En
1966-67, Clint Eastwood est déjà très
connu en Europe quand sa carrière explose aux Etats-Unis à
l’occasion des sorties successives des westerns qu’il a
tournés avec Sergio Leone. C’est une période clé
pour lui car, en peu de temps, il va faire des rencontres importantes
et prendre des décisions qui influenceront toute sa carrière.
Revenu à Hollywood, il gère alors audacieusement son parcours
et refuse de tourner d’autres westerns italiens pour ne pas se
laisser enfermer dans une mode et un style. Il décline la proposition
de jouer dans Il était une fois dans l’Ouest
(Sergio Leone, 1968) le rôle de l’Harmonica finalement interprété
par Charles Bronson. Il continue, cependant, d’asseoir sa popularité
en tournant de grosses productions aux castings prestigieux. Mais ces
tournages ne se passent toutefois pas très bien car il prend
conscience des failles du système des grands studios, telles
la gestion aléatoire des budgets et leur désintérêt
pour les metteurs en scène. ‘Le tournage de La
kermesse de l’Ouest (Joshua Logan, 1969) a duré
six mois là où il n’en aurait fallu que trois. Je
devenais fou. Quand les aigles attaquent (Brian J.
Hutton, 1968) a duré cinq mois. Un terrible ennui. Je déteste
voir ce gaspillage d’argent. C’est ainsi que j’ai
décidé de faire mes propres films. Si les studios veulent
gaspiller leur argent, c’est leur problème. Moi, pas !’
(1)
Ces
déconvenues le confortent dans l’idée de produire
chacun de ses films. Contrairement à certains de ses confrères
acteurs qui montent leurs sociétés essentiellement pour
des raisons financières, Eastwood, qui a une ambition artistique,
s’en donne les moyens en étant son propre patron. Quand
il estime que sa carrière est suffisamment lancée, fin
1967, il fonde très vite sa propre maison de production, la Malpaso
Company (du nom d’un ravin qui traverse sa propriété
californienne) qui va lui permettre de choisir ses projets en les contrôlant
à tous les niveaux.
Eastwood rencontre le réalisateur Don Siegel sur le film Un
shérif à New-York (1968). Il trouve en lui, non
un simple faiseur, mais un auteur. Son envie de liberté créatrice
trouve probablement un écho chez ce réalisateur vieillissant
qui n’a pas eu beaucoup de marges de manœuvres avec les studios.
Une profonde relation d’amitié, de respect et d’admiration
va s’installer entre eux. Avant de faire ensemble
L’inspecteur Harry (1971), ils se retrouvent sur
Les proies (1971) dont le sujet permet à Don
Siegel de tourner l’un de ses meilleurs films et d’exprimer
son savoir-faire. Le film donne enfin la possibilité à
Eastwood de jouer sur un terrain qui casse son image. Si Sergio Leone
a offert à Eastwood une reconnaissance internationale, c’est
Don Siegel qui sera le catalyseur de son ambition d’auteur et
de metteur en scène. On se souvient qu’ Eastwood leur dédiera
à tous les deux, Impitoyable (199…), son
premier film à faire l’unanimité critique dans son
pays et en Europe.
Le
passage à la mise en scène, qu’il prépare
et attend depuis plusieurs années, est imminent. ‘Après
m’être heurté la tête contre les murs pendant
17 ans, hanté les plateaux, influencé parfois par mes
propres idées les angles de prises de vue, vu les acteurs partir
dans n’importe quelle direction sans être aidés,
et travaillé avec des réalisateurs bons ou mauvais, je
suis arrivé au point où je me sens capable de réaliser
mes propres films. Je me souviens de toutes les erreurs mais aussi des
bonnes choses. J’en sais assez pour contrôler mes propres
projets et obtenir ce que je veux des acteurs.’ (2)
Pour Clint Eastwood la mise en scène n’est pas un caprice
de star mais un désir logique qu’il mûrit depuis
des années et qu’il faillit combler à l’époque
de la série Rawhide (1959-1965). Il avait demandé
aux producteurs de pouvoir réaliser un épisode mais ceux-ci
avaient brutalement changé d’avis pendant la préparation
: ils ne préféraient pas renouveler l’expérience
malencontreuse d’un comédien de la série qui avait
mis en scène un épisode et dépassé le budget.
