Chérif Saïs : Pour
commencer, quel est votre rapport à Internet ?
Jean-Pierre Mocky : Je
vais bientôt avoir un site internet. Il est à l'étude
pour l'instant. En ce moment, j'étudie un moyen de l'héberger
pour qu'il ne soit pas trop confidentiel. Je possède des affiches
originales, des photos, des copies 35mm et des films DVD à vendre.
Et je cherche souvent des locaux pour installer des salles de cinéma.
Donc j'ai besoin d'un outil pour faire toutes ces choses-là.
Le site est actuellement en construction.
CS : Êtes-vous un grand consommateur
de DVD ?
J.-P. M. : Je reçois
les 50 films distribués par l'Académie des Césars,
je regarde des DVD de films anciens qui sont réédités,
des films français, américains, japonais, etc. Je suis
assez consommateur de ça. Je vois maintenant bien plus de DVD
que de films en salle. Chaque semaine, il sort une quinzaine de films,
et quelquefois je n'ai pas envie d'en voir un seul. Donc si je suivais
l'actualité à la semaine, il y a des semaines où
je n'irais pas du tout au cinéma. Le DVD me permet au contraire
de pouvoir "consommer" tous les jours comme je le souhaite.
Ce qui est intéressant, c'est le choix énorme que propose
le DVD, et particulièrement pour des œuvres anciennes. C'est
formidable, le DVD, c'est la meilleure invention. De plus pour ceux
qui, comme nous, créons maintenant des salles en HD. Avec Woody
Allen, nous allons créer des minis salles à Paris, à
peu près comme le volume de ma pièce, avec 50 fauteuils.
Avec le Brady, je dispose déjà d'une salle, elle a 49
places.
Ronny
Chester : Et vous allez donc faire des projections en HD ?
J.-P. M. : Je fais déjà
des projections HD. Pas pour moi, je tourne en 35mm. Nous avons un vidéoprojecteur
Barco qui va équiper ces quatre salles que nous sommes en train
de créer. Avec beaucoup de difficultés, parce qu'il faut
trouver des emplacements. On en a déjà trouvé quelques
uns. On aimerait en trouver dans chaque quartier, un peu comme les magasins
du style Starbuck Café. Des lieux accueillants où, contre
5 euros, vous pouvez voir un film nouveau.
RC : C'est une façon de
faire renaître des ciné-clubs faits par des cinéastes
?
J.-P. M. : Voilà.
Aujourd'hui, nous ne pouvons pas sortir de films, nous. Parce qu'on
ne peut pas investir. Nous sommes un peu dans le cas de ceux qui ont
des réseaux sur Internet. Si vous avez des locaux, vous ne pouvez
pas les louer à autrui. Par exemple, je connais très bien
une dame qui possède 5 cinémas à Montparnasse.
Woody Allen et moi voulions sortir un film américain formidable
et louer une de ses salles. Mais elle ne pouvait pas, elle ne peut que
la mettre au pourcentage. Mais si au bout d'une semaine, le film ne
marche pas, c'est fini. Et parallèlement à ça,
Woody et moi ne pouvons pas faire de promotion. Par exemple, on ne peut
pas aller à la télévision car au bout d'une semaine,
le film dégage. Le Deal, mon dernier film est
un exemple flagrant. Je suis financé par 13ème Rue. Cette
chaîne me finance à condition qu'elle puisse diffuser le
film la veille de sa sortie. Le 13 mars est donc diffusé mon
film. L'audimat a doublé par rapport à leur programmation
habituelle. Une série fait 80 000 / 90 000 téléspectateurs,
mon film en a fait 183 000. Bon, ce sont des estimations. Et le lendemain,
il n'y avait personne dans les salles... Moi, je ne pouvais pas faire
de pub. Je suis resté au Gaumont Ambassade une semaine, à
Montparnasse une semaine, je suis maintenant au Brady, chez moi, et
il va y rester pendant 6 mois. C'est le problème avec mon petit
système. Si je possédais quatre salles au lieu d'une seule,
je serais toujours à l'affiche et je pourrais faire de la pub.
Mais je ne pouvais pas faire de la promotion sur seulement deux salles.
Et je savais qu'au bout d'une semaine, si je ne faisais pas suffisamment
d'entrées, mon film disparaissait. Ils n'avaient pas la patience
d'attendre qu'il prenne. Voilà la situation. Donc le DVD nous
évite de faire un kinescopage en 35mm ; on a le film directement
pour le DVD, la télévision et la salle. C'est ce que je
conseille aux jeunes. Mais il faut aussi des salles qui puissent projeter
dans ces conditions. Actuellement, il y a seulement 200 salles en France
qui peuvent projeter en HD pour un parc de 4900 écrans. Ce n'est
pas assez. En plus, les compagnies américaines y sont opposées,
malgré les prises de position de George Lucas et de Steven Spielberg
en faveur de la diffusion des films en HD. Mais ils vont y venir peu
à peu. Je crois qu'ici 10 à 15 ans, il n'y aura plus de
films en 35mm.
RC : Vous le croyez vraiment ?
Vous donniez l'exemple de Lucas et Spielberg qui ne sont pas du tout
sur la même longueur d'onde à ce niveau. Le premier est
un supporter convaincu de ce support, alors que le second est plus dans
le classicisme avec un travail de la photo comme seul peut l'apporter
actuellement le grain argentique.
J.-P.
M. : Je connais un peu Spielberg. Je l'ai vu avec Godard,
car lui et moi devions tenir un rôle dans un film de Jean-Luc.
Donc on se connaît bien, Godard, Spielberg et moi. C'est vrai,
lui ne dit pas tout à fait ça. Mais il va finir par y
arriver. Parce que Scorsese est aussi d'accord avec Lucas. Spielberg
est plus réticent. Il parle de Tintin, des choses comme
ça. Il s'imagine évidemment que sur un grand écran,
c'est préférable d'avoir du 35mm. Mais pour la plupart
des films, les films confidentiels, les films d'amour, ce n'est plus
une nécessité. Moi, en tout cas, je m'oriente vers ça.
J'estime qu'on ne peut pas dépenser autant d'argent pour la publicité.
Je le vois maintenant quand je vais en Seine Saint-Denis, dans les quartiers
dits "chauds", la jeune génération commence
à se détacher de ces films de Nicole Garcia, de tous ces
films un peu formatés qu'on nous sort. Les jeunes ne sont peut-être
pas très instruits, mais je suis très populaire chez eux.
Et peu à peu, il y a un glissement vers le DVD, vers un choix
différent plus exactement.
CS : Justement, cette collection
Pathé vous a-t-elle permis de trouver un nouveau public ?
J.-P. M. : Ah oui. Il
y a quand même quelque chose de remarquable, c'est que le chiffre
des ventes est hallucinant. Sur les 28 premiers DVD, on a fait plus
de 350 000 ventes. Ce qui, pour moi, est exceptionnel car je suis quand
même un auteur particulier. A côté des Choristes
ou de Camping, c'est ridicule comme chiffre, mais pour
moi c'est formidable. C'est plus du double que ce que je faisais en
cassettes, 7000 c'était un maximum par film en VHS. Et ce n'est
pas fini car Pathé réédite maintenant certains
films puisqu'ils n'en avaient pas tiré beaucoup au départ.
Il y avait des titres épuisés. Un Drôle
de Paroissien, par exemple, est réédité.
