UN SERIAL TOTAL

... les 5 premières minutes
Point de vue sur les mains manucurées de Mabuse. Celui-ci
tient les photographies de nombreux personnages en éventail,
comme des cartes à jouer... il pioche dans un important paquet
serré dans un casier et se compose une « main ».
Il bat son jeu, coupe et tire l’un des portraits, le contemple
et le tend négligemment par-dessus son épaule dans
l’attente d’être servi... mais rien ne se passe.
Au milieu d’un dressing, un serviteur impeccablement mis semble
hagard et fébrile. Il n’a pas vu le geste d’impatience
de son maître. Spoerri est cocaïnomane. S’ensuit
un bref échange entre le maître et le domestique :
Mabuse chassera son factotum s’il le revoit sous l’effet
de la drogue ; celui-ci se tirera une balle dans la tête si
jamais il est congédié. A l’issue du psychodrame,
Spoerri s’exécute diligemment tandis que le professeur
tire une montre de sa poche. C’est le début d’une
opération orchestrée par le diabolique docteur depuis
son bureau : plusieurs acolytes mènent une action parfaitement
synchronisée, véritable ballet du crime, dans le but
de subtiliser un important contrat commercial. Mabuse a maintenant
opéré sa transformation physique qui l’a rendu
méconnaissable et peut, grâce à un étonnant
stratagème, récupérer le dossier dérobé.
Un peu plus tard, grimé en ivrogne, Mabuse se rend dans une
de ses caches des bas-fonds de la ville où des aveugles sont
employés au conditionnement de faux billets de banque pour
le compte du maître. C’est à la Bourse - temple
de la finance internationale - et avec cette monnaie de mauvais
aloi, que va être commis le véritable crime, sans violence
ni contrainte... un casse d’un nouveau genre.
Bandits et justiciers
En cette année 1921, le cinéma n’était
plus tout à fait un art neuf, ni Fritz Lang un metteur en
scène novice. Ce premier opus languien consacré au
personnage de Mabuse s’inscrit dans une tradition déjà
bien établie, celle du film à épisodes, ou
sérial. Lang avait découvert le sérial lors
de son séjour parisien en 1914 avec les Fantomas
de Louis Feuillade ou les Rocambole de George Denola.
C’est un genre d’essence populaire, héritier
des romans-feuilletons de la fin du XIXe siècle, de Jules
Verne autant que de Dumas, mais qui a su captiver toute une génération
même parmi les intellectuels. Il suffit de lire les merveilleuses
pages de Louis Aragon sur les Vampires de Feuillade
pour mesurer combien ceux qui ont connu la Première Guerre
mondiale se sont attachés à ces histoires légères,
pleines de rebondissement et de suspense, développant une
imagerie savoureuse et campant des héros et des bandits hors
de la norme d’un quotidien un peu morose. C’est aussi
la revanche d’un art populaire vigoureux contre un art officiel
académique et empesé. C’est enfin un domaine
d’expérimentation narrative où la poésie
côtoie le réalisme avec un certain bonheur.
Ce sont sans doute ces nombreux atouts qui enthousiasmèrent
le réalisateur quand lui et sa collaboratrice, la romancière
et scénariste Théa von Harbou, décidèrent
d’adapter Dr. Mabuse der Spieler, roman-feuilleton
du journaliste luxembourgeois Norbert Jacques publié dans
le Berliner illustrierte Zeitung. Fritz Lang venait juste de terminer
Der Müde Tod (les Trois lumières),
un ambitieux conte philosophique et métaphysique d’où
le romanesque et le fantastique n’étaient pas absents
; le scénario original de Fritz Lang et Théa von Harbou
mélangeait des tableaux de diverses époques en chapitres
alternés. La qualité de la réalisation et des
décors, la portée mystique de cette histoire mettant
en scène la Mort, lasse de prendre des vies, valurent un
succès et une renommée internationale au réalisateur
viennois. Passer d’un sujet si élevé à
un roman de genre pouvait paraître un pari audacieux mais
le script de Mabuse avait tout pour plaire au producteur
Erich Pommer. Celui-ci dirigeait la Decla (Deustche Eclair), maison
de production issue de la firme française Eclair qui avait
elle-même connu un grand succès avec les Exploits de
Nick Carter, un des touts premiers sérials réalisé
par Victorin Jasset entre 1908 et 1910. L’équipe de
Mabuse pouvait s’appuyer sur une tradition
bien établie et Fritz Lang, qui en était à
son neuvième tournage en deux ans, sur une expérience
solide.
