Autant la critique américaine
dénigrait le cinéaste Jerry Lewis au point de ne même
pas commenter la sortie de ses films, autant en France certains journalistes
encensaient le cinéaste au point de délirer. Il faut voir
que Jerry Lewis, le comique grimaçant, était à
la fois tenté par un classicisme burlesque, dont il se réclamait
à force de références, et un maniérisme
outré où se devinait l’ambition d’être
considéré comme un vrai cinéaste. Pour les critiques
françaises, Jerry Lewis constituait un véritable enjeu
critique majeur au moment où certains commençaient à
douter de la fameuse invulnérabilité de la politique des
auteurs. Aujourd’hui, cinq dvd édités dans une collection
par la Paramount permettent aisément, et sans avoir à
se soucier d’encombrants débats esthétiques ou politiques,
de replacer Lewis dans l’histoire du cinéma et de lui accorder
enfin une place majeure dans la grande tradition du burlesque entre
Stan Laurel et Jim Carrey.
L’essentiel chez Lewis ne se situe pas dans ce qui est souligné
et dit mais dans le gag. Le gag en soi est toujours lourd de sens. Ses
gags sont en effet si tortueux, si conceptuels parfois, si compliqués
qu’ils constituent un ciment d’informations sur son auteur,
son rapport au monde et sa méthode de cinéaste. Ils ont
plutôt tendance à interroger qu’à provoquer
la franche hilarité. Si Jerry Lewis, comme l’ont cru les
critiques français des années 60, est un inventeur burlesque,
son rapport aux gags est la preuve d’une ambivalence présente
dans toutes ses réalisations et jusque dans l’ambiguïté
de son personnage qu’il n’a jamais cessé de faire
évoluer. Jerry Lewis est à l’image de ses films
et de son héros, pris entre l’enfance et la maturité,
l’espièglerie et le maniaque, l’innocence et l’intransigeance,
la légèreté et la lourdeur, le classicisme et le
maniérisme le plus appuyé. En cinq films, Jerry Lewis
va tâcher de se défaire de son image d’éternel
adolescent maladroit pour laisser s’exprimer l’homme. Seulement,
l’auteur n’a aucune idée qui lui permettrait d'exprimer
son rapport au monde sans employer son éternel personnage tout
droit hérité de la grande tradition des burlesques américains.
De cette contradiction émerge un sentiment nouveau dans la comédie
américaine et dont Lewis est bien l’inventeur malgré
lui : une euphorie teintée de malaise jusqu’à la
frayeur.
En 1960, Jerry Lewis (de son vrai nom Joseph Levitch, né en 1926)
est au sommet de sa popularité. Il a déjà tourné
dans vingt-deux films pour la Paramount dont quinze avec son complice,
le célèbre crooner Dean Martin. Lorsque en 1955 ils se
séparent, Lewis est prêt à voler de ses propres
ailes. Il tourne avec des amis quelques courts dans lesquels il parodie
les grands succès hollywoodiens. Pendant cinq ans, avant qu’il
réalise son premier film, The Bellboy (Le
Dingue du palace), il va à la fois enrichir son personnage,
le développer et apprendre de son cinéaste fétiche
et mentor Franck Tashlin tout ce qu’il doit savoir de la réalisation
d’un film.
Tashlin avait fait ses premières armes dans la bande dessinée.
Son style a pour caractéristique d’être proche du
cartoon : ses couleurs sont criardes, ses décors disproportionnés,
ses gags spectaculaires. Lewis y puise la possibilité de développer
son personnage d’idiot infantile et maladroit. Le style délirant
de Tashlin accentue l’immaturité du personnage, le pouvoir
que lui confère son imagination et la possibilité de venir
à bout de toutes les ressources d’un décor extraordinaire.
Jerry Lewis produit Cinderella
(Cendrillon aux grands pieds, également édité
chez Paramount) de Tashlin, une adaptation libre, moderne, bariolée,
monumentale de Cendrillon dans lequel il chante (faux), danse
(grotesquement) et fait étale de ses grands dons de mime. Lewis
est décidé à sortir le film pendant les fêtes
de fin d’année, persuadé que c’est la période
la plus propice à un grand succès populaire. Il doit donc
encore un film à la Paramount pour l’été.