Pour moi, c'est une victoire. J'arrive à toucher ces jeunes gens
qui n'étaient pas nés dans les années 60. Ils naissaient
dans les années 80 et ils ont 27 ans aujourd'hui. Comment pouvaient-ils
voir Le Miraculé à 6/7 ans ? Donc le
DVD a cet avantage-là.
RC : C'est vous qui avez initié
la collection ou on vous l'a proposé ? Car vos films ont mis
un certain temps à paraître.
J.-P. M. : J'étais
un des derniers à être édité. Ce qui s'est
passé c'est qu'on me proposait toujours des petites boîtes,
qui me proposaient 1000 exemplaires. Je n'étais pas chaud. Quand
FPE est entré dans le coup, je me suis dit que ça allait
quand même mieux marcher. C'est pour ça que j'ai attendu
que Pathé fasse appel à moi. Le jour où ils ont
pris les 50 films a été un grand jour. Ils ont commencé
à en prendre 7, c'était un contrat avec une option. Ce
n'était pas gagné au départ. Peu à peu le
nombre est monté à 42, maintenant il y a en a 51. Vous
avez vu mon dernier bouquin, "Mocky s'affiche" ?
Il sort bientôt. Hier, j'étais à la Foire aux livres.
J'en ai vendu beaucoup. Ca part assez bien, le livre contient 50 affiches
et 250 photos. A 21 euros, ce n'est pas très cher par rapport
à ce qu'il y a dedans.
CS : Sur les DVD,
il y a des extraits du documentaire "Mocky Story" en bonus.
Aura-t-on la chance de le voir un jour édité en intégralité
?
J.-P.
M. : Le problème, c'est que ce film s'arrête
brutalement. C'est une drôle d'histoire. Jack Lang, qui a été
l'un des meilleurs ministres de la culture, voyait que j'allais dans
les maisons de culture, les maisons de jeunes et de loisirs, etc. Quand
j'arrivais, un conférencier rapportait ce que j'avais fait, mais
ce n'étaient que des paroles. Jack me disait que tous les réalisateurs
confirmés devraient faire des films de présentation sur
leur œuvre. L'idée a été de prendre un extrait
significatif de chaque film et d'expliquer pourquoi on l'avait fait.
Quand on arrivait dans une maison de culture, on projetait ce petit
film en début de rétrospective, et les gens savaient ce
que j'avais fait et pourquoi, mais par l'image et non par un type qui
racontait des histoires. Donc ce film existe toujours, il a 7 bobines,
il fait 2 heures. Mais il s'arrête à un moment. Le dernier
film concerné date de 1990. Il faudrait le réactualiser,
en faire un deuxième.
RC
: Un tel film pourrait parfaitement accompagner un DVD qui serait une
superbe édition spéciale.
J.-P. M. : Il n'a pas
été édité parce qu'il ne fait pas vraiment
partie de la collection. Il devrait probablement sortir un jour chez
un éditeur universitaire.
RC : Êtes-vous
consulté par Pathé sur le choix des sorties, sur le rendu
technique des films ?
J.-P. M. : Oui, ils me
consultent. C'est une équipe de jeunes qui font ça très
bien. Le problème que je rencontre, c'est que je suis fâché
avec beaucoup de monde. Je parle des journalistes. Par exemple, je suis
fâché avec Première. Je trouve que Première
s'est trop américanisé, est devenu trop snob. Ca allait
encore quand Alain Krüger était directeur de la rédaction.
Mais depuis, je ne fais plus de projection pour Première. D'ailleurs,
je ne fais plus du tout de projections de presse. Je suis fâché
avec Studio, Première et Cinelive. Je n'existe pas pour eux et
ils n'existent pas pour moi. Je faisais une émission l'autre
jour où je disais qu'ils ne sont pas chauvins, en fait ils s'occupent
surtout du cinéma américain et étranger (chinois
et japonais). Les autres, comme L'Avant-scène, ça va,
ce sont des gens qui m'ont toujours soutenu mais ils n'ont pas d'influence.
Les Cahiers du Cinéma en ont un peu plus, mais ça ne va
pas très loin. J'ai vendu une vidéo grâce aux Cahiers
du Cinéma, mais c'est anecdotique. (Rires) Les Cahiers, ils se
branlent un peu moins, mais ça reste confus. Alors être
dans les Cahiers, ce n'est même pas très intéressant.
Donc finalement, je ne travaille qu'avec mes copains Renaud, Gerra et
Yann Moix qui défendent mes films. Ce sont mes trois copains.
Les autres ? Il y a des journalistes gentils, des gens qui sont biens.
Or quand on sort ces DVD, ils ne bougent pas trop. Mais je vends. Imaginez
si j'étais dans le Figaro ou le Monde, mais je n'y suis pas.
Mes DVD sortent, mais on n'en parle pas. C'est un peu sous le manteau.
Autrement on en aurait vendu plus, mais je reste satisfait du résultat.
CS : Certains DVD de la collection
sont sous-titrés en anglais, comme Solo ou L'Albatros. Est-ce
une volonté de toucher un public international ?
J.-P. M. : Oui, et j'ai
voulu aussi des sous-titres pour malentendants. Mais on ne m'a pas toujours
suivi malheureusement.

RC : Justement, comment votre
cinéma est-il perçu à l'étranger ? Votre
image y est-elle différente ?
J.-P. M. : Oui, ça
marche beaucoup mieux pour moi à l'étranger. Aux Etats-Unis,
je suis très connu dans un certain milieu. Mes DVD circulent
aux Etats-Unis dans les universités, dans certains clubs. En
Angleterre aussi d'ailleurs, ainsi qu'en Espagne et au Japon. Finalement,
je suis assez connu à l'étranger ; même en Birmanie,
ils passent mes films. C'est bizarre. Je ne souffre pas vraiment de
ça, mais quand vous voyez les nouveautés en DVD dans le
Figaro Magazine, je n'y suis jamais.
RC : En même temps, vous
n'êtes pas vraiment représentatif des lecteurs du Figaro
Magazine !
J.-P. M. : Non, d'accord.
Mais je ne suis pas dans le Parisien ou Libération non plus.
De temps en temps, Skorecki, qui est un vieux fou, dit que mes films
sont géniaux etc. Et il fait une ou deux colonnes dans Libé
quand ils passent à la télé.
RC : En France, on retient plus
votre réputation de grande gueule. Alors qu'à l'étranger,
ce sont peut-être plus les films eux-mêmes qui sont considérés
?
J.-P. M. : En France,
il se passe ceci : comme je gueule tout le temps à la télévision,
les gens me connaissent aussi et surtout pour ça. Je suis une
espèce de tribun. Mais ça ne fait pas venir un rat au
cinéma. Par exemple, hier, j'ai fait Café Picouly
à la télé. C'est un brave type Picouly, je l'aime
bien. Alors j'y suis allé et je me suis retrouvé devant
Vavasseur, un critique du Parisien, qui a descendu mon film. Mais d'une
manière bien désagréable. Alors je l'ai descendu
aussi, bien entendu ! Ce pauvre Vavasseur dit du bien de tous les films
qui sont dans le vent. Quand il y a un Ozon, il dit que c'est bien ;
quand il y a le contraire d'un Ozon, il dit que c'est bien aussi. Il
met des étoiles, 3 étoiles, 4 étoiles… Non
mais c'est incroyable. Pour moi, c'est un con intégral, que voulez-vous
que je fasse avec un type comme ça ? Je ne peux rien faire.
RC
: Et vous prenez vraiment du plaisir à aller sur les plateaux
télés, ou c'est une obligation pour vendre vos films ?
Est-ce le seul moyen de vous faire entendre ?