Frustré, Eastwood a toujours gardé cette envie qui se
concrétisera finalement avec Play ‘Misty’
for me, un scénario écrit par Jo Heims, une secrétaire
juridique qu’il retrouvera d’ailleurs sur son troisième
film, Breezy (1973), qu’elle écrira et
co-produira. Jo Heims, pour Misty, s’était inspirée
d’une de ses amies qui harcelait un homme qu’elle connaissait
à peine. Vendu à Universal, le projet circule un temps
avant d’être récupéré par Eastwood,
alors sous contrat avec eux pour 3 films. C’est ce projet qu’il
choisit pour se lancer dans la mise en scène, soutenu par Don
Siegel qui l’encourage à passer à l’acte (il
le parraine même pour obtenir sa carte professionnelle). Eastwood
propose aux dirigeants du studio de réaliser le film. Ceux-ci
acceptent à condition qu’il en soit la vedette et qu’il
renonce à son cachet de réalisateur. ‘Quand
j’ai réalisé mon premier film, on ne me prenait
pas au sérieux. Pour le studio c’était un peu «
Laissez-le jouer avec son argent de poche, il reviendra pour les affaires
sérieuses. »’
Eastwood
sait ce qu’il n’aime pas dans le système Hollywoodien
et tente de corriger cela en s’inspirant de ce qu’il a observé
pendant ses tournages européens. Il réunit autour de lui
une équipe de collaborateurs qu’il connaît bien pour
les avoir déjà croisés sur d’autres films
comme Bruce Surtees (chef opérateur) et Carl Pingitore (monteur)
déjà au générique des Proies.
Il sait que leur façon de travailler correspond à la sienne
(tournage rapide sans trop de prises à répétition,
par exemple).
Pour le rôle d’Evelyn, et contre l’avis d’Universal
(qui proposait, entre autres, Lee Remick) il choisit Jessica Walter,
une comédienne inconnue repérée dans Le
groupe (Sidney Lumet, 1966). Il suit les conseils de Burt Reynolds
à propos de Donna Mills, une jeune comédienne débutante
avec qui il venait de tourner pour la télévision. Instinctif
et connaissant les acteurs, Eastwood ne lui fait même pas passer
d’audition et ne la rencontrera pour la première fois qu’à
la veille du tournage de sa première scène. En rejetant
un casting prestigieux, Eastwood conserve la modestie de son projet
et pense, peut-être ainsi, pouvoir travailler tranquillement dans
son coin, loin du harcèlement des studios.
Il sait aussi ce qu’il veut et leur refuse cependant certains
choix qu’il juge inappropriés. Universal voudrait ainsi
utiliser la chanson ‘Strangers in the night’ dont
ils possèdent déjà les droits. Eastwood préfère
‘Misty’, le standard jazz d’Erroll Garner, qu’il
juge plus pratique à utiliser dans le titre du film et plus approprié
au sujet : le rythme langoureux et la mélodie accentuent l’intimité
et la passion. Au niveau du scénario, il ne transige pas non
plus quand Universal propose qu’Evelyn s’évade d’un
hôpital psychiatrique. Eastwood n’est pas d’accord,
préférant maintenir une force à ce personnage en
gardant un certain mystère, en ne dévoilant que très
peu d’informations sur sa vie et son passé, en retardant
au maximum les révélations de sa folie. Il a rarement
vu un tel personnage dans un film à suspense, la nouveauté
lui plaît, il aime l’ambiance de ce thriller proche du film
noir, et surtout l’aspect très réaliste et plausible
de l’histoire.