Alors qu’il se rend à Miami pour donner deux représentations
quotidiennes de son show à l’hôtel Fontainebleau,
il imagine dans le taxi un film narrant les mésaventures d’un
groom empoté. En dix jours, il écrit un script de cent
soixante dix pages, passant ses nuits d’insomnie à faire
des repérages dans les différentes salles du gigantesque
palace. Ayant achevé son scénario, il l’envoie à
Tashlin qui le persuade de le réaliser lui-même. Lewis
l’envoie également à Stan Laurel, à qui il
rend divers hommages dans The Bellboy, qui lui donne
son assentiment. Il lui reste moins d’un mois pour réaliser
son film. La Paramount n’en veut pas. Lewis sort neuf cent milles
dollars et fait venir cent trente cinq personnes au Fontainebleau dont
divers artistes du music hall alors présents en Floride.

LE
DINGUE DU PALACE (THE BELLBOY, 1960)
Comme l’introduction
l’indique, The Bellboy est entièrement
dépourvu d’intrigues et doit se voir comme le journal intime
et visuel d’un groom idiot.
En réalité, Stanley le chasseur est loin d’être
si bête. C’est certes un enfant totalement immature et maladroit
mais il est plein de bonne volonté. C’est son excès
de zèle qui parfois le conduit à échouer ou à
déclencher des catastrophes. Stanley est surtout la victime humiliée
de la méchanceté des adultes et d’un monde privé
de fantaisie. Lorsqu’on ne le gronde pas, Stanley réussit
à faire mieux que les autres. Il installe en un tour de main
mille chaises dans un auditorium, dirige un
orchestre
imaginaire, porte une valise sans poignée, change une statue
d’argile représentant une Madone en une vieille matrone
alcoolique... Stanley ne dit pas un mot, il obéit, commet des
impairs dont il cherche sans cesse à se racheter. Ayant perdu
les chiens qu’il devait promener, il profite d’une sortie
sur un champs de course pour dérober les lévriers en compétition.
Si, comme un enfant, il a du mal à s’adapter, Stanley n’est
pourtant pas totalement innocent. Il offre des chocolats à une
femme venue expressément à l’hôtel pour suivre
un régime, il espionne un couple derrière un canapé,
il fume avec nonchalance sa cigarette auprès d’une jolie
demoiselle.
Ce qui étonne aujourd’hui dans The Bellboy,
c’est l’audace de certains gags et surtout la confiance
absolue que semble vouer au spectateur Jerry Lewis. Les gags dépendent
en effet du montage. Ils sont centrés sur l’idée
que le spectateur est dans le coup, qu’il a compris le tour de
passe-passe effectué. L’ayant mis dans la confidence, Lewis
le frustre en s’adonnant à des substitutions de chute.
Par cette attente déjouée, il tente de provoquer l’euphorie.
Sans cesse, Lewis fait des clins d’œil à son public
en misant sur sa mémoire cinéphilique et son intelligence.
Il faut également ajouter aux trouvailles du cinéaste
un système inédit de contrôle vidéo grâce
auquel le cinéaste peut observer sur un téléviseur
les réactions de l’acteur pour mieux s’auto diriger.
Ce système est aujourd’hui employé sur chaque tournage.
The Bellboy, réalisé en noir et blanc,
est un film inspiré des grandes comédies burlesques. Non
content de se faire appeler Stanley, Jerry Lewis fait apparaître
à diverses reprises son futur scénariste Bill Richmond
grimé en Stan Laurel. Celui-ci déambule au fond d’une
piscine ou prend une voix de jeune fille pour appeler sa vieille maman.
En un regard, nous comprenons qu’il est lui aussi un éternel
enfant, le seul complice réel de Stanley le groom avec qui il
partage la croyance dans le pouvoir de l’imagination. Croyances
qui leur permettent à tous deux de réaliser des œuvres
incroyables et absurdes. Ce pouvoir de l’imagination donné
aux enfants s’exprime chez Lewis par des gags surréalistes
dont il est le premier à avoir usé à ce point.
Ainsi, Stanley vient une nuit photographier la lune dans les jardins
de l’hôtel. En un déclic, un flash, la lune se transforme
en soleil, la nuit en jour et les amants réfugiés derrière
les buissons rentrent en courant dans leur chambre. Jerry Lewis utilise
les possibilités du cinéma, le montage, pour laisser s’exprimer
les rêves d’enfant. Cette croyance lie donc les deux personnages,
les rattache dans un monde logique et ordonné où ils sont
sans cesse raillés et montrés du doigt. Echappant à
la norme, ils paraissent débiles aux yeux de leurs supérieurs.
