Kevin Brownlow
nous présente un costume d’enfant utilisé
lors de la séquence de Brienne dans le Napoléon
d’Abel Gance. Il évoque ici ses longues années
de recherche pour reconstituer ce film longtemps perdu et nous
donne les dernières informations sur la publication d’un
éventuel DVD de Napoléon dans sa version intégrale.
Vous nous avez déjà raconté
comment vous avez vu pour la première fois quelques fragments
de Napoléon. Pourquoi ce film vous a-t-il à ce point fasciné
?
Je
vous ai déjà parlé de ma fascination pour l’histoire
militaire. Je crois que cela me vient de mon père qui en parlait
sans arrêt. Cela devait être en 1953 ou 1954, quand j’ai
vu pour la première fois Napoléon (1927,
A. Gance). Je trouvais que ce film ressemblait à une bande d’actualité
tout droite sortie du XVIIIème siècle. Cela avait l’air
tellement authentique. Et la caméra faisait des choses que je
ne lui avais jamais vu faire auparavant. Par exemple, cette séquence
de la tempête avec son incroyable montage parallèle. Napoléon
s’échappe de Corse sur un dériveur et il est pris
dans une tempête ; au même moment, à la Convention,
les Girondins s’attaquent aux Jacobins. Et Gance a eu l’idée
d’associer ces deux évènements et de les monter
en parallèle. C’est remarquable ! Reprenant le phrase de
Victor Hugo : « Etre un membre de la Convention, c’était
comme être une vague sur l’océan », il
a mis la caméra sur un pendule et l’a balancé au-dessus
de la Convention en pleine émeute et a entrecoupé cette
séquence avec les vagues qui s’écrasent sur Napoléon
dans son petit canot. Puis, on a quelques plans tournés avec
une caméra tenue à la main parmi la foule en émeute
de la Convention ; tout cela donne une incroyable impression de mal
de mer ! Napoléon contient plus d’idées
novatrices que n’importe quel autre film réalisé
auparavant ou depuis sa sortie. Et beaucoup de ces idées n’ont
jamais été réutilisées. En voici un exemple
: quand le film a été projeté en 1980 à
Londres, le réalisateur Alan Parker a détruit un bon métrage
de pellicule qu’il venait de tourner pour un film, Pink
Floyd: The Wall (1982), et il a décidé de mettre
sa caméra sur un pendule. (rires)
Abel Gance était-il bien connu
des cinéphiles et des cinéastes à cette époque
?
Personne n’avait entendu parlé de lui. Quand j’ai
commencé à montrer le film, je ne le connaissais pas non
plus et nous l’appelions Abel Gance [prononcez Aibel Gaince].
Je suis devenu son propagandiste. Je dois dire que les réalisateurs
étaient très réceptifs quand on leur montrait le
film ou même juste une partie. Mais
je n’ai jamais connu une occasion comme celle de la première
du film reconstruit au cinéma Odeon Leicester Square [à
Londres en novembre 1980]. Je me souviens que je suis sorti totalement
terrifié de la station de métro Leicester Square. D’abord,
comment l’orchestre arriverait-il à rester synchronisé
avec le film durant presque 5 heures ? Comment le public allait-il réagir
durant une aussi longue séance ? Je pensais que ça ne
marcherait pas. Mais, le public a été totalement captivé
à partir de la fin de la séquence à Brienne, quand
Napoléon est assis sur un canon et que son aigle revient vers
lui. Le magnifique thème musical de Napoléon
composé par Carl Davis est énoncé avec une telle
puissance ! Le public était bouleversé. Je n’ai
jamais connu une expérience telle que celle-ci. Et je me souviens
que le futur directeur de Channel 4, Jeremy Isaacs, m’a dit à
ce moment-là que le film devrait passer sur Channel 4 ou alors
cette chaîne n’avait aucune raison d’être. A
chaque fois que le film est projeté, des gens viennent me voir
après la séance, et me disent : « Ce film a
changé ma vie. » C’est la phrase que j’ai
le plus souvent entendue. Je préfère montrer un chef-d’œuvre
réalisé par quelqu’un d’autre, et pour lequel
je ressens 100% d’enthousiasme, qu’un de mes films dont
je vois tous les défauts. Pouvez-vous
nous raconter votre première rencontre avec Abel Gance ?