J.-P. M. : Je vais vous
dire maintenant pourquoi je vais y aller de moins en moins. J'ai fait
La Méthode Cauet, j'ai fait n'importe quoi. J'étais
avec les pêcheurs l'autre jour… bon, ils ne vont pas au
cinéma de toute façon. Mais c'est parce que c'est la seule
manière que j'ai de me faire connaître. Puisque je n'ai
pas d'argent pour faire de la publicité, et que les journaux
que je viens de citer ne parlent pas de moi, L'autre jour, j'avais une
photo dans Première parce que j'étais avec les Don Quichotte.
Mais ça n'a aucun rapport avec le cinéma. Moi, j'aime
bien les Don Quichotte, mais dans Première ?! Je les connais
les gars de Première, comme Christophe Carrière qui est
l'un de mes amis. Ils sont dans une espèce de snobisme cinématographique
qui ne me plaît pas. On arrive à cette chose absolument
extraordinaire, c'est de dire ou c'est moi qui ai raison ou c'est eux.
Mais comme les autres sont très nombreux, c'est eux qui ont raison.
Ou bien le cinéma c'est le mien, celui de Bunuel, d'Orson Welles
ou de Godard, ou alors c'est Camping, Les Choristes,
San Antonio, Arsène Lupin,
L'Auberge rouge, Boudu sauvé des eaux
façon Jugnot. Bref des conneries. En plus il y a une autre chose
qui m'agace. Je suis d'origine juive, donc je ne suis pas raciste, je
suis même profondément anti-raciste. Mais quand on me montre
Madame Nathalie Baye en train de s'occuper d'un enfant arabe, ça
me tue. J'aime trop les Arabes, je trouve que c'est presque dégradant.
Alors évidemment qu'on doit s'occuper d'un enfant arabe malheureux,
bien sûr. Mais mettre l'accent dessus, comme tous ces films voulant
lutter contre le racisme fait que cela se retourne contre eux. Je trouve
que c'est très mauvais, de forcer comme ça. Il ne faut
pas être raciste, point. C'est comme si j'allais au restaurant
avec un ami arabe et que je disais au serveur : « Je m'excuse,
mais il faut lui donner à manger à lui aussi. »
Parce qu'il est arabe ? Il est arabe, il mange comme moi, c'est tout.
Donc, à mon avis, il ne faut pas attirer l'attention dessus,
c'est contre-productif. Et en plus, ils font des films comme ça
pour gagner du pognon. Ca me rappelle quand je me suis fâché
avec Schlöndorff pour Le Faussaire. Il utilisait
des ossements humains pour faire une démonstration. Il y avait
Jean Carmet qui présentait des photos de cadavres. Je lui ai
dit : « D'accord, tu prends les restes d'un attentat, mais
donne l'argent aux familles. Ne va pas gagner de l'argent avec ça,
c'est horrible. » Vous savez, gagner de l'argent en luttant
contre le racisme, non. Oui, luttons contre le racisme mais donnons
l'argent produit par le film contre le racisme aux gens qui en ont besoin.
Mais ne nous mettons pas l'argent dans les poches en parlant des enfants
juifs, des camps de concentration, etc. M. Spielberg est juif et fait
un film La Liste de Schindler. Et il empoche tout l'argent.
RC : Pas vraiment, il a crée
la Shoah Foundation avec son argent. Et il s'est impliqué dans
d'autres associations.
J.-P. M. : Bon, d'accord,
tant mieux. Et c'est très bien. Cela dit, je ne sais pas combien
d'argent du film il a mis dedans. Mais lui l'a fait, d'accord. Mais
les autres ne le font pas.
RC : Pour revenir à la télévision,
vous avez été visionnaire à l'époque de
La Grande lessive, pour prévenir de ses dangers. Pourtant à
cette époque, la télé avait encore des valeurs
et des ambitions éducatives et beaucoup croyaient que c'était
un moyen "d'élever les masses". 30 ans plus tard, toutes
vos prédictions se son réalisées en pire, que pouvez-vous
dire aujourd'hui par rapport à ce film et notre situation actuelle
?
J.-P. M. : La
Grande lessive est toujours d'actualité. D'ailleurs
les Etats-Unis me l'ont racheté. C'est un film qui marche toujours
très fort. Je lutte avec mon histoire de racisme, parce qu'à
chaque fois qu'on présente à la télévision
un sujet avec un Arabe, un Juif, un Chinois ou un noir, immédiatement
les gens se précipitent. J'avais un assistant du nom de Radu
Mihaileanu, qui a fait Train de vie, il ne travaille
que sur ça. Je veux bien que ce soit un combattant, mais c'est
quand même dur de faire une carrière en se servant de ça.
Prenez par exemple Crossfire, un vieux film américain.
Ca, c'était un film ! Qu'il ressorte Crossfire
en salles et pas seulement en DVD. Voilà un film contre le racisme
! On ne peut pas faire mieux que celui-là. Pourquoi ne pas le
ressortir au lieu de réaliser sans arrêt des trucs formatés
? Ce qui est grave, c'est qu'on ne trouve pas du Kubrick là-dedans.
Le problème de ces films-là, c'est que ce sont des mélodrames
larmoyants, avec une espèce de condescendance pour des petits
Arabes. Mais pourquoi ? Ils sont comme nous ! Moi, ça me hérisse
! En fait, dans les commissions de télévision, ils vous
font faire ça tout le temps. Tout cela n'est qu'un alibi.
CS : On parlait tout à l'heure
de la réception de vos films à l'étranger. Vous
avez été assistant pour Fellini et vous avez eu une carrière
italienne.
J.-P.
M. : Assistant, si vous voulez. En 1952, j'avais 19
ans. J'étais engagé comme comédien à l'année
avec Jean-Louis Trintignant et Maurice Ronet, car à l'époque
les Italiens engageaient des Français parce qu'ils n'avaient
pas ce type de physionomie. Ils avaient des gens comme Mastroianni,
des acteurs très typés. Quand ils tournaient un film où
il y avait un comte ou un personnage étranger, ils avaient besoin
d'un staff pour ça. Dino De Laurentiis avait engagé plusieurs
personnes, dont moi. On était sous contrat, on touchait de l'argent
chaque mois, et on attendait d'avoir des rôles. C'est comme ça
que j'ai travaillé sur La Strada. Fellini préparait
son film dans ce studio. Je m'emmerdais, j'étais payé
pour ne rien faire. J'ai demandé à être assistant
stagiaire. Voilà comment ça s'est passé.
CS : En France vous êtes
le seul à avoir fait un cinéma comparable à la
comédie italienne. D'ailleurs, vous avez tourné avec Alberto
Sordi. Vos personnages sont un peu des "monstres" comme ceux
que Risi mettaient en scène. Doit-on cela à cette expérience
italienne ?
J.-P. M. : J'ai joué
le rôle principal d'un film à sketchs d'Antonioni, Les
Vaincus. Puis j'ai été assistant de Visconti,
ce qui était encore tout à fait autre chose. Visconti,
ce n'était pas pareil que Fellini. Fellini préparait des
pâtes à midi pour ses techniciens, Visconti allait manger
dans un restaurant six étoiles en laissant son équipe
bouffer de la merde. Il y avait plusieurs avantages à travailler
en Italie. D'abord l'engagement de personnages pittoresques comme ceux
que j'ai engagés moi par la suite à Paris, des personnages
qui soi-disant parlent faux. En réalité tous ces personnages,
qu'on a regroupés sous le nom de "Mocky Circus", viennent
de Fellini. Fellini engageait aussi des gens de la rue. J'ai conservé
ça de lui. Et deuxièmement, à propos de mon ami
Dino Risi, on racontait que j'étais le "Risi italien"
et lui le "Mocky français" ! (Rires). Les journalistes
disaient ça à l'époque.