Si Stanley ne parle jamais, c’est qu’on ne le prend jamais
au sérieux. Mais il ne faut pas croire qu’il est muet pour
autant. A la fin de ce film hilarant et sans intrigue, le directeur
de l’hôtel lui demande pourquoi il ne dit jamais rien. Stanley
répond très simplement : « Parce qu’on
ne me l’avait jamais demandé. »
Nous sommes en 1960, Jerry Lewis vient
de réaliser son premier film. Il a donné à son
public son éternel personnage de gentil nigaud. Il se permet,
en conclusion, de dire à ce public, par l’intermédiaire
de son personnage qu’il a désormais, caméra au poing,
quelque chose à raconter. Jerry Lewis est devenu cinéaste.

LE
TOMBEUR DE CES DAMES (THE LADIES' MAN, 1961)
Il est donc
envisageable de voir The Bellboy, première réalisation
de Jerry Lewis, à la fois comme un acte de naissance et de mort.
Décès de l’ancien personnage, du strict comique.
Naissance d’un nouvel héros, plus complexe et qui va se
faire la voix, l’expression de Jerry Lewis le cinéaste.
Stanley était donc logiquement un petit garçon, un sale
gamin espiègle
et
zélé, un peu demeuré et qui aura réussi,
au terme de son apprentissage dans les couloirs d’un Palace, à
trouver des idées à exprimer. Pour sa deuxième
réalisation, The Ladies' Man, Jerry Lewis va
donc naturellement camper le rôle d’un adolescent en prise
avec ses problèmes de puberté.
Essayons de résumer la mince intrigue de ce film dont
le fil pourrait tenir à ce simple canevas : comment un adolescent
castré psychologiquement va-t-il trouver la force d’assumer
son corps et d’avoir confiance en la gente féminine ? Alors
qu’il vient d’obtenir son diplôme de fin d’études,
le jeune Herbert H. Herbert surprend sa fiancée dans les bars
d’un bellâtre. Traumatisé par cet évènement,
il voue désormais une peur maladive aux femmes. Par un concours
de circonstances extraordinaires, il devient malgré lui l’homme
à tout faire d’un pensionnat de jeunes filles. Parcours
initiatique au terme duquel il trouvera confiance en lui en étant
aimé et surtout respecté des femmes.
Le film, le plus étrange de toute sa filmographie, est à
l’image de son personnage. Maladif, tortueux, hésitant.
The Ladies' Man est le premier film comique à
faire peur. En inoculant la maladie et la frustration dans un personnage
burlesque, Jerry Lewis va ouvrir la voie à tout un pan de la
culture comique américaine dont les suiveurs s’appellent
Woody Allen et récemment Jim Carrey (celui-ci faisant signifier
sur son visage les nombreuses névroses dont il est la victime
démunie ; le thème du double, présent et récurrent
chez Lewis, est même le sujet du film Fou d’Irène
des Frères Farelly dont Carrey est la figure centrale).
Pour narrer cette histoire, Lewis, alors l’acteur le mieux payé
d’Hollywood et star absolue de la Paramount, se fait construire
un gigantesque décor en coupe de quatre étages et occupant
deux plateaux entiers. Il utilise une grue munie d’une extension
spéciale pour suivre d’une pièce à l’autre,
d’un étage à l’autre, les déplacements
de ses personnages. Cette grue portera longtemps le nom de son initiateur.
Cet impressionnant décor, constituant à la fois le clou
et l’attraction de ce film très étrange, peut être
vu comme une gigantesque maison de poupée avec laquelle Lewis
s’amuse en cinéaste exigeant. Ce décor témoigne
à la fois d’un caprice et d’une réelle mégalomanie.
Le contrôle qu’exerce en effet Lewis sur le film est total.
Il conjugue les activités de metteur en scène, producteur,
auteur et acteur. A travers ce décor monumental, Jerry Lewis
l’auteur ressemble à s’y méprendre à
son personnage d’enfant gâté.
De la même manière qu’Herbert est maladroit et malade
(au sens psychanalytique), les gags de The Ladies' Man
provoquent, et c’est une première, rire et malaise. Nous
nous amusons de la gaucherie d’un homme diminué physiquement
qui entretient avec les femmes de réels rapports sado-masochistes.
