de laisser libre cours à
ses visées esthétiques. Film souvent malmené,
peu apprécié, Le Procès est
pourtant une pierre angulaire de sa filmographie, une œuvre
d’une beauté saisissante qui pour peu que l’on
accepte le voyage, devient aussi angoissante que grisante.
(1) Entretien avec Jean Clay dans « études cinématographiques
n°24/25, été 1963 » (cité dans
Le Procès de Jean-Philippe Trias).
(2) Les Cahiers du cinéma n°84, juin 1958. (Cité
par Michel Ciment dans Les conquérants d’un nouveau
monde, édition Gallimard).
(3) « Moi, Orson Welles » entretien avec Peter
Bogdanovich (édition Points)
(4) Pour une analyse complète de l’adaptation par Welles
du roman de Kafka, lire « Le Procès »
de Jean-Philippe Trias (Cahiers du cinéma, collection Les
petits cahiers). Si l’auteur de ces lignes ne partage pas
forcément la vision de Trias, la lecture de ce petit livre,
extrêmement documenté, propose un éclairage
tout aussi pertinent (pour ne pas dire plus, histoire de ne pas
non plus se dénigrer) sur l’œuvre.
(5) Notamment dans « Les testaments trahis »
(folio)
(6) Lire à ce sujet l’excellent article de François
Thomas « prestidigitation musicale : Orson Welles, Jean
Ledrut et la partition du Procès » (Positif n°536,
Octobre 2005). Les éléments concernant la composition
de Ledrut son intégralement tirés de ce texte.
(7) François Thomas précise que l’Adagio d’Albinoni
est en fait une œuvre apocryphe écrite par un musicologue’
au début des années 50 (opus cité)