CS : C'est comme ça que
vous avez été amené à faire Le Témoin
avec Alberto Sordi ?
J.-P.
M. : Oui. Alberto m'a été présenté
par Fellini. C'était un type assez difficile. Fellini lui a dit
: « Tu dois tourner avec Mocky. » En réalité,
l'histoire du Témoin était beaucoup plus
compliquée que ça. Le Témoin,
ce devait être Jean Gabin. Il est mort trois jours avant la date
prévue pour le tournage. Le film prévu, c'était
Noiret / Gabin. A l'origine, dans le film, Gabin était pianiste
et non pas peintre. C'était un pianiste soupçonné
d'avoir violé une petite fille, etc. Avec Sordi, on en a fait
un peintre qui rénove la cathédrale de Reims. Ca s'est
très bien passé avec lui. Sordi est un acteur génial,
et on a gardé un excellent souvenir de ce film. Noiret en parle
aussi dans son livre, d'ailleurs.
RC : Les tournages des films de
Fellini étaient souvent un maelström créatif. On
sait que les vôtres ne sont pas toujours de tout repos et que
vous aimez "secouer" vos acteurs. Votre méthode de
travail, cette sorte de foutoir, s'inspire-t-elle de votre expérience
italienne ?
J.-P. M. : Oui. Mais sans
aller jusqu'à ce que fait Jean-Luc (Godard). J'ai fait un film
avec lui, Grandeur et décadence d'un petit commerce de
cinéma avec Jean-Pierre Léaud. Jean-Luc travaille
à l'inspiration, comme Gus Van Sant d'ailleurs. Moi non, j'ai
une ligne, je sais où je vais. Et à partir de cette ligne,
il y a beaucoup d'improvisation. Mais une improvisation contrôlée.
Compte tenu des petits budgets, je ne peux pas me permettre de faire
des excroissances ou de tourner des choses qui ne seront pas montées.
Comme je suis aussi monteur, je sais ce que j'utiliserai ou pas. En
réalité, il y a bien un foutoir, mais ce foutoir vient
surtout du fait qu'on a des équipes complètement tordues.
Il y a des jeunes, des gens des écoles. Il n'y a pas la discipline
classique des grands films où tous les postes sont pourvus d'assistants.
Chez moi, il n'y a même pas de scripte quelquefois.
RC : Voyez-vous ça aussi
comme un besoin pour créer ou est-ce seulement une contrainte
?
J.-P. M. : On n'est pas
dans l'armée. Or les films c'est un peu comme une structure militaire,
il y a l'adjudant, le sergent, le lieutenant, le capitaine, etc. Mais
ça ne va pas avec l'art ça, quel que soit l'art. En musique,
il y a une certaine discipline dans l'orchestre mais pas toujours. Un
chef d'orchestre vous dira que les Allemands sont très stricts
mais en France, il y a des distorsions pendant les répétitions.
RC : Il y a une citation célèbre
de John Carpenter qui disait : « Faire du cinéma, c'est
déplacer une armée derrière une montagne avant
le coucher du soleil. » Lui aussi est un cinéaste
indépendant, d'une certaine manière, qui a eu du mal à
monter la plupart de ses films.
J.-P. M. : Pour lui, c'était
peut-être ça. Il faut aussi penser à une chose :
les techniciens n'en ont rien à foutre du film. Il faut bien
comprendre ça. Dans ce sens-là, ce sont peut-être
des militaires qu'on dirige. Aujourd'hui ce qui est redoutable, c'est
que vous engagez des assistants, des techniciens, qui sont quelquefois
des gens qui détestent ce que vous faites et préfèrent
ce que tourne le gars qui ne les a pas engagés. Ca donne des
situations très bizarres parce qu'au lieu de protéger
l'œuvre qu'ils créent, ils s'en foutent. Par exemple, les
repas. Il m'est arrivé un truc dans Robin des mers,
j'avais un superbe crépuscule, dans lequel on devait voir passer
des chevaux au bord de l'eau. Il fallait tourner à 19h45. On
arrête à 18h30, les gars commandent du couscous au restaurant
et attendent. Il n'y en a pas un qui s'est levé pour dire que
le ciel va s'obscurcir. Ils ont fini tranquillement leur couscous, ils
ont pris leur glace et leur café. Et quand ils sont sortis, il
faisait tout noir. Dans le film, je n'ai donc pas l'image que je voulais.
Je ne trouve pas ça très bien. Par contre mon ami Polanski,
quand il a tourné Tess, il dirigeait justement
une armée. Ils étaient assis et attendaient les nuages
pendant des journées entières. Moi, avec mon petit budget,
et à cause d'un couscous, j'ai raté mon plan.
RC : Êtes-vous souvent en
conflit avec vos techniciens ?
J.-P. M. : J'ai cessé
d'être en conflit. Quand je les connais, je ne suis plus en conflit
avec eux, je prévois. Quand je veux faire un crépuscule,
je ne vais pas envoyer les gens manger à 18h30 mais deux heures
plus tard. Mais sur ce film, j'avais confiance en eux, l'équipe
était bien. Et ça n'a pas manqué. Et à la
télévision, c'est encore pire. Je les plains, les mecs
de la télé. L'état les paye, ils s'en foutent complètement.
Quelquefois, dans mes films, il y a des gens qui font des efforts parce
que je suis un indépendant. Mais alors sur des gros films, rien
à foutre !

CS : Tout à l'heure, vous
parliez de Jean-Luc Godard. Vos premiers films sont contemporains de
la Nouvelle Vague, mais ils ressemblent plus à ce qu'on faisait
dans le cinéma français années 30. La "gouaille"
et les gueules de cinéma dans vos films renvoient davantage à
ces œuvres très dialoguées et mettant en lumière
les seconds rôles. Comment vous situez-vous par rapport à
ces deux conceptions du cinéma ?
J.-P. M. : Godard et moi
avons disjoncté après À bout de souffle.
À bout de souffle était le premier film
de Godard qui pouvait paraître "normal", qui pouvait
ressembler à Ultime razzia de Kubrick ou aux
premiers films d'Aldrich. Après, il est parti complètement
ailleurs. Moi, je suis resté dans la tradition, dans le cinéma
d'auteur populaire des années 35.
CS : Pourquoi voit-on si peu de
femmes dans les premiers rôles de vos films ? C'est souvent un
univers masculin.
J.-P. M. : Si, il y a
eu Catherine Deneuve dans Agent trouble, plusieurs
femmes dans Les Saisons du plaisir, Marianne Basler
a le rôle principal de Vidange, Jacqueline Maillan
dans Une nuit à l'Assemblée Nationale,
Marion Game dans L'Albatros, Anne Deleuze dans Solo,
etc. Il y en a quand même pas mal. Il y en peut-être moins
dans mes derniers films, encore que ma femme joue souvent le rôle
principal.
CS : Ce n'est souvent pas le personnage
principal. Ca ne vous intéresserait pas de faire un film centré
sur une femme, comme Chabrol le fait souvent ?
J.-P. M. : Je viens de
finir un film il y a deux semaines dans lequel une femme américaine
est la vedette. C'est une femme fatale, elle tient le rôle principal.