Herbert n’est jamais leur égal. Il obéit aveuglément,
quitte à se faire traiter en esclave. A diverses reprises, il
est humilié et le film s’ouvre sur la plus cruelle des
révélations : il est trompé parce qu’il n’est
pas un homme. Dans cette pension, Herbert est un objet asexué
aux yeux des pensionnaires. La seule amie qu’il possède
est une vieille femme qui le traite comme un bébé et le
nourrit comme un marmot. Le sujet de la phobie des femmes est traité
presque à la manière d’un cauchemar éveillé.
Ainsi Lewis se grime lui-même en sa propre mère dont il
a le dégoût (ce dégoût de la mère sera
traité plus explicitement dans The Nutty Professor
en 1963). Il imagine une femme mi-panthère mi-vampire l’empêchant
de fuir une chambre interdite et cherchant coûte que coûte
à le mettre dans son lit. La première fois qu’Herbert
découvre les jeunes filles du pensionnat, il hurle « Maman
! » et court
se
réfugier à toute enjambée dans sa chambre. L’acteur
se félicite de ne rien pouvoir cacher de ses états d’âme
grâce à ses célèbres grimaces. Mais elles
paraissent ici surtout monstrueuses tant la révélation
des frustrations d’Herbert accable le spectateur.
Lewis approfondit ici son personnage en faisant preuve d’une grande
maîtrise de la mise en scène. Déjà dans The
Bellboy, une certaine intelligence cinématographique
pouvait laisser pantois. Jerry Lewis ne cherche jamais à créer
un gag juste pour faire rire. Le gag doit provoquer du sens et enrichir
la compréhension que l’on a de son personnage. Les vastes
mouvements d’appareil, les superbes plans larges, le système
de décor en coupe lui permettent d’épuiser toutes
les ressources du décor en suivant l’évolution à
la fois géographique et psychologique d’Herbert. Cette
maison de poupées est une prison de femmes dans laquelle Herbert
cherche un refuge et un moyen de s’évader. Elle est un
objet de répulsion et aussi d’attirance ; de la même
manière que l’est un foyer pour un adolescent qui cherche
à s’en extraire tout en y trouvant le confort adéquat
à sa maturation.
Pour la première fois dans l’histoire du burlesque, le
héros n’est plus seulement un être lu à la
grâce et à la maladresse, son inadaptation au monde adulte
est la conséquence d’une pathologie. Herbert n’est
pas seulement asexué, comme l’ont écrit la plupart
des exégètes de Lewis, il est castré. Herbert aimerait
peut-être séduire toutes ces jeunes femmes. Pour l’instant
il en est incapable, diminué physiquement après son humiliation.
Ses mésaventures dans la pension de Madame Watermelon sont les
délires (au sens comique, psychanalytique et graphique) d’un
jeune homme trompé par une femme qui a trouvé le désir
dans les bras d’un homme bien plus viril que lui.
Finalement, Herbert trouvera l’amour dans les bras d’une
femme douce et asexuée. Mais il aura surtout été
accepté des autres tel qu’il est. Il reste désormais
au personnage, maintenant qu’il a su affirmer sa sexualité,
à trouver sa place dans le monde. Ce sera The Errand
Boy (Le Zinzin d’Hollywood).
The Ladies Man avait laissé le personnage de Herbert au stade
du passage à la maturité sex uelle. Ce n’est désormais
plus un adolescent, c’est un garçon qui doit trouver son
chemin et son rôle à jouer dans la société
adulte.

LE ZINZIN D'HOLLYWOOD
(THE ERRAND BOY, 1962)
Morty est peintre en bâtiment à
Hollywood. Remarqué pour ses maladresses, il est engagé
par les producteurs de la Paramutual Pictures pour effectuer discrètement
une enquête dans les studios et rapporter une mine d’informations
utiles aux comptables de la Firme. Espion malgré lui, Morty va
très naturellement gravir un à un les échelons
de la
Paramutual.
De garçon de courses, en passant par technicien, il finira star,
ce statut constituant le degré suprême de la hiérarchie.
Car la star peut imposer ses volontés, comme le producteur, tout
en restant libre de s’exprimer artistiquement.