Le tournage a lieu hors des studios, en décors réels,
pour donner un cachet réaliste supplémentaire évitant
l’aspect factice du studio. Soucieux du détail, il demande
que le maquillage des comédiennes ne soit pas marqué.
Eastwood choisit de tourner dans sa région, à Carmel (Californie),
une petite ville qui se prête bien à l’action et
qui accentue la célébrité du personnage de Dave.
C’est aussi un avantage logistique car Eastwood connaît
bien la ville et ses habitants et n’a pas besoin de faire de repérages
ou de gros efforts pour obtenir des autorisations de tournage. (Pour
l’anecdote, Eastwood fut élu maire de Carmel entre 1986
et 1988.) Bénéficiant d’un budget modeste, le film
se tourne avec une équipe réduite de 25 personnes en seulement
21 jours, ce qui n’empêche pas Eastwood de terminer les
prises de vue avec 2 jours et demi d’avance, économisant
quelques 50 000$. C’est une habitude sur ses films, il dépasse
rarement, voire jamais, ses plannings. Le film rapporte 5,5 Millions
de $, plus de cinq fois son budget.
Le
tournage débute le 14 septembre 1970 par les scènes de
bar. Eastwood confie le rôle du barman à son ami Don Siegel,
à la fois en clin d’œil et peut-être aussi pour
rassurer les studios (un deuxième réalisateur sur le plateau
est toujours utile). Sauf qu’Eastwood connaît bien Siegel
et anticipe sa grande nervosité à l’idée
de faire l’acteur. Cela rassure Eastwood de voir, pour son premier
jour de tournage, quelqu’un de plus nerveux que lui sur le plateau.
Siegel est tellement mal à l’aise qu’il ne pensera
qu’à se concentrer sur son rôle. Il a aussi du mal
à retenir son texte, défaut qu’Eastwood mettra à
profit en filmant plusieurs improvisations.
‘J’aurais pu choisir la facilité et demeurer
Eastwood, le type au revolver à la langue bien pendue. C’est
drôle un temps mais il n’y a pas que ça dans la vie.’
Eastwood conduit sa carrière hors des sentiers balisés
où une telle star est attendue. Il veut à tout prix casser
son image virile, presque invincible, offrir un panel plus sensible
et artistiquement plus riche. ‘En marge du scénario,
c’est aussi l’exorcisme du comédien Eastwood qui
rejette son mythe pour entrer dans un univers qui ressemble à
ses aspiration artistiques’.(3) Un frisson dans la
nuit lui permet d’exploiter un registre proche de celui
des Proies en interprétant un homme faible en retrait devant
la femme. Il n’y est plus dominant mais victime, il inverse les
rôles et les rapports de force, comme quelques années plus
tard avec La corde raide (Richard Tuggle, 1984) et
La relève (1990) où il joue l’autodérision
lors d’une scène de viol.