Entre
tradition et audaces
Au gré d’un cursus un peu chaotique, Fritz Lang reçut
une formation artistique assez complète. Nul doute qu’il
eut très tôt l’intuition du potentiel plastique
du sérial. Pour son premier film Halbblut
(La Métisse, 1919, avec Ressel Orla, la
vedette féminine de la Decla), mélodrame reposant
sur un classique triangle amoureux, il avait déjà
déconcerté la critique par son usage du studio pour
recomposer des paysages aux accents picturaux ; avec ses films d’aventure,
il put aller encore plus loin. Il écrivit lui-même
le scénario de son troisième film, Die Spinnen
(Les Araignées, 1919) ; en multipliant à
foison les péripéties, il s’était octroyé
une grande latitude dans la composition de décors exotiques
saisissants, n’hésitant pas à concevoir lui-même
certains éléments-clefs.
Avec Mabuse, les possibilités du sérial
sont encore démultipliées car l’enquête
du procureur Von Wenck se double d’une plongée dans
une atmosphère urbaine nocturne et contemporaine, nouvelle
sensation dans le genre même du film à sensations,
comme l’appelaient les Allemands. Coïncidence ? Mabuse
était le surnom d’un peintre néerlandais de
la Renaissance, un patronage pictural qui sied fort bien à
l’œuvre de Lang. Certes, du point de vue narratif, le
découpage en actes - constituant autant d’épisodes
forts en suspense et en rebondissements -, l’usage prédominant
des plans fixes larges, le recours aux fards et maquillages pour
redessiner les visages des comédiens et en accroître
l’expressivité, sont des techniques traditionnelles
éprouvées. Elles servent l’histoire en accentuant
la lisibilité des événements, des enjeux et
des passions. Il faut d’ailleurs souligner la très
bonne qualité de la dramaturgie de ce Mabuse,
digne de l’amateur de théâtre qu’était
Fritz Lang. Dans le dernier acte du premier volet, il faut voir
et goûter l’admirable scène de la confrontation
des femmes de Mabuse et de Wenck dans une cellule : l’une
est abandonnée par son maître, l’autre est convoitée
par les deux ennemis. L’une joue, l’autre est le jouet...
mais les rapports évoluent sans cesse. La mise en scène
et le cadrage donnent en alternance la prédominance à
chacune, tour à tour dominatrice ou accablée. Toute
la technique est au service du jeu très expressif des comédiennes.
Pourtant, une analyse plan par plan démontre l’usage
d’une syntaxe nouvelle encore discrète mais fort efficace
: entre les plans larges plus ou moins heureusement raccordés
se glissent quelques plans rapprochés. Ceux-ci, courants
dans le sérial depuis quelques années, ne servent
plus ici seulement à attirer l’attention sur un détail
(fonction que l’on retrouve quand même à maintes
reprises dans Mabuse) mais introduisent un rapport
plus intime avec les personnages et dénotent un intérêt
nouveau pour l’étude psychologique.
D’autres expérimentations sont bien plus visibles,
comme l’usage de la lumière, des décors et des
effets spéciaux et il faut revenir deux ans en arrière
pour en saisir les tenants et aboutissants. En 1919, Fritz Lang
avait été sollicité pour le tournage du Cabinet
du Dr. Caligari. Il avait du y renoncer sur la demande
d’Erich Pommer pour se consacrer à la deuxième
partie des Araignées. Il donna toutefois
des recommandations qui furent en partie suivies par Robert Wiene
et se montra attentif aux innovations des décorateurs (Hermann
Warm, Walter Röhrig et Walter Reimann) et du chef opérateur
(Willy Hameister) qui contribuèrent, avec les scénaristes
et le réalisateur, à faire de ce projet commun le
manifeste de l’expressionnisme au cinéma. Le «
caligarisme » fut relativement éphémère
; Fritz
Lang par exemple se montra des plus distants avec l’esprit
antimoderniste du courant. Mais l’esthétique du film
imprégna la décennie. Dans Mabuse
on retrouve un certain goût pour les éclairages violents
et dirigés, projetant des ombres, dessinant de forts contrastes,
sculptant des alcôves de pénombre. Pour accroître
la richesse des valeurs de gris, certains décors sont peints
de fausses raies lumineuses. Pourtant, ces effets demeurent très
sages. Ils embellissent la photographie sans contrevenir violemment
au réalisme. Seuls quelques plans renouent avec la poésie
étrange de Caligari, comme dans la scène
de prison du deuxième volet où la lumière du
jour qui filtre à travers les barreaux de la cellule danse
sans aucune logique sur le mur du fond et le visage de la prisonnière.