Comme dans les deux précédents films, le scénario
sert de prétexte à une avalanche de gags et aussi à
épuiser les ressources d’un décor encore plus grand
et complexe où réalité et rêves s’entrecroisent
sans cesse. Si le monde adulte est un lieu délimité par
des règles strictes, Jerry Lewis voit en Hollywood une métaphore
de cet univers exigu où, sans lois, le chaos régnerait
avec l’impossibilité de construire des films et donc de
laisser s’exprimer les rêves d’enfant.
Morty est aussi inexpérimenté que l’étaient
Stanley et Herbert : il accumule les catastrophes, détruit tout
sur son passage par excès de zèle. Comme il le dit lui-même,
il est trop stressé et son empressement à vouloir bien
faire l’empêche de réfléchir aux moyens adéquats
de parvenir à ses fins. Il essuie encore de nombreuses humiliations.
Seulement, dans ce nouveau chapitre de la vie du personnage crée
par Jerry Lewis, Morty est conscient de son incapacité à
trouver des prises avec le monde réel. Monde qu’il abhorre,
qu’il caricature sans cesse, dont il se moque et dont il aimerait
bien pourtant faire parti. La réelle ambiguïté du
personnage s’exprime pleinement ici pour la première fois.
Le double sera désormais le problème principal du personnage
de tous les films à venir de Jerry Lewis. Morty est un enfant
dans le corps d’un adulte, un rêveur dans un monde ordonné,
un innocent qui se rit des puissants et un frustré qui rêve
de parvenir à
se
faire accepter. Cette ambivalence va trouver dans l’expression
dramatique la pleine possibilité de se réaliser librement.
En détruisant un décor avec une bouteille de champagne,
en humiliant par inadvertance une star vaniteuse, Morty va provoquer
l’hilarité de ses pairs.
Jerry Lewis qui, pour la première fois, intègre un vrai
discours à sa narration fait dire au professeur de méthode
dramatique : « Seules quelques personnes sont choisies pour
communiquer et s’exprimer à la place de milliers qui ne
le peuvent, ne savent, ou qui n’ont pas la chance de s’exprimer
(…) Il communique. Et c’est l’essence même de
ce qui fait de grandes stars. »
Profession de foi d’un artiste américain qui se félicite
d’avoir été élu pour être libre. Cette
confession trouve avec The Errand Boy son moyen d’expression
comique le plus savoureux de toute la filmographie de Jerry Lewis. Dans
ce film, en effet, non content une fois de plus de multiplier les gags
surréalistes et dépendants du montage, Jerry Lewis accumule
des scènes toutes simples, des gags limpides dans la plus pure
tradition burlesque. Ici, il grimace sans retenue, accentue l’indécision
de sa célèbre démarche, communique avec des marionnettes
à qui il confie le discours du film. The Errand Boy
est un véritable festival Jerry Lewis où l’acteur
donne toute la mesure de son immense talent. Ce film est une ode du
réalisateur à l’acteur. Lors d’une séquence
célèbre, Lewis se surpasse en singeant en playback le
patron de la Paramutual. Cette simple scène, dont il a composé
la musique, constitue un des moments les plus euphorisants de sa carrière.

DR. JERRY ET MISTER
LOVE (THE NUTTY PROFESSOR, 1963)
Cette étrange
comédie horrifique est encore aujourd’hui le plus célèbre
et le plus apprécié de tous les films réalisés
par Jerry Lewis. Il est le seul qui compte aux yeux de la critique américaine.
Il a même obtenu d’être classé à la
quatre vingt dix neuvième place dans la liste des Cent Films
qui ont fait l’histoire du cinéma selon L’American
Film Institute. Lewis y tente quelques audaces de mise en scène
tout en se montrant éminemment ambitieux sur le contenu. Il s’agit
moins d’une adaptation du chef-d’œuvre classique de
Robert Louis Stevenson, L’Etrange cas du docteur Jeckyll et
Mister Hyde, que d’une relecture originale du film de Victor
Flemming avec Spencer Tracy.
