Qu’on
le veuille ou non, Kapo, c’est avant tout l’une
des batailles d’Hernani les plus fameuses de la cinéphilie
moderne : le film de Gillo Pontecorvo est marqué au fer rouge
par le débat acharné qu’il suscita à sa
sortie, et qu’il continue de provoquer. Pas un journal, pas
un magazine qui ne se soit à nouveau penché sur la fameuse
controverse à l’occasion de la parution du film en DVD,
quelques 47 ans après la sortie du film en France. L’occasion
était d’ailleurs trop belle pour les Cahiers du cinéma
et Positif qui, comme à leurs plus belles heures, ne se sont
pas privés cet été de croiser le fer à
nouveau dans des éditos rageurs. Aujourd’hui encore,
et peut-être même plus qu’à sa sortie, Kapo
semble condamné à en être réduit à
son seul travelling, et au débat intense qui l’entoure.
Tourné en 1959, Kapo sort sur les écrans
français deux ans plus tard. Aux Cahiers, c’est Rivette
qui s’y colle, dans le numéro 120. Au même titre
qu’Une certaine tendance du cinéma français
de François Truffaut, sa chronique constituera l’un des
articles fondateurs de la cinéphilie moderne... Intitulée
De l’abjection, cette courte notule consacrée
au Pontecorvo va susciter commentaires indignés, vivats passionnés,
éditos atrabilaires, et même vocations critiques - comme
l’expliquera Serge Daney dans un article de Traffic presque
aussi célèbre et controversé que l’original
[1]. Le futur réalisateur de La bande des 4,
et Daney 30 ans plus tard, y posent chacun à leur manière
les jalons d’une théorie sur le formalisme, question
cruciale qui trouve son point critique dans la représentation
filmée de l’indicible : la solution finale.
Comme le note Antoine de Baecque (ex des Cahiers du Cinéma)
dans La cinéphilie [2], "Godard fut l’un des
premiers à vouloir avancer une morale de la représentation
de l’extermination, refusant tout esthétisme à
ce propos. Ce qui choque en effet Godard, « c’est une
certaine facilité à montrer des scènes d’horreur,
car on est vite au-delà de l’esthétique ».
Il dénonce, en prenant l’exemple d’un film récent,
Le Procès de Nuremberg, l’obscénité «
d’esthétiser l’horreur », comparant ce genre
de procédés à « des images pornographiques
»". Jacques Rivette ne fait finalement qu’appliquer
cette théorie au film de Pontecorvo, de manière assez
frontale : "On a beaucoup cité, à gauche et
à droite, et le plus souvent assez sottement, une phrase de
Moullet : « la morale est affaire de travellings » (ou
la version de Godard : « les travellings sont affaire de morale
») ; on a voulu y voir le comble du formalisme (…). Voyez
cependant, dans Kapo, le plan où Riva se suicide,
en se jetant sur les barbelés électrifiés ; l'homme
qui décide, à ce moment, de faire un travelling-avant
pour recadrer le cadavre en contre-plongée, en prenant soin
d'inscrire exactement la main levée dans un angle de son cadrage
final, cet homme n'a droit qu'au plus profond mépris. On nous
les casse depuis quelques mois avec les faux problèmes de la
forme et du fond, du réalisme et de la féerie, du scénario
et de la mise en scène, de l'acteur libre ou dominé
et autres balançoires ; disons qu'il se pourrait que tous les
sujets naissent libres et égaux en droit ; ce qui compte, c'est
le ton, ou l'accent, la nuance, comme on voudra l'appeler - c'est-à-dire
le point de vue d'un homme, l'auteur, mal nécessaire, et l'attitude
que prend cet homme par rapport à ce qu'il filme, et donc par
rapport au monde et à toutes choses : ce qui peut s'exprimer
par le choix des situations, la construction de l'intrigue, les dialogues,
le jeu des acteurs, ou la pure et simple technique. Il est des choses
qui ne doivent être abordées que dans la crainte et le
tremblement ; la mort en est une, sans doute ; et comment, au moment
de filmer une chose aussi mystérieuse, ne pas se sentir un
imposteur ? Mieux vaudrait en tout cas se poser la question et inclure
cette interrogation, de quelque façon, dans ce que l'on filme
; mais le doute est bien ce dont Pontecorvo et ses pareils sont le
plus dépourvus".