Dans
cette optique d’inversion des valeurs il fallait un personnage
féminin suffisamment puissant pour tenir tête à
un homme, surtout s’il est joué par Clint Eastwood. Evelyn
Draper est l’une des forces de l’histoire. Elle apparaît
insoupçonnable, tout à fait normale au début du
film. C’est par petites touches, avec l’accumulation d’évènements
a priori anodins, que la suspicion se crée et que sa folie devient
finalement évidente. A plusieurs reprises, Dave Garver est témoin
de son tempérament prononcé : elle a le sang chaud, l’humeur
instable, passant en une phrase d’un extrême (calme) à
l’autre (enragée). Jessica Walter crève l’écran
et impressionne par son jeu naturel, jamais caricatural, et par la force
qu’elle transmet à son personnage, par exemple, lorsque
sa voix se transforme et devient agressive et rauque. Evelyn est sexuelle
et sensuelle, sait exploiter ses avantages physiques, déploie
toute sa séduction sur Dave et vit une histoire d’amour
intense. Elle a quelques comportements d’adolescente qui ajoutent
à son charme, et se sort souvent d’une impasse avec lui
par une coquetterie et un côté enfantin (elle a parfois
comme un rire d’enfant et fait allusion, dans une réplique,
au conte ‘Boucle d’or et les trois ours’). Tobie,
elle, est la fille en vue. C’est une artiste dans l’âme,
ce qui la rapproche de Dave (qui aime le jazz, la poésie et dont
l’appartement montre aussi son goût pour la peinture et
l’art). Mais elle n’est pas dupe, lui résiste, n’est
pas prête à recommencer avec lui malgré son insistance,
elle reste en retrait. En partant de ce canevas classique du couple
blessé et fragile, la crédibilité des dialogues
dans leurs scènes donnent très vite le ton, installant
une intimité réaliste et dessinant une peinture très
juste de la relation qui peut unir une jeune femme déçue
à un homme dont la culpabilité le pousse à rattraper
son erreur.
Evelyn
la brune s’oppose à Tobie la blonde. Au-delà de
ce détail un peu cliché, on constate un traitement différent
des deux personnages féminins, les deux pôles entre lesquels
Dave est attiré. Evelyn est l’envahisseur, empiétant
petit à petit sur le territoire de Dave. De plus en plus présente,
elle s’invite sans cesse. Ce qui n’est pas le cas de Tobie,
très rare à l’écran. C’est Dave qui
va systématiquement à sa rencontre, parfois presque dans
la poursuite (lorsqu’il court dans la rue après quelqu’un
lui ressemblant). Tobie est un trésor pour lui, mais elle est
inaccessible et ne va, au départ, jamais vers lui, s’en
désintéresse presque. Dave Garver est un homme qui provoque
le désir sexuel chez la femme. Il le sait et en joue, professionnellement
et en privé. Il multiplie les conquêtes, drague dans les
bars, utilisant une technique bien rôdée, le jeu Cry Bastion,
par lequel il hameçonne les clientes. Sa notoriété
professionnelle, sa célébrité locale de DJ, accentue
son succès. Dans son émission de radio, c’est en
lisant des poèmes à l’antenne qu’il façonne
un personnage aux yeux de son public. En réalité, il est
totalement différent de cette image qui est le fantasme des femmes
qu’il croise. Il est une sorte d’adolescent dans un corps
d’adulte, charmeur et mal à l’aise dans sa peau.
C’est aussi un égoïste enfermé dans un cocon
confortable et tranquille, coupé des sentiments sincères
et forts. Tobie le considère comme un homme solide alors qu’il
ne sait pas gérer sa vie avec rigueur. S’il se laisse dominer
par Evelyn, c’est uniquement parce qu’il n’a pas assez
de volonté pour couper le contact et repousser, aux premiers
signes d’alerte, la facilité sexuelle qu’elle représente.
Elle a trouvé inconsciemment son point faible : elle l’appâte
par le sexe (c’est avec cet argument qu’elle arrive, plusieurs
fois, à s’introduire chez lui). Evelyn décèle
peut-être également, le besoin qu’éprouve
Dave d’être materné (elle lui offre, par ailleurs,
une peluche).
Le film décrit, au-delà de l’histoire à
suspense, le passage d’un personnage immature vers le monde adulte.
La rencontre avec Evelyn est une épreuve qui transforme Dave,
le fait évoluer, sortir de son univers de facilité, et
l’oblige par la force à devenir un adulte responsable.
