Dans
la droite lignée d'un Advise and Consent (Tempête
à Washington), Main basse sur la ville,
film éminemment politique, fait de décisions
politiques, d'obscures commissions d'enquêtes et de conciliabules
municipaux les enjeux dramatiques de sa narration. Tout en poussant
plus loin encore le procédé : là où Otto
Preminger romançait son exigente fresque pour répondre
aux canons d'Hollywood, Francesco Rosi refuse toute psychologie superflue.
En une heure et demie de film, on n'apprendra finalement rien de la
vie de ses personnages principaux, de leurs familles, de leurs occupations
et de leurs préoccupations. D'emblée, Main basse
sur la ville se pose en constat implacable et débarassé
de tout oripeau, proche du reportage. Pas de théatralité
chez Rosi, mais bel et bien cette exigence de vérité
qui aura traversé toute la carrière du réalisateur
de Salvatore Giuliano.
Né en 1922, Rosi quitte sa Naples natale pour tenter sa chance
dans le cinéma. Le jeune étudiant monte à Rome
où rapidement, il devient assistant de Luchino Visconti. Pour
La terre tremble en 1948, puis Bellissima
(1951) et Senso (1954). Sur le plateau, Rosi fait
tout : script, story-boarder, assistant à la mise en scène,
directeur de casting, décorateur... tout en aidant d'autres
réalisateurs sur leurs plateaux, tels que Monicelli, Matarazzo
ou Antonioni. De fil en aiguille, le napolitain co-réalise
Kean avec Vitorrio Gassman puis met en scène,
enfin seul, ses deux premiers films en 1958 : Le défi
et Profession magliari. Dès ses premières
oeuvres se dessine une évidence : l'exigence, née de
la fréquentation assidue des salles et d'une passion pour les
films noirs américains, ceux de Jules Dassin, de Robert Siodmak,
de John Huston ou d'Elia Kazan. Soit des oeuvres populaires aux forts
accents sociaux, dont le rythme nerveux n'occulte jamais la société
qui les entoure. De cette passion, Rosi gardera un vrai sens du spectacle,
même dans ses films les plus politiques. Ainsi, Main
basse sur la ville, plongée documentaire dans la technocratie
napolitaine, n'en oublie jamais son but premier : parler aux foules,
saisir le spectateur pour ne le lâcher qu'à la fin de
son enquête. Tourné dans un magnifique format large noir
et blanc, le quatrième long-métrage de Francesco Rosi
emprunte d'ailleurs au cinéma américain un faste et
un sens du rythme digne des meilleurs thrillers :
le
montage énergique et la science du cadre en imposent d'emblée
dans une scène de conseil municipal qui n'est pas sans rappeler
les plus belles heures du film de procès américain.
Là, dans un décor confiné de salle de mairie,
Rosi multiplie les changements d'axes, d'échelles de plans,
alternant plongées et contre-plongées pour mieux épouser
la frénésie des débats. Même maestria dans
une des scènes clé du film, qui voit un taudis s'effondrer
sur ses habitants. En trois minutes, Rosi combine tout le spectaculaire
du cinéma américain avec le néo-réalisme
italien. Fils spirituel de Visconti, Rosi a hérité de
son maître une approche formelle éblouissante et un sens
aigu de l'Histoire. A Rosseliini, qu'il admire et qui a tant compté
pour le cinéma italien d'après-guerre, il emprunte la
perspicacité de l'artiste sur son pays d'origine, mélange
de pédagogie documentaire et d'acuité politique.
C'est cet alliage hétéroclite et pourtant tellement
homogène qui fait la force de Main basse sur la ville.
Déjà, cinq ans après ses débuts, Rosi
trace son sillon, traquant la vérité dans l'ombre et
jetant une lumière crue sur les agissements du pouvoir de l'époque.
Passionné de politique, il s'adjoint les services de Raffaele
La Capria, écrivain spécialiste de Naples, qu'il a connu
à l'école. Voilà plusieurs années que
tous deux se sont exilés à Rome pour réussir.
Main Basse sur la ville sera le scénario de leur retour.