Quand les effets les plus spectaculaires apparaissent, ils transforment
la nature de la narration, marquent un écart avec la réalité,
ou tout du moins avec le monde perçu par les sens. Les surimpressions,
trucage connu comme moyen de susciter des effets comiques depuis
Méliès, sont ici - comme déjà dans le
cabinet du Dr. Caligari - le moyen d’exprimer
la puissance psychique de Mabuse, comme lorsque
son visage plane sur la bourse désertée qu’il
a fait chavirer. Mieux, elles matérialisent les effets de
son pouvoir de suggestion hypnotique : des signes cabalistiques
sinisants qui soumettent la volonté de Wenck à l’obsédant
nom Melior qui doit le conduire à sa perte, le public fut
enthousiasmé par cette figuration de l’invisible en
lettres de feu. Il le fut plus encore par le dynamisme nouveau qui
se dégage de quelques scènes. Ainsi, le plan en travelling
circulaire dans le Petit Casino, la caméra embarquée
dans la scène de poursuite automobile de la fin du film,
ou tout simplement l’application d’un masque en forme
de jumelles lorsque Mabuse guette sa proie aux Folies Bergères,
créant un point de vue subjectif renforcé par la mise
au point de l’image. Ce sont des audaces dont la valeur expressive
est peut-être un peu moins forte que les effets précédents
mais qui ont durablement enrichi l’art narratif cinématographique.
Plus que tout cela, c’est la représentation du Berlin
nocturne qui offrit aux spectateurs un univers jusqu’alors
inconnu du cinéma. Les rues parcourues par des automobiles
et des tramways, illuminées par les réverbères
et les éclairages domestiques, sont « captées
» grâce à la maîtrise des éclairagistes
: on y vit « un triomphe de la lampe à arc »
au cinéma (article du Berliner Lokalanzeiger cité
par L. Eisner). Ici, le mystère s’unit durablement
à la représentation de la pénombre, à
l’image du final de Mabuse qui tourne le dos au rocambolesque
des poursuites sur les toits pour plonger dans les égouts.
Fritz Lang révélait ainsi une version moderne et urbaine
du labyrinthe des films d’aventure ou des contes initiatiques,
véritable motif obsessionnel que le cinéaste développera
jusqu’à la fin de sa carrière.
LE
PORTRAIT D'UN TEMPS
Une étude de caractères
« Le monde que ce film présente est le monde où
nous vivons tous ». C’est ainsi qu’est présenté
Docteur Mabuse, le joueur dans le catalogue de distribution de 1922
(cité par L. Eisner). Lang prétend peindre le portrait
de la société de son temps. D’une manière
traditionnelle, il le fait en mettant en scène des figures
archétypales. Celles-ci ont en commun d’incarner un
renversement par rapport à l’ordre établi avant
la Grande guerre : la comtesse Told est une aristocrate décadente.
Par divers excès et une trop longue hérédité,
son « sang fatigué » lui aurait fait perdre toute
capacité à ressentir. Elle ne peut désormais
combler la vacuité de son existence que par le voyeurisme
dont elle a fait son vice secret. Cette inaptitude à éprouver
par elle-même les émotions qu’elle guette chez
les autres est une métaphore assez évidente d’une
certaine frigidité. On peut en imputer la responsabilité,
au moins en partie, à son époux le comte, personnage
délicat à l’extrême ne vivant plus que
pour les sensations que lui procurent ses collections d’art
primitif et d’avant-garde. C’est la noblesse d’empire
qui est ainsi représentée par cette figure dérisoire
et inconsistante. La mémorable scène où, sous
l’influence de Mabuse, il est encerclé par ses propres
doubles fantomatiques, devient une image de la culpabilité
qui le ronge, peut-être provoquée par le refoulement
d’une homosexualité latente, autre image de la stérilité
de l’ancienne classe dirigeante. L’élite de l’Empire,
c’était aussi la riche classe des industriels. Elle
est désormais représentée par Gerhard Hull,
un héritier dont la principale occupation consiste à
dilapider sa fortune dans des établissements de jeux clandestins.