La
grande idée de ce film inspiré d’un film est d’avoir
transformé un gentil docteur, aimable et un peu falot en un crooner
monstrueux et détestable, caricature des playboys frimant dans
les bals de midinettes. Julius est professeur de chimie. Il est la risée
des étudiants qui se moquent de son allure chétive d’intellectuel
et également la victime de ses supérieurs hiérarchiques
qui ne voient pas d’un très bon œil toutes ses étranges
expérimentations. Humilié un jour devant l’étudiante
dont il est secrètement épris, Julius décide de
développer ses muscles pour se venger. Mais il semble plus apte
aux travaux intellectuels qu’aux efforts sportifs. Il réussit
à inventer une formule lui permettant de se transformer la nuit
en un redoutable séducteur prétentieux dont les tours
de chant affolent les filles : l'irrésistible Buddy Love. Ce
dernier tombe lui aussi amoureux de la douce Stella. Un combat à
mort s’engage alors entre les deux personnalités antagonistes
qui tentent de ravir le cœur de la jolie étudiante. Finalement,
Julius triomphera sur Buddy Love non sans avoir avoué ses erreurs
et ses complexes à sa bien-aimée.
Avant de poursuivre plus avant l’analyse de ce film maladif et
bigarré, essayons de résoudre un cliché le concernant
: on a souvent pensé que Buddy Love, le crooner misogyne, était
une caricature de Dean Martin grâce auquel personnage de Jerry
Lewis exorcisait son éternel rôle de faire-valoir. Cette
hypothèse, souvent démentie par Lewis lui même,
est à la fois plausible et non avenue. Que Lewis se soit inspiré
de son ancien partenaire ne fait aucun doute : s’il a pu approcher
un seul crooner au cours de toute sa carrière, son observation
est évidemment empreinte de ses expériences durant quinze
ans avec son comparse. Que Lewis ait utilisé le cinéma
comme objet d’exorcisme pour régler des conflits semble
bien entendu confirmé par la vision de ces films. Mais la caricature
de Buddy Love est si irrésistible qu’elle peut s’appliquer
à toutes les figures fantasmées des starlettes hollywoodiennes.
Lewis, lui même crooner, avait la réputation d’être
parfois tyrannique et capricieux.
Sur
le dernier film qu’il tourna avec Dean Martin pour Franck Tashlin,
Un Vrai cinglé de cinéma, Lewis se montra
si détestable que Tashlin lui demanda de quitter le plateau et
de ne jamais revenir. Quant à la misogynie, elle transparaît
dans tous ses films. Les personnages de femmes, telle Stella dans The
Nutty Professor, sont tous d’une candeur et d’une
douceur exaspérantes, toutes dépourvues d’une réelle
personnalité.
Ainsi Jerry Lewis, par ses simples sujets et choix de mise en scène,
peut sembler à la fois macho, mégalomane et narcissique.
Toutes ses composantes formant un ensemble très original que
nous pourrions appeler Buddy Love. A la fin de The Errand Boy,
Morty, devenu star de cinéma, snobait tout le personnel de la
Paramutual dans sa grosse décapotable. Et l’ultime plan
le montrait dédoublé : la star parvenue s’adressant
à l’ancien peintre en bâtiment. Dédoublement
où se dessinait sur la toile deux faciès, deux grimaces
très expressives et singeant deux attitudes diamétralement
opposées : le peintre ahuri et la star sentencieuse. Si l’individu
trouve bien dans l’expression artistique une certaine forme de
liberté, son contact avec Hollywood lui dérobe une partie
de son âme. Tel est le prix à payer. Lewis expliquait dans
son livre Quand je fais du cinéma que les acteurs ont
tous neuf ans d’âge mental. Une star est donc un gamin à
qui tout semble permis. Sans limite, l’enfant n’a plus à
se soucier des autres et peut se montrer capricieux sans risque d’être
puni.
Le dilemme du cinéaste est donc posé encore une fois à
travers l’équilibre instable de la santé mentale
de son personnage : comment être apprécié des autres
à sa juste valeur, adulé des femmes, considéré
comme un homme intelligent et un expérimentateur tout en conservant
son intégrité ? A ce titre, la question de savoir si Buddy
Love est bel ou bien une caricature de Dean Martin perd toute sa valeur.
A travers ce personnage, une des créations les plus excitantes
du cinéaste, Jerry Lewis pose avant tout son rapport narcissique
à lui-même, au monde et à son métier de cinéaste.
Ce qui étonne dans The Nutty Professor est plutôt
l’expression d’une liberté nouvelle, celle d’un
cinéaste maintenant expérimenté. Lewis use à
la fois de procédés classiques et de trouvailles expérimentales.