45 ans plus tard, ce texte violent reste une borne,
sorte de frontière symbolique séparant deux camps bien
distincts et irréconciliables : Kapo et son
travelling, on est pour, ou on est contre [3]. De même que l’on
est d’accord, ou non, avec les questions d’éthique
soulevées par Rivette : même maîtrisé, le
formalisme léché de Pontecorvo s’accommode-t-il
d’un sujet aussi sensible ? L’efficacité, cette
"joliesse" dont parle Gaspard Noé [3], est-elle conciliable
avec une représentation de la Shoah ? Même armé
des meilleures intentions (Pontecorvo est un progressiste convaincu,
ancien Résistant, et son film est l’un des premiers témoignages
de fiction sur la déportation), un cinéaste a-t-il tous
les droits quand il dépeint la solution finale ? Ces questions
soulevées par le critique sont primordiales et instaurent dès
1961 un débat capital, relayé 40 ans plus tard par Claude
Lanzmann lors de la sortie de La liste de Schindler
: comment filmer les camps de la mort ? Quel angle adopter ? En 1961,
Pontecorvo est l’un des premiers à s’y risquer,
et le retour de bâton va être violent…
Première chose, étonnante : au regard du reste du film,
et notamment de sa dernière demi-heure, le travelling honni
se révèle d’une relative sobriété.
Après qu’Emmanuelle Riva se soit jetée sur les
barbelés, la caméra avance pour un léger recadrage
sur le corps inerte de la suicidée. Fondu au noir, et fin du
fameux plan. Si aujourd’hui encore, on ne voit que ce travelling,
c’est plus pour sa réputation, son intérêt
"historique" et critique que pour sa présumée
abjection : la mise en scène de Kapo s’avère en
fin de compte plus sobre que la mythologie entretenue par le papier
de Rivette ne le laissait craindre. Certes, avec son noir et blanc
étudié, ses contrastes travaillés, son art du
cadrage, du sur-cadrage, de la musique ou du plan-séquence,
le film est l’oeuvre d’un formaliste (doué), mais
celui-ci n’avance pas masqué : oui, Kapo
est un spectacle, efficace, et qui se revendique comme tel, ne faisant
l’économie d’aucun artifice de mise en scène.
Dans le même temps, la minutie de la reconstitution, un souci
de véracité évident et, n’en déplaise
à Rivette, une certaine pudeur, font du film de Pontecorvo
une œuvre autrement plus complexe que ce film censément
amoral et abject voué aux gémonies depuis 47 ans. Tout
au plus, le cinéaste fait-il preuve d’une certaine candeur
en mélangeant une pointe de néo-réalisme (Visconti
et Rossellini furent les premiers à défendre le film)
à une narration très "hollywoodienne".
Car paradoxalement, et Rivette n’en parle pas (Daney encore
moins, qui n’a pas vu le film), le film pêche en fait
ailleurs, via des procédés bien moins raisonnables que
ce simple travelling, faux procès choisi pour l’exemple...
Après un pré-générique d’une concision
glaçante et qui plonge dans l’horreur des camps en cinq
minutes terrifiantes, le scénario (pourtant d’une sobriété
notable dans son premier tiers) s’enfonce peu à peu dans
le mélo bas de gamme, avec l’arrivée dans le camp
de prisonniers russes. Les rouages scénaristiques se grippent,
et la romance (pas forcément invraisemblable pour autant) édulcore
à ses dépends une œuvre jusqu’alors éprouvante
et accomplie. Pontecorvo se brouilla un temps avec son scénariste,
Franco Solinas, initiateur de ce virage à l’eau de rose
qui plût tant aux producteurs italiens qu’ils l’imposèrent
au final. Faute de goût majeure, la bluette entame sérieusement
le crédit du film.
En
cause aussi, la psychologie d’Edith/Nicole, pourtant campée
par une très convaincante Susan Strasberg - fille du célèbre
professeur d’art dramatique Lee Strasberg, remarquée
pour sa composition d’Anne Franck sur les planches. Jeune juive
qui se fait passer pour une prisonnière de droit commun afin
d’échapper à la mort, son accession au rang de
Kapo semble par trop mécanique, éludant les implications
forcément déstabilisantes de cette "promotion"
: jamais Edith ne semble vraiment ébranlée par les conséquences
de sa nomination, d’ailleurs habilement dissimulée derrière
une ellipse grossière.