RC : Vous avez tourné avec
plein de stars, les jeunes aujourd'hui ne s'en rendent pas compte. Vous
avez tourné avec l'acteur le plus adulé en France qui
était Bourvil. Ce n'est plus le cas depuis un certain temps même
si vous êtes fidèles à Michel Serrault. Est-ce un
choix délibéré ? Une contrainte économique
? Un refus des stars d'aujourd'hui ?
J.-P. M. : Pas du tout,
je tourne avec Jean Réno. Je vais commencer un film avec Dujardin,
Renaud, Poolevoerde. J'ai tourné avec Jacques Villeret il y a
3 ans sur Le Furet. J'ai tourné avec Charles
Berling, je viens de travailler avec Thierry Frémont, Bruno Solo.
Je tourne avec plein de gens. Mais ce qui s'est passé, et vous
l'avez dit tout à l'heure, c'est que la Nouvelle Vague n'existe
plus et la nouvelle Nouvelle Vague non plus. Il n'y a pas de troisième
vague. Il y a des cinéastes comme Klapisch et Ozon, que je n'apprécie
pas pour ne rien vous cacher. Moi, L'Auberge espagnole,
ça m'a fait chier. Et je ne supporte pas 8 femmes.
Bon, ils ont du talent. Pareil, il y aussi du talent dans La
Môme, tous ces films-là. Mais ce n'est pas mon
truc. Comment vous expliquer, c'est difficile. Ce sont des esthètes.
Avant il y avait des gens comme Carné, Becker, Clouzot. C'étaient
des cinéastes qui rentraient dans le vif. Le Corbeau
et Casque d'or sont des chefs-d'œuvre, pas des
films d'esthètes.
RC
: Certains pouvaient être des esthètes. Carné, par
exemple, s'appuyait sur une imagerie poétique. Becker, dans Touchez
pas au grisbi, faisait du film noir à la française.
J.-P. M. : Carné
n'était pas esthète du tout, c'était un ouvrier.
Les Enfants du Paradis n'est pas un film esthétique,
c'est un film avec des grands personnages, étonnants et populaires.
Aujourd'hui, on présente dans L'Auberge espagnole
trois jeunes cons qui partent en Espagne. Mais j'en ai rien à
foutre de ça, mais alors rien à foutre ! Ca me donne d'abord
l'impression que les jeunes d'aujourd'hui sont des connards, ce qui
n'est pas le cas. Ca nous montre des Audrey Tautou, des machins comme
ça qui sont imbuvables, donc qui ne suscitent pas la même
envie sexuelle que dans le temps Danielle Darrieux ou des filles qui
étaient plus "baisables", si vous voulez. Alors on
se rapproche, effectivement, du public. C'est vrai qu'il y a beaucoup
plus d'Audrey Tatou dans le public qu'il n'y a de Danielle Darrieux.
Mais tout ça crée un système. C'est-à-dire
qu'on a l'impression de rentrer dans des draps sales. Au lieu de vous
échapper par le rêve, vous vous retrouvez dans un supermarché.
Ca, je ne supporte pas. A force de rendre les acteurs tellement naturels,
on les fait disparaître. Que ce soit Fernandel ou Bourvil, ils
avaient des tics. James Cagney en avait aussi. Maintenant, ils n'ont
plus de tics, donc ils deviennent totalement impersonnels. Quand je
vais au cinéma voir ce genre de film, j'ai l'impression de faire
mes courses. Mais pourquoi pas, je ne les méprise pas ces gens-là.
Et il ne faut pas croire non plus que je méprise le public !
Mais quand je vois le film de ma copine Zabou Breitman qui me fait baiser
Campan par Berling, ça ne me plaît pas. Ce n'est pas parce
que je n'aime pas les homosexuels, j'adore les homosexuels ! Mais ce
n'est pas beau. Ce n'est pas Mort à Venise,
ni même Philadelphie avec Tom Hanks. C'est quelque
chose de merdique et de sale. Et quand je vois Monsieur Bacri qui baise
sa femme de ménage, tout ça me débecte. C'est quelque
chose que je ne veux pas voir au cinéma. Je le vois dans la rue,
dans les quartiers, dans ma maison. Je ne veux pas aller au cinéma
pour voir ça.
RC : C'est en effet à mille
lieues de votre cinéma. On parlait de "monstres", de
cirque, de Commedia dell'Arte...
J.-P. M. : Oui, c'est
ça. La Commedia dell'Arte, c'est marrant. Becker a représenté
le gens de la rue avec Antoine et Antoinette. On peut faire, il ne faut
pas sucrer complètement ce type de films. Mais quand je vois
Ozon qui fait embrasser au sol cette vieille jument de Fanny Ardant
avec ma copine Deneuve, deux vieilles peaux qui se bécotent par
terre, moi je ne me permettrais pas de faire ça. On dit que je
suis misogyne, mais je ne me permettrais pas ! Et puis elles chantent
de temps en temps, mais c'est hallucinant de connerie ! En plus c'est
un copain à moi qui a écrit la pièce, Robert Thomas.
Il devrait se retourner
dans sa tombe. Ca n'a
rien à voir avec la pièce initiale, qui était une
petite pièce policière. Ca n'a aucun intérêt.
Alors ces gens-là sont portés aux nues.
Qu'est-ce
que vous voulez ? J'appartiens
au même siècle, mais je ne peux pas appartenir à
ça. Je ne comprends pas pourquoi il est allé faire ce
truc-là. Il a réalisé quelques films intéressant
comme Sous le sable qui
était pas mal. Qu'est-ce qu'il est allé foutre là-dedans
? C'est comme Besson, pourquoi est-il devenu producteur ? C'est un garçon
qui avait beaucoup de talent. Et que produit-il maintenant, Vincent
Pérez et Richard Berry ? Il y a de quoi se flinguer. C'est pour
ça que je ne comprends pas bien la situation actuelle. Je vous
raconte tout ça pour vous répondre quand vous me dites
que je suis isolé. Effectivement, je suis isolé, je ne
peux pas parler avec ces gens-là. Je ne peux pas aller dans un
festival et être comparé à eux. Je ne me sens pas
à l'aise, je veux aller avec Bertolucci, avec Eric Rohmer, des
gens comme ça.
RC : Il n'y a vraiment personne
aujourd'hui, parmi les jeunes réalisateurs français, qui
trouvent grâce à vos yeux ?
J.-P. M. : Il y a des
gens bien, mais je ne les connais pas personnellement. De temps en temps,
je vois un film intéressant. Il y a des films intéressants,
je ne dis pas le contraire. Mais c'est cette espèce de recherche
: « Je vais baiser ». Il y a quelque chose de choquant
dans la façon dont on présente les jeunes. Je les aime,
les jeunes, mais on me les présente comme des connards finis.
Voilà ce qui me fait peur. Qu'est-ce que ça va donner
dans 10 ou 15 ans, quand on verra ces films ? C'est comme si aujourd'hui
vous allez voir un film de Michel Boisrond. Voici un exemple : en 1965,
je sors La Grande frousse en même temps qu'un
film appelé Comment épouser un Premier Ministre
? avec Jean-Claude Brialy. Ce film fait 150 000 entrées
et moi 47 000. Revoyez-le maintenant, et vous avez la même chose
que ce qu'on est en train de nous raconter. Brialy faisait un ministre
à la con avec une connasse autour de lui, c'était complètement
con. Vous ne le verrez jamais ce film-là aujourd'hui, sauf peut-être
sur une chaîne câblée.
RC : Il n'avait pas été
censuré celui-là à cette époque ?