Ce n’est donc pas un hasard si le film débute et se termine
dans le même décor, la maison de Tobie. Elle symbolise
l’atelier de l’artiste, le lieu de création (et de
procréation), le foyer désiré, le but inconscient
à atteindre pour Dave. Dans la première scène,
la maison est fermée, il ne peut y rentrer, déambule le
long de la fenêtre et contemple son portrait (imposant, viril
et digne), symbole flatteur de sa personnalité publique toute
en apparence. A la fin du film, ce portrait est en pièces, la
vitre est en morceaux, Tobie et Dave sont unis (il aura accès
à sa maison). L’expulsion d’Evelyn hors du foyer
est le symbole de l’adulte assumé et la traduction visuelle
du violent changement de situation (elle passe par la fenêtre
et chute du balcon). Evelyn représente la vie nonchalante de
Dave, son passé immature. En lui donnant un coup de poing, par
cette action franche et révélatrice, il s’oppose
à son comportement passif et soumis antérieur.
Eastwood
adopte dès son premier film quelques caractéristiques
qui seront une constante dans ses œuvres. Son approche de la mise
en scène lui ressemble : tranquille, fluide, sans efforts visibles.
Il évite la frénésie mais accorde une grande importance
au rythme. Pour mieux faire ressortir les moments qu’il juge importants,
Eastwood contraste un rythme tranquille avec des accélérations
soudaines et des pauses, dont la première est une parenthèse
passionnée : l’union de Dave et Tobie, illustrée
par des scènes d’amour bucoliques, une insistance du bonheur,
une paix retrouvée… Eastwood s’attarde longuement
sur cette séquence pour arrêter le suspense, détendre
le spectateur, lui faire oublier Evelyn, et ainsi mieux le surprendre
lorsque celle-ci réapparaîtra. Il compense cette pause
avec une imagerie un peu chargée (soleil couchant, etc.) qui
attire le regard et l’attention. Il profite de ces moments en
creux pour les faire durer, en y accolant la séquence du festival
de jazz de Monterey. Ce n’est pas surprenant de voir dans son
premier film ce petit passage presque gratuit du point de vue de l’intrigue,
car on connaît l’amour que porte Eastwood au jazz. Il se
fait plaisir, profitant du métier qu’il a donné
à son personnage, et glisse quelques cinq minutes de pause supplémentaires
et de concerts live filmés comme un documentaire. Eastwood trouve
quand même une excuse à cette séquence parce qu’il
fallait camoufler une information concernant la nouvelle co-locataire
de Tobie, afin d’éviter que le spectateur ne comprenne
trop tôt qu’il s’agissait d’Evelyn. Il se sert
du festival de jazz pour justifier ce retour tout en noyant l’information.
Eastwood
apprend empiriquement son métier et son manque d’expérience
pratique se ressent parfois. Dans cette séquence du festival
la narration perd un peu de l’accumulation dramatique de l’histoire,
éloignant aussi le spectateur. Mais à d’autres moments,
il réussit à imposer une ambiance tendue sans sacrifier
son rythme tranquille. La rencontre finale entre Tobie et Evelyn en
est un bon exemple car elle provoque le suspense chez le spectateur
alors qu’elle est filmée très calmement (Evelyn
parle tranquillement, la musique est aussi très douce). Tout
se passe par la narration, dans la tête du spectateur qui anticipe
le danger.
Eastwood fait l’effort apparent de ne pas rentrer dans les conventions
du thriller et des artifices du cinéma dont il s’éloigne
autant que possible. En insistant sur le réalisme des situations,
il place son histoire dans un drame presque documentaire. Il utilise
ainsi la musique avec parcimonie en restant au maximum dans l’optique
réaliste qu’il s’est fixé au départ.
Elle est souvent justifiée à l’image en fonction
du lieu (les studios de la radio ou pendant le festival de jazz) et
provient d’un appareil audio (chaîne HiFi dans le bar ou
les appartements, autoradio dans la voiture). Elle est souvent en fond
sonore, très discrète, Eastwood n’utilisant jamais
de musique Hollywoodienne et ne soulignant quasiment jamais ce qu’il
se passe à l’écran. Il renforce cependant une séquence
en l’illustrant avec un morceau spécifique : la réconciliation
entre Tobie et Dave est accompagnée par la chanson intime et
très douce ‘The First Time ever I saw your face’
de Roberta Flack. Seules les dernières scènes (le meurtre
du sergent McCallum et le face à face Evelyn/Tobie) bénéficient
d’une musique mystérieuse, justifiée là encore
par une radio allumée, qui amène une ambiance étrange
et renforce le suspense.