Enfin, acoquinée avec un SS, la jeune femme trouvera une rédemption
dans un final trop pompeux pour être honnête : on crie
haro sur la mise en scène de Pontecorvo, plutôt retenue,
quand c’est le script conformiste et racoleur de Solinas qui
gangrène finalement le projet. Mise en scène estimable,
scénario regrettable : Kapo est un film bancal,
sur un sujet qui ne saurait souffrir aucun égarement
On comprend alors mieux son importance dans l’histoire de la
critique. Voilà un film qui donne prise à tous les débats.
C’est aussi en cela qu’il est, sinon réussi, du
moins important : même si ce n’était sûrement
pas l’intention du cinéaste, Kapo n’est
pas taillé pour les Dossiers de l’Ecran, mais plutôt
pour les cinémathèques et les foires d’empoigne
cinéphiliques… Comme s’il en disait finalement
autant sur la Shoah que sur la critique, sur les camps de la mort
que sur la mise en scène de l’Histoire au cinéma.
En cela, Kapo est une date, et il est passionnant.
Triste hasard, Gillo Pontecorvo vient de disparaître à
l’âge de 86 ans, le 12 octobre dernier. Alors que son
chef-d’œuvre, La bataille d’Alger,
figure aujourd’hui en bonne place dans les cinémathèques
du monde entier, il faut revoir Kapo avec un œil
neuf, et relire dans la foulée les écrits de Jacques
Rivette. Se joue là, dans ce "dialogue" entre le
film et le journaliste, tout un pan de la cinéphilie moderne,
et une certaine conception de la mise en scène défendue
(ou battue en brèche) par la critique française. Ce
n’est pas le moindre intérêt de ce film équivoque,
dont les qualités et les défauts sont presque aussi
captivants que la prose qu’il aura engendrée depuis bientôt
50 ans.
1. "Au nombre des films que je n’ai
jamais vus, il n’y a pas seulement « Octobre »,
« Le Jour se lève » ou « Bambi »,
il y a l’obscur « Kapo », film sur les camps de
concentration, tourné en 1960 par l’italien de gauche
Gillo Pontecorvo. « Kapo » ne fit pas date dans l’histoire
du cinéma. Suis-je le seul, ne l’ayant jamais vu, à
ne l’avoir jamais oublié ? Car je n’ai pas vu
« Kapo » et en même temps je l’ai vu. Je
l’ai vu parce que quelqu’un, avec des mots, me l’a
montré. Ce film, dont le titre, tel un mot de passe, accompagna
ma vie de cinéma, je ne le connais qu’à travers
un court texte : la critique qu’en fit Jacques Rivette en
juin 1961 dans « Les Cahiers du cinéma ». C’était
le numéro 120, l’article s’appelait « De
l’abjection », Rivette avait 33 ans et moi 17. Je ne
devais jamais avoir prononcé le mot « abjection »
de ma vie. Dans son article, Rivette ne racontait pas le film, il
se contentait, en une phrase, de décrire un plan. La phrase,
qui se grava dans ma mémoire, disait ceci : « Voyez
cependant, dans « Kapo », le plan où Riva se
suicide en se jetant sur les barbelés électrifiés
: l’homme qui décide à ce moment de faire un
travelling avant pour recadrer le cadavre en contre-plongée,
en prenant soin d’inscrire exactement la main levée
dans un angle de son cadrage final, cet homme n’a droit qu’au
plus profond mépris ». Ainsi, un simple mouvement de
caméra pouvait-il être le mouvement à ne pas
faire. Celui qu’il fallait – à l’évidence
- être abject pour faire. A peine eus-je lu ces lignes que
je sus que leur auteur avait absolument raison. Abrupt et lumineux,
le texte de Rivette me permettait de mettre des mots sur ce visage
de l’abjection. Ma révolte avait trouvé des
mots pour se dire. Mais il y avait plus. Il y avait que la révolte
s’accompagnait d’un sentiment moins clair et sans doute
moins pur : la reconnaissance soulagée d’acquérir
ma première certitude de futur critique. Au fil des années,
en effet, « le travelling de Kapo » fut mon dogme portatif,
l’axiome qui ne se discutait pas, le point limite de tout
débat. Avec quiconque ne ressentirait pas immédiatement
l’abjection du « travelling de Kapo », je n’aurais,
définitivement, rien à voir, rien à partager.