Se promenant dans les rues de leur ville natale, les deux artistes
sont frappés par les chantiers qui parsèment Naples
et décident alors de faire de la spéculation immobilière
le sujet d'un film enquête, ainsi qu'une métaphore sur
le délabrement politique d'une ville pourtant en pleine expansion
économique. A l'inverse de Salvatore Giulliano,
dont l'opacité est le coeur du film, Main Basse sur
la ville est une investigation certes, mais dont les deux
auteurs connaissent les tenants et aboutissants avant même le
premier clap : "Nous connaissions la vérité
qui est à la base du film mais nous devions faire en sorte
que tout le monde comprenne ce dont nous-mêmes étions
convaincus. Dans mes autres films, comme Salvatore Giulliano,
l'Affaire Matei ou Cadavres Exquis
par exemple, il y a une enquête pour s'approcher de la vérité
mais là, nous étions convaincus de notre cause dès
le début". D'où cette forme de tract politique
d'autant plus convaincant qu'il est... convaincu : "Disons
que Main basse sur la ville est une sorte de théorème.
C'est la démonstration d'un théorème. On pose
la question de la spéculation et on développe tout au
long du film la démonstration que le théorème
est juste."
Pour
autant, le film n'est ni une satire ni un pamphlet univoque sur les
moeurs politiques de la région. Nottola (campé par Rod
Steiger, inégal acteur américain qui trouve ici l'un
de ses plus beaux rôles) est plus complexe qu'il n'y paraît,
et rien ne dit que mieux entouré, il n'aurait pas agi différemment.
Cinéaste de gauche, Francesco Rosi donne évidemment
le beau rôle au conseiller municipal communiste, brillamment
interprété par Carlo Fermariello, homme politique napolitain
et pour l'occasion acteur amateur dans son propre rôle. Mais,
toujours grâce à ce mélange de réalisme
et de fiction, Rosi développe un propos politique consistant
et nuancé, qui n'oublie aucun des paramètres de la situation
: tant les compromissions de la droite et du centre avec la Camora
(mafia napolitaine) que les doutes existentiels et l'honnêteté
de politiciens des deux camps (le représentant du centre-droite
est un modèle de sobriété et d'humanité).
Documenté, détaillé à l'extrême,
le film en serait d'ailleurs presque trop touffu pour un spectateur
français qui, faute d'attention, risque de se perdre dans les
méandres du pouvoir municipal napolitain. Notamment dans une
dernière demi-heure copieuse, toute en stratégies, alliances
et trahisons politiciennes. Mais pour peu que l'on se prenne au jeu,
la démonstration est d'autant plus cinglante qu'elle reste
d'une brûlante actualité, même en France. Où
l'on se rend compte que c'est peut-être un film italien des
années 60 qui parle encore le mieux de la société
d'aujourd'hui : la collusion entre le monde des affaires et les politiques
n'est évidemment pas sans rappeler le récent scandale
des HML de Paris ou l'affaire Urba. Même sentiment face aux
séquences de clientélisme (ahurissante scène
qui voit le maire de Naples distribuer de gros billets à quelques
mendiantes, puis crier, goguenard, à ses adversaires :
"C'est cela la démocratie de nos jours"). Même
malaise face au problème des bidonvilles où s'entassent
les familles pauvres et immigrées sans espoir de relogement
meilleur ou encore face à l'aveuglement des élites :
excepté le député communiste qui semble encore
au fait de la réalité des taudis, les politiciens de
droite comme de gauche sont filmés de telle manière
qu'ils ne mettent jamais le nez dehors, évoluant en vase clos
comme prisonniers des décors du film.
Le
film est récompensé d'un Lion d'Or à Venise lors
de sa sortie en 1963, et conquiert un large public dans la péninsule.
Main basse sur la ville ou un cinéma ouvertement
politique, efficace dans son discours comme dans sa forme. Ligne de
conduite sans concessions que Rosi s'évertuera à suivre
tout au long de sa carrière, avec plus ou moins de brio d'ailleurs
: épatant dans son évocation du fascisme (Le
Christ s'est arrêté à Eboli), du tiers-monde
(L'Affaire Matei), du banditisme (Salvatore
Giluiano) ou du terrorisme (Cadavres exquis),
Rosi semble moins à l'aise à l'aune des années
80 (Chronique d'une mort annoncée, Oublier
Palerme, La Trêve). Mais peu importe
l'évolution. On n'oubliera pas de sitôt le Rosi des années
60 et le générique de Main basse sur la ville
où, survolant sa ville et ses impressionnants immeubles constuits
sur... pilotis, Rosi décrit en une fulgurante métaphore
toute la fragilié d'une société qu'il n'aura
eu de cesse d'ausculter avec amour et férocité.