J.-P. M. : Non, c'est
le film de Jacques Feyder qui a été censuré. Albert
Préjean jouait un ministre qui se faisait une fille dans l'hémicycle,
c'est pourquoi il a été censuré. Feyder, lui, était
un grand metteur en scène.
RC
: Puisqu'on parle de sexualité, vous avez pris le contre-pied
la de révolution sexuelle avec des films comme L'Etalon ou Les
Compagnons de la Marguerite. Avant Calmos de Bertrand Blier, il y avait
vos films.
J.-P. M. : Oui, j'étais
avant lui. J'ai eu l'idée des Compagnons de la Marguerite
en raison de mon parrain qui avait l'habitude de changer les actes de
naissance. C'est un de mes films qui marchent le mieux. Il y a environ
un an et demi, je l'ai présenté au Forum des Images au
Centre Pompidou. Il y avait 700 personnes. C'est toujours un grand succès
aujourd'hui, les gens rigolaient comme il y a 30 ans.
RC : Votre visibilité aujourd'hui
est relativement pauvre. Dans les années 70 et 80, on voyait
encore vos films en prime time, en deuxième partie de soirée
ou même dans les après-midi de jours fériés.
Dans les années 90, on vous a peu à peu évacué
de la programmation.
J.-P. M. : On me voit
encore sur le câble. Mais c'est aussi parce que les cases ont
disparu. Maintenant, il y a de moins en moins films diffusés
sur les grandes chaînes. Il n'y a quasiment que des séries.
Au bout d'un certain nombre d'années, on évacue des gens
et on en prend d'autres.
RC : Avez-vous eu l'idée
de réunir autour de vous, ou bien d'aider, de jeunes réalisateurs
francs du collier comme vous qui peinent à monter leurs films
dans le système tel qu'il est ? Avez-vous pensé un jour
être une sorte de "Roger Corman français" ? D'autant
que vous avez la volonté de maîtriser les différentes
étapes de la vie d'un film, de la production à l'exploitation.
J.-P.
M. : Oui, c'est prévu. Avec Woody Allen, dont
je parlais tout à l'heure, on a l'intention de le faire. Mais
la condition sine qua non pour ça est d'avoir ce circuit de mini
salles. Si demain je vous demande de faire un film, je le sors où
? Je me retrouve devant le problème que connaissent mes films.
J'ai dîné avec Corman il n'y a pas longtemps. Il y avait
eu deux pages dans l'Express sur lui et moi, j'étais le "Corman
français" et lui le "Mocky américain",
la même histoire qu'avec Dino Risi. J'ai aidé beaucoup
de films dans le temps, comme par exemple Les Zozos
de Pascal Thomas ou Le Sauveur de Michel Mardore avec
Horst Buchholtz. J'ai aidé des jeunes aussi, pour leurs courts
métrages. Mais on ne peut pas créer un système
de production comme Roger Corman si on n'a pas de débouchés.
Et puis l'usine à Corman fonctionnait avec Spielberg qui le finançait.
Il avait autour de lui toute une bande de gens qui l'aidaient à
diffuser ses films, tout un réseau. Ca ne sert à rien
de faire des films si on ne peut pas les sortir. C'est donc pour les
diffuser qu'on cherche à monter un circuit. En province ça
ne va pas mal, on a 70 salles, 70 adhérents. Je viens de réaliser
19 000 entrées sur 32 salles bénévoles avec une
trentaine de films. C'est bien, car on ne passe pas toute la semaine
mais seulement un nombre de jours limités. Avec Le Deal,
on va être 40ème dans l'année selon le Film Français,
alors qu'on aurait dû être 200ème tellement les recettes
ont baissé. Le 40ème film fait 6000 entrées en
France ! (Rires) Ce n'est pas terrible quand même. Alors créer
une école, pourquoi pas, mais à condition d'avoir un débouché.
Mais je dois dire aussi que ces films dont je vous ai parlés,
qui m'agacent, m'ont découragé. J'ai essayé de
convaincre mes producteurs de ne pas faire ce genre de films, même
s'ils ne veulent pas en faire avec moi. Mais qu'ils ne fassent pas des
films comme ça ! Mais non, ça continue et de plus belle.
Maintenant il y a l'autre qui tourne Ali Baba avec
Jugnot, qui lui a refait Boudu sauvé des eaux
et va faire L'Auberge Rouge… Non mais qu'est-ce
que vous voulez faire ? Je ne peux pas être dans ce circuit-là,
moi !
RC
: Pour en revenir à vos films, vous avez touché à
plusieurs genres (thrillers, polars, drames, comédies, films
politiques, satire sociale, fantastique). Avez-vous cherché parfois
à travailler un genre bien codifié, par pur plaisir de
le faire, de jouer, ou alors ce qui prévaut c'est plutôt
de perpétuer votre petite musique personnelle et qu'importe le
genre ?
J.-P. M. : Le policier
est utilisé pour des films dits politiques. Comme les Américains
le faisaient pour stigmatiser la corruption dans pratiquement tous leurs
films. Moi, c'est pareil. Le fantastique, ça m'amuse. Je suis
originaire d'Europe de l'Est, on est très sensibles à
un type de fantastique particulier que j'ai exprimé dans Litan.
Un fantastique proche de Dracula, mais pas tout à fait.
CS : Avec un côté
plus surréaliste, plus poétique.
J.-P. M. : Oui voilà,
c'est plus poétique. Encore que Dracula était
déjà de la poésie. En fait, pour tout vous dire,
je suis très content de moi, de ma situation. Pas content forcément
de ce que je fais, mais content de ma position d'indépendant.
Je vis bien, je suis tranquille. J'ai une belle femme Miss France. Je
n'ai besoin de rien finalement. Je vais tourner jusqu'à ma mort.
Mes films coûtent 500 000 euros maximum, Le Deal
en a coûté 300 000. Ils sont remboursés. Le film
existe, un jour on lui rendra hommage comme on l'a fait d'ailleurs pour
Snobs. A l'époque, Snobs a
été descendu en flammes ; « A ne voir qu'avec
un masque à gaz », comme certains l'ont écrit.
Mais ça n'a pas empêché le film de devenir culte.
C'est un des films préférés de Woody Allen, c'est
d'ailleurs comme ça que je l'ai connu. Il faut penser aussi à
une chose, qu'on retrouve aussi un peu en musique et surtout en peinture
: les gens ne peuvent pas être célèbres au moment
où ils font leurs toiles. Au cinéma, à partir du
moment où un film a du succès, logiquement c'est un mauvais
film à part quelques exceptions. Je crois beaucoup à ça.
RC : Vous y croyez vraiment ? Pourtant
les contre-exemples abondent. Il y a beaucoup de grands films qui ont
eu du succès à leur sortie. Vous-mêmes avez eu du
succès avec certain de vos films. Est-ce à dire qu'ils
étaient mauvais ?
J.-P. M. : Oui, j'ai eu
des grands succès. Ce qui ne veut pas nécessairement dire
que ce sont les meilleurs films que j'ai tournés. Je pense que
quand un film trouve un décryptage immédiat, c'est quand
même un peu bizarre. Si vous prenez les films de Capra, Welles
ou Bunuel, ce sont des films qui n'ont pas marché au départ.
Les films de Capra, qui sont parmi les plus grands films, ceux de Ford,
ils ne marchaient pas. Certains ont marché, mais pour beaucoup
d'entre eux non. Les gens en général n'aiment que ce qui
est contemporain. C'est pourquoi des comédies comme Prête-moi
ta main ou des machins de ce genre fonctionnent. La fille Gainsbourg
qui dit « Je vais peut-être me raser les poils du cul.