On ne le voit jamais intéressé par son affaire. Derrière
cet effondrement des élites, il fallait bien figurer la classe
ascendante. Elle est représentée par Emil Schramm,
un ancien vendeur ambulant, « planqué » pendant
toute la durée de la guerre, profiteur de la crise qui suit
l’armistice et l’effondrement du IIe Reich. Schramm
a désormais pignon sur rue et dissimule l’un des clubs
les plus prisés derrière la façade d’un
restaurant extravagant. Il continue son ascension en s’enrichissant
désormais sur les vices des autres. Ces autres, ce sont les
accros ; accros du jeu, comme Hull, ou de la cocaïne comme
Spoerri, le serviteur de Mabuse. Il reste à dresser les portraits
de l’homme du commun, trop occupé à survivre
pour se livrer à la débauche. Il est lui-même
bandit ou bien travailleur, honnête mais écoeuré
par les excès insolents de la classe aisée, tandis
que les inégalités se creusent à une vitesse
inouïe. Lang s’attache à saisir le climat social
troublé de ce temps en mettant en scène l’une
de ses toutes premières scènes de foule en furie,
écho du climat de violence sociale des début de la
République de Weimar, soumise à des révoltes
populaires récurrentes.
Un regard contemporain
Sur tout cela, Lang tente de faire œuvre de sociologue. Plus
tard, il prétendra rétrospectivement avoir conçu
Docteur Mabuse, le joueur comme faisant partie d’une tétralogie
sur l’homme allemand à travers les âges : les
Trois Lumières (1921) serait un portrait de l’Allemand
romantique, celui qui a présidé à l’unification
de la Nation. Mabuse (1921-1922), celui de l’homme
de l’Allemagne en crise. Les Nibelungen (1924)
serait à l’image de l’ancêtre glorieux
tandis que Métropolis (1927) annoncerait
l’homme technique du futur. Cette affirmation en dit long
sur l’autoconstruction du mythe de Lang, à la fois
enquêteur, artiste, historien, sociologue et prophète.
Restons-en à la visée sociologique de Mabuse.
Force est de constater qu’il jette sur l’essentiel de
ses personnages un regard froid, dépourvu de tout jugement
moral ; exception faite du cas de Schramm qui a droit a une biographie
en flash-back, véritable petit court-métrage à
l’intérieur du film. Sa nature, sa carrière,
ses ambitions sont dévoilées avec un véhémence
qui trahit le dégoût du patriote qu’était
Lang, ancien combattant décoré de l’ordre du
Glaive pour sa bravoure au combat. C’est que Lang aussi est
un homme de son temps, avec les travers de son époque. Il
suffit, pour s’en convaincre, de relever l’image stéréotypée
du juif dans le film, trafiquant de diamant ou colporteur. Plaider
la seule responsabilité de Théa von Harbou, connue
pour ses positions nationalistes et son affiliation ultérieure
au parti nazi, serait se tromper sur la prise de conscience politique
tardive, mais sincère, de Fritz Lang. En 1921-1922, il n’était
pas encore temps pour lui de s’interroger sur les conséquences
d’un antisémitisme ordinaire qu’on trouvera jusque
chez le Disney des Silly Simphonies (Les
Trois petits cochons, 1933).
Le jeu, la mort et l’inconnu
Aussi beau soit-il, un paysage n’est rien sans un angle de
vue. Fritz Lang le peintre et Théa von Harbou la romancière
le savent bien. Ensemble, ils trouvèrent les thèmes
nécessaires pour charpenter leur œuvre. Le premier est
celui qui donna son nom au film : le joueur.
- Comte Told : Que pensez-vous de l’expressionnisme
?
- Mabuse : L’expressionnisme est un jeu... Mais pourquoi
pas ? Tout est jeu aujourd’hui.