Il vole à Tashlin certaines figures de style pour solutionner
des scènes et en faire jaillir le sens : un plan large découvre
la première fois Buddy Love puis un zoom brutal se resserre sur
lui en plan américain. A cela Lewis trouve ses propres solutions
particulièrement efficaces et sensées : caméra
subjective enregistrant les réactions subjuguées des badauds
lorsque Julius vient de se transformer en Buddy Love. Lewis avait été
fortement impressionné par les scènes de transformation
dans le film de Victor
Flemming.
Il réalise lui-même les séances de métamorphose
en faisant preuve d'une audace graphique inédite : flaques de
peinture mélangées, plans cut où se révèle
l'animalité en chaque humain, utilisation dramatique de la musique.
Cette scène fameuse constitue ainsi un de ses plus brillants
tours de force. Les décors révèlent très
efficacement la nature des deux personnalités : murs blancs et
jaunes de l'université aux couleurs mauves et criardes du Purple
Pit, boîte où Buddy Love vient se pavaner chaque soir.
Si le film est en pleine possession de ses nouveaux moyens d'expression,
il souffre, en revanche, entre son sujet, ses inventions et son discours
appuyé, d'un équilibre instable.
Jerry Lewis, que déjà la critique française encensait
outrageusement, semble s'être trouvé dédoublé
à la manière de son héros : lorsqu'il cherche à
faire un gag simple, il amuse gentiment et lorsqu'il veut jouer à
l'artiste et au créateur, il inquiète et surtout agace.
La romance avec Stella est d'une grande platitude, contrastant violemment
avec les expérimentations outrées. Quant à la confession
de Julius devant le parterre d'étudiants, elle est d'une longueur
excessive et multiplie les pires clichés moralisateurs. En fin
de compte, The Nutty Professor ressemble aujourd'hui
à un film bizarre et expérimental, aux audaces pas toujours
payantes mais où Lewis, pour la première fois, semble
avoir essayé de raconter une vraie histoire sans se contenter
d'un scénario prétexte. Les quelques réussites
comiques de ce film mièvre et inquiétant résident
dans certaines trouvailles humbles et burlesques : la montre à
gousset hurlant une marche militaire, les chaussettes plus bruyantes
que les chaussures, Julius s'enfonçant dans la chaise sous les
remontrances de son directeur, la prestation scénique de Buddy
Love. Ces gags ont tout naturellement les vertus d'approfondir les thématiques
du rêve, de l'enfance et de l'humiliation. Obsessions récurrentes
à tous les films de Jerry Lewis et qui trouvent ici une expression
de plénitude au milieu d'inventions souvent grotesques.

JERRY SOUFFRE-DOULEUR
(THE PATSY, 1964)
Si The
Patsy clôt cette édition de cinq films réalisés
par Jerry Lewis, ce n’est peut être pas un hasard. Ce film,
en effet, peut être désormais apprécié comme
une synthèse géniale et un aboutissement. Cette comédie
en couleurs rassemble tous les thèmes chers au cinéaste
et les intègre à une narration et à un discours
cohérent où, pour la première fois, Lewis ne se
contente pas de faire dire ce qu’il pense ou de tout miser simplement
sur le sens des gags. Sans artifices, la mise en scène
classique traite son sujet, l’évolution de son personnage,
et intègre des scènes muettes burlesques sans que jamais
l’harmonie ne soit rompue. Peut-être aussi pour la première
et la dernière fois de sa carrière de cinéaste,
Lewis laisse une vraie chance à tous ses personnages, c'est-à-dire
une réplique, un numéro, une grimace. Ainsi The
Patsy, contrairement aux quatre réalisations précédentes,
ne tourne pas exclusivement autour du personnage interprété
par Jerry Lewis. A ses cotés, il fait jouer de grands metteurs
en scènes de théâtre dont il admire particulièrement
le travail et l’immense Peter Lorre dont la physionomie flegmatique
provoque les fous rires. Quarante après sa réalisation,
The Patsy est le film de Lewis à redécouvrir
et les rares bonus de son dvd déçoivent tant on aurait
apprécié en apprendre davantage sur l’alliance secrète
d’éléments constituants une si entière réussite.