» Bon, c'est déjà daté. Dans 20 ans, ça
paraîtra complètement idiot. Comme ces femmes qui avaient
des chapeaux avec des maisons dessus, des trucs ridicules. C'est pour
ça que j'habille mes comédiens de manière anodine,
car je ne veux pas qu'ils datent trop. Tout ce qui est à la mode
est dangereux. Alors, effectivement, comme vous dites, il y a des grands
films qui ont du succès et qui sont formidables. Par exemple
ceux de Scorsese, qui fait toujours le même film d'ailleurs dans
la mafia, mais ce n'est pas grave. Est-ce qu'on préfère
Casino, Les Affranchis ou Les
Infiltrés ? C'est le même film. Alors là
on dit qu'il fait des progrès, ou qu'il est meilleur sur celui-là.
Lui, comme Coppola, sont des mafieux. C'est comme avant Sinatra et toute
sa bande. Moi, je les aime bien ! J'aime beaucoup Scorsese.
RC : Même si les gens ne
s'en rendent pas compte, vous n'arrêtez pas de tourner ?
J.-P. M. : Oui, je n'arrête
pas. Je fais trois films cette année. Mais ça n'a pas
d'importance, Ruquier m'a dit l'autre jour que je fais trop de films,
52 c'est beaucoup. Mais je lui ai dit que lui faisait 52 conneries par
an le week-end, et mois seulement 2 ! (Rires)

RC : Que pensez-vous de l'idée
qu'il faut prendre du temps pour faire de grands films ? Pourriez-vous
peut-être faire mieux en tournant moins ? Avoir plus de liberté
artistique en réunissant plus d'argent pour un film au lieu de
deux ?
J.-P. M. : Pourquoi prendre
du temps ? Oui, on peut toujours faire mieux. Mais c'est fabriqué.
Chez moi, je peux mettre des meubles de prix, ça changera quoi
? La liberté, je l'ai. Le cinéma, c'est une sensation.
Prenons un exemple, vous avez deux filles à baiser. L'une s'habille
chez Dior ou Gauthier, elle a des dessous en soie, et l'autre est une
grosse salope, une paysanne avec une vieille culotte en coton. Moi,
je préfère baiser la paysanne ! (Rires). Elle me donnera
plus de plaisir que la connasse qui est bien habillé. Le cinéma,
c'est ça. Un jour, j'ai failli me battre avec un gars au sujet
d'une cafetière. Il engueulait un mec parce qu'il n'avait pas
apporté une cafetière d'origine. Je lui ai dit d'aller
se faire foutre. Il voulait une cafetière d'origine, ce con.
C'était un vrai con celui-là ! Il y en a comme ça,
des cons, des vrais ! Ron Howard, par exemple, c'est un brave type,
un type humain. Il n'a pas beaucoup de talent mais il est gentil comme
tout.
CS : Visconti aussi était
pointilleux. Kubrick également.
J.-P. M. : Ah non, Kubrick
non. Moi je suis allé dans son château. Les deux premiers
films de Kubrick, Le Baiser du tueur et Ultime
Razzia, c'étaient
des films à la Godard / Mocky. C'était fait comme je tourne
mes films. Il était là avec sa caméra et Sterling
Hayden. Sterling habitait là, pas
loin de chez moi, sur une péniche. Ce sont des gens, comme Jules
Dassin dans La
Cité sans voiles, qui travaillaient comme nous. Chez
Aldrich, dans En quatrième
vitesse, c'était surexposé et pas seulement à
cause de l'uranium à la fin. Il était surexposé
tout le temps,
c'était
du cinéma comme ce qu'on faisait nous. Tout le monde trouvait
ça très bien. Mais maintenant, on fait le difficile, il
faut que ce soit bien fait, que ça brille. Arsène
Lupin a coûté 22 millions d'euros et c'est une
connerie monstre. Avec en plus le personnage qui n'est pas du tout Arsène
Lupin ! Moi, je n'ai même pas dépensé ça
dans toute ma carrière. Et après les autres, les journalistes,
ils foutent des étoiles. Il faut comparer les étoiles
! J'ai vu un branleur qui distribuait des étoiles, 2 étoiles
ici, 3 là. Mais ça n'a rien à voir ! Il y a des
conneries et de bons films, et ils se prennent le même nombre
d'étoiles.
CS : Pour parler de certains films
en particulier, La Cité de l'indicible peur, après avoir
été très critiqué, a été réhabilité.
RC : En pensant à ce film
ou à Ville à vendre, on s'est dit que vous êtes
un peu un "Chabrol trash". Là où il s'arrête,
vous continuez.
J.-P. M. : J'ai déjà
dit dans des journaux la différence entre Chabrol et moi. Chabrol
est un piqueur, il fait partie de ce que j'appelle des "patchworkeurs".
Les Truffaut, Chabrol, Tavernier, ce sont des gens qui ont tellement
vu
de films qu'ils piquent, souvent sans savoir. Je me rappelle avoir assisté
à la projection des Quatre cent coups, le deuxième
film de Truffaut après Les Mistons. Personne
n'imaginait que ça allait être un succès. On était
assis dans une salle qu'on nous avait prêtée. J'étais
très copain avec lui, il avait d'ailleurs fait une partie du
travail de La Tête contre les murs avec moi.
On voit le film et quand on arrive vers la fin, il y a Jean-Pierre Léaud
qui court vers l'océan. Et là, il me dit « Ca,
c'est Rashômon ! » Il l'avait piqué
dans Rashômon ! (Rires) Et après, vous
avez Tavernier, le patchwork intégral. Il a piqué partout.
La seule qualité que je peux avoir par rapport à ces gens-là,
c'est que je ne pique pas. Une fois, dans Un couple,
je filmais deux types dans les Galeries Lafayette qui jouaient avec
des trains électriques; Je voulais donner l'impression que c'était
un vrai train qui rentrait dans une fenêtre, et je reculais la
caméra jusqu'à faire voir deux personnes assises. Je trouvais
que j'étais génial. Puis j'ai vu un film de Man Ray de
1920 qui contenait ce plan. Mais c'est très rare chez moi quand
même. Ce n'est pas la même chose que quand on pique Rossellini
qui était pratiquement contemporain.
CS : Et est-ce que les cinéastes
vous piquent des choses à vous aussi ? Vous retrouvez des éléments
de votre cinéma chez certains ?
J.-P. M. : Je fais exprès
de choisir mes sujets qui sont tellement particuliers que c'est difficile
de piquer dedans. Il y a un film qui m'a beaucoup piqué, c'est
Le Fabuleux destin Amélie Poulain. Un journaliste
du Soir l'avait d'ailleurs remarqué, il avait dit : « Amélie
Poulain, c'est du Mocky édulcoré. »
A cause des personnages de Pinon, de Dreyfus, de la fille du tabac qui
se fait prendre dans les chiottes.
RC : Jean-Pierre Jeunet revendique
sa filiation par rapport au cinéma français des années
30, un peu comme vous. Ce rapprochement n'est pas trop étonnant.
J.-P. M. : Avant qu'il
soit connu, Jeunet disait que j'étais son idole. Le jour où
il a reçu son César pour Delicatessen,
il est monté sur scène et en réponse à un
journaliste qui lui demandait ses influences, il a cité tout
le monde sauf moi ! (Rires) Je vous l'ai dit tout à l'heure,
ce sont quasiment tous des faux derches. Alors pour revenir à
Chabrol. Je l'aime bien,
Chabrol.