Tout
est jeu et le jeu est partout. En 1921, la vie nocturne berlinoise
se nourrit avant tout de la fréquentation des salles de jeu
clandestines. Secret de Polichinelle, ce sont de véritables
casinos qui ouvrent et ferment à une cadence frénétique.
Interrogé sur son métier le tenancier de l’un
de ces tripots de luxe répond « Allons, tout ce qui plaît
est permis ». Il semblerait que même l’illégalité
n’est qu’un jeu. D’ailleurs, quand à la nuit
succède le jour et que les smokings cèdent la place
aux fracs, toute la bonne société se rue dans un casino
d’un autre genre : la Bourse ; et elle s’y livre au jeu
licite de la spéculation, qui se porte à merveille en
ces temps d’inflation foudroyante. Parmi les joueurs, Mabuse
en est un lui-même mais d’un niveau supérieur.
Ce qu’il aime ? « Le jeu avec les hommes et les destins
». Ses crimes sont un jeu : il ne dérobe l’argent
que dans les lieux où on le joue et à des personnes
prédisposées à le perdre. Si son organisation
et son identité demeurent secrètes, il préfère
agir devant de nombreux témoins. Nul doute que c’est
à ces conditions qu’il éprouve un plaisir pervers
à exercer son activité. Il se forge ainsi une image
flatteuse qui lui interdit de pratiquer le vol ordinaire et de garder
l’argent du portefeuille dérobé à Wenck.
Où serait la part du jeu ?
Comment expliquer cette frénésie du jeu dans la société
allemande sans évoquer le traumatisme de la guerre, de la privation,
de l’incertitude quant à la mort ? Bien que peu évoquée
dans le film, la présence de la mort est sous-jacente et menace
tous ceux qui se mettent en travers du chemin de Mabuse aussi bien
que ceux qui ne lui sont plus utiles. La tentation est grande de rapprocher
ce motif des préoccupations personnelles de Fritz Lang. Cet
ancien combattant assistait à la difficile tentative de mise
en place d’une démocratie, émaillée par
les révoltes (écrasement du spartakisme) et les assassinats
politiques (Walter Rathenau, ministre des affaires étrangères).
Plus personnellement, il perdit sa mère en 1920 ; à
peine quelques mois plus tard survint une étrange affaire :
sa première épouse Elizabeth Rosenthal fut retrouvée
morte à leur domicile conjugal. Elle se serait suicidée
d’une balle tirée dans la poitrine après avoir
découvert la relation intime qui unissait le réalisateur
à sa scénariste. Les biographes de Lang notent que s’il
ne fut pas inquiété par l’enquête judiciaire,
il en conserva une obsession pour la question de la culpabilité,
au cinéma comme dans sa vie privée ; dès lors,
il consigna dans un carnet chacun de ses déplacements afin
d’être en mesure de fournir un alibi en cas de besoin.
Quand le jeu et la mort se rencontrent, le goût pour l’occulte
devient incontournable et c’est presque naturellement que l’ésotérisme
s’impose comme un autre thème dominant de Docteur
Mabuse, le joueur. Pourtant, si Fritz Lang se délecte
à filmer la séance de spiritisme qui conclut un dîner
mondain, il en exclut la dimension mystique pour se concentrer sur
le motif circulaire formé par les mains jointes des convives,
étrange rime formelle à l’image obsédante
du cadrant des montres et des horloges de la première partie
du film. Dans sa mise en scène de l’occulte, il ne s’agit
là que d’un divertissement à sensation pour des
esprits faibles. D’ailleurs, les personnages principaux, la
comtesse Told et le docteur Mabuse, se mettent très vite en
retrait de cette cérémonie ; la
première parce qu’elle est rationnelle, le second parce
qu’il se situe à un niveau infiniment supérieur.
L’occultisme chez Mabuse est une science : celle du triomphe
de l’esprit. S’il est un héritier de Mesmer, il
s’en distingue par un refus de l’esbroufe. Son pouvoir
d’hypnose et de suggestion ne requiert aucune de ces passes
magnétiques spectaculaires car il s’appuie sur une connaissance
approfondie de l’appareil psychique humain autant que sur son
« fluide ». Il ne faut pas compter sur Lang pour éclairer
l’origine du pouvoir exceptionnel de Mabuse qui, de fait, est
avant tout un agrégat de toutes les théories à
la mode sur les capacités inexploitées du cerveau humain.