Ce genre de refus était d’ailleurs dans l’air
du temps. Au vu du style rageur et excédé de l’article
de Rivette, je sentais que de furieux débats avaient déjà
eu lieu et il me paraissait logique que le cinéma soit la
caisse de résonance privilégiée de toute polémique.
La guerre d’Algérie finissait qui, faute d’avoir
été filmée, avait soupçonné par
avance toute représentation de l’Histoire. N’importe
qui semblait comprendre qu’il puisse y avoir – même
et surtout au cinéma - des figures taboues, des facilités
criminelles et des montages interdits. La formule célèbre
de Godard voyant dans les travellings « une affaire de morale
» était à mes yeux un de ces truismes sur lesquels
on ne reviendrait pas. Pas moi, en tout cas".
Serge Daney : Le travelling de Kapo -
Traffic n°4, automne 1992
2. Antoine de Baecque : La cinéphilie,
invention d’un regard, histoire d’une culture, 1944-1968
(Hachette Littératures)
3. Exemple parmi tant d’autres, cette interview
de Gaspard Noé accordée aux Inrockuptibles (17 février
1998, entretien avec Olivier Père) à la sortie de
Seul contre tous.
Ton personnage est obsédé par la morale. Qu'est-ce
que ce mot signifie pour toi en tant qu'homme et en tant que cinéaste
?
La morale, c'est un terme tellement galvaudé
qu'on ne sait plus ce que cela veut dire. C'est très catholique
de parler de morale, très occidental aussi. A propos de Kapo
(1960) de Gillo Pontecorvo, qui ensuite a réalisé
ce chef-d'oeuvre qu'est La Bataille d'Alger, Jacques
Rivette a écrit dans les Cahiers du cinéma que le
film était abject, sans morale. J'ai vu le film. Quelqu'un
essaie de s'échapper d'un camp de concentration et meurt
dans les barbelés. Il y a un travelling sur sa main effectivement,
ça fait joli et une musique derrière qui accentue
le côté dramatique, le genre d'effet que l'on voit
aujourd'hui dans Titanic ou Il faut sauver
le soldat Ryan. Je pense que s'il s'est indigné
contre le film, c'est pour d'autres raisons : un Italien qui fait
un film sur une petite Juive française qui devient kapo pour
survivre dans les camps, avec l'idée de rédemption
à la fin... Le film avait eu un effet négatif sur
pas mal de gens, mais essentiellement en France, de même que
pour La Bataille d'Alger.
Mais pour Rivette, le film n'était qu'un prétexte
pour dénoncer une certaine façon de filmer la violence
ou la guerre, que l'on retrouve en effet plus tard dans Il faut
sauver le soldat Ryan, par exemple.
Ce que tu peux reprocher au film de Spielberg,
c'est son discours pro-américain un peu manichéen.
Même si le début est magnifique, on entre ensuite dans
une narration très traditionnelle. Pour Kapo,
il n'y avait pas de quoi s'indigner. C'est un film frontal, alors
que le cinéma est peuplé de films beaucoup plus fourbes.
A cause du scandale provoqué par le film de Pontecorvo, soi-disant
le plus immoral de tous les temps, je voulais mettre la musique
de Kapo à la fin de Seul contre
tous, mais j'ai dû y renoncer pour des problèmes
de droits ! Je ne vois pas pourquoi on peut s'indigner du travelling
de Kapo et pas de la musique au piano de Nuit
et brouillard.
Mais Nuit et brouillard d'Alain Resnais
n'est pas une fiction.
Oui, mais il y a un artifice maniériste.
Si tu décides de traiter d'un sujet grave, est-ce que tu
dois clouer ta caméra au sol et n'utiliser aucun artifice
? Je crois qu'à partir du moment où tu fais un film,
tu t'exprimes par les mouvements de caméra, les choix des
éclairages, l'exposition de l'image. Il ne s'agit pas de
morale mais de point de vue. Un cinéaste retransmet dans
son film, plus ou moins bien, sa perception émotionnelle
du monde. La perception de Pontecorvo sur les camps n'était
pas la même que Rivette, qui n'a d'ailleurs jamais pris le
risque d'aborder le sujet. Cependant, à part cet article,
je respecte beaucoup l'oeuvre de Rivette.
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