Mais lui aussi, il a des admirations comme pour Douglas Sirk ou des
gens comme ça. La grande différence avec moi, c'est que
lui est un vrai bourgeois et je ne le suis pas. Il est issu d'une bourgeoisie.
Par ses origines, il représente toute une tradition de la bourgeoisie
française. Moi, je suis un émigré juif. Je n'ai
rien à voir avec lui, rien du tout. Quand je présente
mes bourgeois, je le fais de l'extérieur et lui de l'intérieur.
Il les connaît, bien mieux que moi.
RC : Pour en revenir à ce
que vous disiez quant aux influences, vous êtes vous-même
très cinéphile. Vous adorez le film noir américain,
la comédie italienne. Même inconsciemment, vous pensez
vraiment que vous n'avez pas été marqué par ces
films, et que votre cinéphilie ne peut pas se refléter
d'une certaine manière dans vos films ?
J.-P. M. : Si, j'ai des
influences. Mais la différence, c'est que je suis comme Welles,
avec qui d'ailleurs j'ai passé des soirées entières.
Welles n'allait pas au cinéma parce qu'il ne voulait pas être
influencé.
RC : Il a quand même raconté
qu'avant de mettre en scène Citizen Kane, il a vu bon nombre
de films de John Ford.
J.-P. M. : A partir du
moment où il est devenu réalisateur, il n'allait que très
peu au cinéma. Moi aussi, comme ces "patchworkeurs",
j'ai vu beaucoup de films. Mais contrairement à eux, je fais
des changements. Quand je m'enfonce dans un plagiat inconscient, je
trie. Par exemple, si je veux finir un film sous un lampadaire, avec
un coucher de soleil, et des personnages qui partent comme dans La
Dame de Shanghai sur un port. Comme je connais ce plan, je
ne vais pas le reproduire, je vais au contraire m'en éloigner.
Je ne vais pas faire d'images similaires. Tandis qu'eux le font. C'est
là où il y a plagiat. Certains films contiennent des images
fameuses, comme dans M. le Maudit par exemple. Eh bien,
ils vont vous refaire tranquillement la même scène. Alors
moi, je n'ai pas analysé leurs films, ce n'est pas mon boulot.
Mais vous avez des gens comme Skorecki qui analysent tout ça.
Et ils découvrent du Fritz Lang chez Tavernier, ou Le
Coup de l'escalier de Wise qu'il a vu 200 fois. Je n'ai vu
aucun film 200 fois, et je n'ai pas décidé de m'inspirer
d'un travelling à travers je ne suis pas quoi sur Harry Belafonte
descendant les escaliers. Je ne refais pas ça. Mais jamais !
Vous pouvez revoir mes films. C'est pour ça qu'on dit que lorsqu'on
rentre dans un de mes films, on voit que c'est le mien et pas celui
d'un autre. Alors que quand vous voyez un film de Chabrol ça
peut être du Goretta ou autre chose. C'est pour ça qu'Amélie
Poulain n'a pas de personnalité, Jeunet n'a pas piqué
qu'à moi mais aussi aux années 30, il a piqué un
peu partout. Ce n'est pas quelque chose de neuf. Voilà mon point
de vue.

RC : Justement, quand on voit
vos films, il y a une sorte de folie douce qui d'ailleurs parvient à
faire passer les pires outrances. Il y a toujours un décalage
qui fait qu'on est certain de se retrouver dans l'un de vos films. Etes-vous
conscient d'avoir un style ?
J.-P. M. : Ah oui, certainement.
Il y a un style Mocky. Je revendique le fait d'être original.
Original comme un type qui se balade dans la rue avec un chapeau de
cow-boy et un pantalon rose. Moi, je suis un original. Les autres, pour
moi, sont des Fernand Legros. Ils ont du talent mais en se servant d'éléments
déjà existants. C'est pour cela qu'ils arrivent, en planifiant
leur film avec de l'autocensure, à ne déplaire ni aux
critiques, ni aux snobs. Et ils parviennent à franchir les 200
000 entrées sur Paris, et bien sûr le prime time qui suit
derrière. Ce sont des politiques, c'est Sarkozy. Pour moi, tous
ces gens-là s'apparentent aux politiques.
RC
: Vous faites délibérément des films politiques
prêtant le flanc à la polémique, avec ce goût
affiché pour le subversif et le mauvais goût.
J.-P. M. : Oui, je fais
des films subversifs. Je n'essaie pas de réunir un consensus
de gens pour ne choquer personne. Le problème du cinéma,
c'est de faire tout pour ne pas choquer les noirs, les Arabes, les Juifs,
les catholiques, les protestants. Quand vous faites un film, quel qu'il
soit, vous avez deux solutions. Soit vous foncez, et vous vous en foutez
pas mal de ménager tel ou tel groupe ; soit vous prenez plusieurs
scénaristes qui servent de contrôle. L'un va dire «
Attention, là ça ne va pas plaire aux catholiques
», un autre dira « ça ne va pas plaire aux Juifs
», et un dernier aux femmes trompées ou aux cocus. Moi,
dans L'Etalon, je me fous complètement des cocus.
Il y a une différence d'approche des sujets. Une fois que les
sujets sont écrits et entérinés par les producteurs
qui cherchent la galette, c'est fini. Moi je ne fonctionne pas comme
ça et, automatiquement, j'ai des gens qui freinent à l'arrivée.
Si vous faites un film avec un homme chauve et impuissant, et que le
directeur de la distribution est lui-même chauve et impuissant,
il va dire : « Je n'en veux pas ! Qu'il aille se faire foutre,
Mocky ! Je prend un autre film. » Le problème, c'est
l'identification des décideurs avec le sujet. Les décideurs
qui décident quel film va passer à la télé,
quel film va passer au Marignan sur les Champs-Elysées. Là,
vous êtes arrêtés comme par un mur. Le type regarde
comme un douanier. Si quelque chose le trouble dans le film, il le sabre,
lui file trois salles et le sort au mois de juillet. C'est ça
qui tue le cinéma. Les films qui ont de la personnalité
ne peuvent pas éclore. Et les réalisateurs, qui sont des
gens peut-être plus talentueux que moi, comme Chabrol et Tavernier
le sont peut-être plus que moi, malheureusement ils démissionnent.
Ils démissionnent au départ car ils savent qu'ils ne passeront
pas le Rubicon. Ils font des choses qui quelquefois ne leur plaisent
pas. Chabrol détestait une partie de ses films, mais il les a
fabriqués. Moi non. Quand il a attaqué la bourgeoisie
dans ses films, comme ceux avec Michel Bouquet et Stéphane Audran,
c'était toujours en respectant une partie de la bourgeoisie tout
en s'en prenant à une autre. Moi, je tape sur la bourgeoisie
à 100%, lui a 50%. Il s'est créé un public de bourgeois
parce qu'il ne les descendait pas tous. Voilà la différence
qu'il y a entre eux et des réalisateurs comme Godard et moi,
ou Mordillat, Marboeuf, des gens comme ça, qui sont de ma catégorie
en quelque sorte.
RC : Des indépendants farouches,
des francs-tireurs ?
J.-P. M. : Oui, des francs-tireurs.
Encore que ça ne veut rien dire, des francs-tireurs, on ne tire
sur personne. Tirer, ça veut dire tuer. Moi je n'ai jamais tué
personne ! (Rires)

Un entretien réalisé
le mardi 27 mars par Ronny Chester et Chérif Saïs
Un grand merci à Jean-Pierre Mocky et à Jean-Baptiste
Péan