Jerry
Lewis reprend ici le personnage de Stanley le groom qui avait ouvert
cette série dans The Bellboy. Stanley, en apparence,
n’a pas changé. Il est toujours aussi empoté et
puéril. Il est également le jouet et la victime ahurie
de producteurs vénaux d’un grand studio qui ont décidé
de faire de lui artificiellement une star pour engranger le plus d’argent
possible. Au terme d’un apprentissage haut en couleur, où
Stanley se montrera à la fois dépourvu de réel
talent et trop timide pour affronter le public, il trouvera la détermination
de devancer ses manipulateurs zélés pour manifester à
la télévision sa force dramatique de comédien.
En se hissant ainsi en haut des marches de la célébrité,
Stanley aura contenté ses pairs, ses propres rêves de grandeur,
son désir d’appartenir à la société
sans pour autant avoir eu à se débarrasser de sa fougue
imaginative.
Dans ce film, Jerry réussit à faire cohabiter ses deux
personnalités antagonistes sans que l’une n’entrave
la course de l’autre. Au lieu de s’affronter, elles se complètent
et réalisent l’intégrité du personnage. C’est
parce qu’il reste un enfant que Stanley a la force créative
de réaliser un numéro d’acteur exceptionnel, tout
droit inspiré des grands maîtres : Chaplin, Keaton, Laurel.
Mais c’est aussi parce qu’il y a en lui un être dur
et implacable qu’il réussit à imposer ce numéro
à la barbe des producteurs qui désiraient se servir de
lui avant de l’abandonner. Ici, Lewis dénigre férocement
les producteurs. Non contents d’être motivés exclusivement
par l’argent, ils méprisent ce public dont ils extorquent
les ressources. Stanley doit impérativement en quelques semaines
devenir une star. Il ne sait pas chanter, ni même danser, encore
moins raconter des blagues. A que cela ne tienne, il apprendra vite
le minimum syndical pour racoler en chantant de la musique industrielle.
Le cinéaste ne se prive pas ici, sans avoir recours pour autant
à un discours, de remercier son public dont son succès
est la preuve d’une certaine lucidité. En fustigeant les
producteurs, en louant la clairvoyance du public, Lewis se congratule
lui-même.
Mais loin d’être simplement une énième preuve
de sa mégalomanie, cette autosatisfaction signe plutôt
un état d’apaisement. Lewis vient de réaliser cinq
films, il est aujourd’hui un cinéaste compétent
et qui dit avoir
trouvé
sa voie en tant qu’acteur et réalisateur. Il a enfin réussi
à mêler ses ambitions d’auteur à ses dons
d’acteur grimaçant. Il désire être entendu
comme créateur burlesque, se voir ranger dans la tradition de
cinéastes comme Chaplin ou Keaton dont il admire le travail.
Lewis est encore l’un des seuls au milieu de ces années
60 à intégrer de longues scènes dépourvues
de dialogues.
Alors qu’il conte son histoire à une femme, la réalité
se teinte de nuances et Lewis métamorphose un mauvais souvenir
en une scène muette très émouvante, à l’heureux
dénouement. Pourtant, une impression ambiguë nous empêche
totalement d’adhérer au bonheur qui nous est conté.
Au fond nous savons que Stanley a juste été humilié
et qu’il n’a sans doute jamais dansé seul au milieu
du gymnase avec cette jeune fille. Tel est le cinéaste Jerry
Lewis en 1965, un être capable de modifier la réalité
en rêves. Mais ses rêves traduisent tant de complexes et
de frustrations qu’ils se transforment vite en cauchemars.
LES SUPPLEMENTS

Les cinq films sont commentés par Jerry Lewis
et le célèbre crooner Steve Lawrence. Il s’agit
surtout d’évoquer des noms d’anciens comparses du
music hall qu’ils ont tous les deux bien connus. The Errand
Boy et The Patsy ne sont pas proposés avec l’intégralité
des commentaires. Seules quelques scènes sont explicitées
dont, dans The Errand Boy, la fameuse séquence
des bonbons où Jerry Lewis se montre pour une fois intransigeant
vis-à-vis de lui-même.
The Nutty Professor a bénéficié
de deux éditions. La Collector comprend un petit reportage
supplémentaire sur la manière dont Lewis travaillait ainsi
qu’un panégyrique de ce film décidemment très
apprécié.
Les cinq éditions contiennent leurs scènes coupées
ou un bêtisier. Mais dans l’ensemble, cette
collection apporte peu d’informations réellement notables
sur son auteur, son acteur et son travail.