Ce qui importe ici est la représentation de l’étendue
de ce pouvoir qui culmine dans une scène anthologique d’hypnose
collective.
On touche ici au dernier motif du film, moins évident que les
autres mais qui n’en est peut-être que plus puissant.
Tout le film repose sur l’affirmation de la présence
prégnante d’une figure mystérieuse et menaçante,
animée de la volonté de contrôler la société
et douée du pouvoir d’y parvenir. Son action est secrète
mais ses conséquences sont perceptibles dans le chaos qui frappe
la société contemporaine. Lotte Eisner signale que la
version originale du film s’ouvrait d’une manière
plus explicite :
« [Elle] commençait par le résumé
historique, suivi d’un titre : QUI EST DERRIÈRE
TOUT CELA ?
Puis d’un second titre – un seul mot qui, selon le souvenir
de Lang, grandissait et avançait sur le spectateur (travelling
avant de la caméra au banc-titre) : MOI
C’était ensuite seulement que le docteur démoniaque
apparaissait à sa table de toilette ».
Le thème d’un esprit surpuissant, manipulateur
et orchestrant dans l’ombre le chaos de la société
était en parfaite harmonie avec l’esprit du temps ; il
explique le recul par rapport à la tradition des Fantomas
et autres Vampires qui fanfaronnaient sur leurs exploits
en signant leurs crimes. En agissant sans raison sociale, Mabuse nourrit
l’angoisse d’une génération en proie au
désordre qui, par un excès d’imagination, est
à la recherche d’un coupable. Ingmar Bergman s’en
souviendra quand il écrira et tournera l’Œuf
du serpent en 1977.
Le premier film moderne ?
Avec une telle ambition thématique et formelle, Docteur
Mabuse, le joueur aurait pu souffrir d’une certaine
pesanteur. Il n’en est rien. Fritz Lang réalisa avant
tout un film à épisodes riche en rebondissements, en
action, en images inédites, en romance et en mélodrame.
Sa force fut sa capacité à concilier la rigueur du propos
et la fantaisie visuelle et narrative. Il parfit son œuvre en
sollicitant tous les arts du temps et en déployant dans les
nombreux décors un kaléidoscope des tendances, rappelant
que s’il connaissait et maîtrisait les divers langages
picturaux, plastiques et architecturaux de son temps, il refusait
catégoriquement d’être affilié à
un courant. Lié à la révolution expressionniste,
seul le décor du restaurant d’Emil Schramm peut être
reconnu comme étant une création expressionniste ; et
encore est-ce un expressionnisme qui n’exprime pas grand-chose
si ce n’est le goût de la clientèle pour un décor
à sensation. Il n’est pas incongru d’y voir un
pied de nez de Fritz Lang aux critiques contemporains désireux
d’apposer une étiquette sur toutes les œuvres et
tous les artistes. À
ce jeu, c’est lui qui a le dernier mot en utilisant les œuvres
comme un marqueur social et psychologique de ses personnages : une
copie d’un Fragonard dans la chambre d’hôtel d’un
noceur, un portrait bourgeois dans le salon de Gerhard Hull, des œuvres
primitives et d’avant-garde chez le comte Told... la peinture
parle et révèle. Cette fonction culmine dans un plan
génial où Mabuse, accoudé à la tablette
d’une cheminée monumentale, est soumis au regard flamboyant
d’un démon peint tandis que dansent les flammes dans
l’âtre du foyer. Tout ici suggère la possession
démoniaque de Mabuse et réactive en lui le mythe de
Faust.
Ce poème visuel, moderne par sa capacité à allier
divertissement et réflexion, est aussi un éloge paradoxal
de la modernité qui allie la science et la psychanalyse, le
cynisme et la passion, le pouvoir et le crime. Pour l’exprimer,
Lang a inventé une syntaxe nouvelle où la lumière
électrique qui déchire la nuit renforce le pouvoir de
l’obscurité et où le mouvement et la vitesse sont
exaltés jusqu’à l’absurde : lors du vol
du contrat du premier acte, les hommes de Mabuse synchronisent leur
action pour qu’une automobile récupère sur sa
lancée le porte-document jeté d’un train en marche.
Il aurait été plus simple mais tellement moins excitant
de le récupérer à son point de chute ! Après
tout, le crime est si moderne.
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