Eastwood
multiplie les symboles et allusions visuelles pour transmettre des sentiments,
des émotions, des impressions. Que ce soit une tension sexuelle
(plan des jambes nues d’Evelyn près du visage de Dave)
ou la soumission (Evelyn accroupie, serrant les jambes de Dave), Eastwood
connaît la puissance des images et sait les utiliser dans un film.
Il choisit d’accentuer visuellement les sautes d’humeur
d’Evelyn en la montrant dans un même plan passer du calme
à la haine en quelques fractions de secondes. L’effet est
immédiat. Un autre exemple quand, assis dans le noir, tenant
Evelyn dans ses bras, Eastwood s’autorise un long zoom avant (puis
arrière) avec un regard caméra. Il nous avoue ainsi, par
ce procédé inhabituel (et risqué) que Dave a perdu
le contrôle de la situation, qu’il est coincé, pris
au piège après avoir sacrifié un rendez-vous prometteur
avec Tobie, qui l’invitait à venir passer la soirée
seul chez elle.
Eastwood utilise également l’image pour renforcer les différences
entre les deux femmes. Tobie est montrée quasi-systématiquement
dans des espaces vastes, ouverts à l’infini, au milieu
de splendides paysages de nature. Cette imagerie romantique traduit
visuellement la relation qui la lie à Dave, Tobie évoquant
à ses yeux l’idéal, la pureté, la liberté,
l’équilibre. Evelyn, au contraire, est souvent montrée
à l’intérieur d’espaces clos, apparte ments
ou cabine téléphonique, pour bien marquer l’opposition
du personnage par rapport à Tobie et parce qu’aux yeux
de Dave il n’y a pas d’idéalisation.
Le
film montre une violence frontale, accentuée par le montage et
les cris de fureur d’Evelyn, mais qui se base encore sur le visuel.
Eastwood utilise l’imagerie de l’arme blanche et produit
des images chocs, presque iconisées, menaçantes et souvent
subjectives, qui marquent le spectateur. La dernière séquence
est très violente et participe au réalisme savamment maintenu
dans ses détails : Dave reçoit beaucoup de coups de couteau
et se coupe même en prenant la lame dans ses mains. Eastwood se
permet des petits clins d’œil furtifs à Hitchcock,
et notamment avec Psychose. Dans la dernière
séquence, chez Tobie, la caméra passe devant une salle
de bains. On aperçoit rapidement, en arrière plan, un
rideau de douche pendant qu’Evelyn, couteau à la main,
donne de grands coups à répétition. On peut aussi
noter que la fin du film, qui se déroule dans un décor
impressionnant, spectaculaire, rappelle une tendance chère au
maître du suspense qui terminait souvent ses films dans de tels
lieux, où l’action est ainsi amplifiée.
Le
film se termine sur une audacieuse touche d’humour noir et de
cynisme. La bande audio que Dave a enclenché pour pouvoir rejoindre
Tobie, rediffuse une ancienne émission dans laquelle il dédicace
‘Misty’ à Evelyn, au moment même où
l’on voit son corps flotter près des rochers. On note enfin,
dès ce premier film, un dernier plan qui deviendra récurrent
dans ses réalisations, presque une signature, quand la caméra
(en plan large) s’éloigne du décor dans les airs.
(1) Clint Eastwood, Patrick Brion, La Martinière p.
58
(2) Clint Eastwood, Patrick Brion, La Martinière p.
58
(3) Clint Eastwood un passeur à Hollywood, Noël
Simsolo, Editions des Cahiers du Cinéma p. 44