J’avais rencontré un journaliste,
Francis Koval, et il m’avait montré à quoi ressemblait
le triptyque final. Il avait déjà rencontré Gance
et il m’a prêté une photo de lui. Je l’ai montrée
à Liam O’Leary qui était le conservateur adjoint
au National Film Theatre. Et un peu plus tard, un jour qu’il passait
le nez par la porte de son bureau, il a vu cet homme dans le hall. Il
est allé vers lui et lui a demandé avec son
horrible accent irlandais : « Êtes-vous Monsieur Gance
? » Il a été très étonné d’être
reconnu, car il était venu à
Londres pour aller à la présentation
du procédé Cinerama au Casino Theatre. Il marchait dans
Shaftesbury Avenue et il a vu un panneau marqué British Film
Institute. Même sans connaître l’anglais, il a compris
et il est entré. Liam s’est précipité pour
prévenir le directeur James Quinn qui lui a dit: « Prépare
lui une réception ! »
Ecoutez Kevin
Brownlow (1er extrait) :
Ma
mère m’a téléphoné au lycée.
La seule raison valable pour appeler un élève au lycée,
c’est quand un parent est décédé. Donc
on m’a permis de répondre au téléphone et
j’ai pu sécher un examen blanc d’allemand. Ma
mère m’a dit : « Rentre à la maison
tout de suite ! » J’ai couru à la maison et
ma mère m’a dit que
Liam avait rencontré
Gance. Gance était à Londres ! J’allais pouvoir
le rencontrer cet après-midi. C’était incroyable
! Alors, j’ai attrapé le scénario de Napoléon
- qui avait été publié en France et que j’avais
déjà acheté -, quelques photos, et je me suis précipité
au National Film Theatre. Et j’ai pu rencontré mon héros
qui avait l’air magnifique. Je trouve qu’il ressemblait
à un saint du Moyen-âge. Il était tellement exubérant
et plein d’enthousiasme et je l’ai trouvé tellement
amusant ! Malgré ma méconnaissance du français,
nous avons réussi à nous comprendre. C’était
un évènement incroyable. Cela a été le début
de mon obsession pour Napoléon, une obsession
qui ne m’a pas quittée. C’était en 1954. Il
y a 54 ans exactement. Oh mon dieu...
Pourquoi y a-t-il tant de versions différentes
de Napoléon ?
D’abord ce film aurait dû être montré sur plusieurs
jours. Les films en épisodes ont une forte tradition en France.
Les Misérables (1925, H. Fescourt), Les
Trois Mousquetaires (1921, Henri Diamant-Berger) sont des films
en épisodes qui sortaient échelonnés sur plusieurs
semaines. Pour une raison non connue, les exploitants de salle se sont
opposés à la présentation de Napoléon
en épisodes et on voulut en réduire sa durée. Et
ils ont commencé à couper des séquences d’une
manière arbitraire. J’ai remarqué que dès
que Napoléon est envoyé à l’étranger,
les gens deviennent créatifs. Ils veulent jouer avec et le modifier.
Quand Robert A. Harris et Francis Ford Coppola l’ont présenté
en Amérique, ils ont demandé que le film soit coupé
pour correspondre à un créneau horaire au Radio City Music
Hall. [On a demandé à Kevin Brownlow de couper le
film pour qu’il se termine avant minuit, pour éviter de
payer des heures supplémentaires aux musiciens.] Ils ont
ensuite dit qu’ils le présenteraient en entier, avant de
revenir sur leur parole. Ils ne l’ont jamais présenté
dans sa version intégrale.
Quand Bambi Ballard a essayé de reconstruire une version pour
la Cinémathèque Française, elle a décidé
de remettre le triptyque du milieu du film bien que celui-ci n’existait
plus. Elle a fait venir Jean Dréville, qui l’avait vu en
1927, pour le monter et ainsi ils ont détruit l’impact
d’une des plus grandes séquences du film avec la double
tempête qui dans sa forme normale est un chef-d’œuvre
du montage. Je suis sûr que le triptyque avait l’air très
impressionnant quand il a été montré à l’époque,
mais, à ce moment-là, il terminait l’acte 1 dans
une version courte. On ne peut pas retourner à un écran
simple, comme cela se produit maintenant dans la version française,
car c’est une terrible déception après le triple
écran et cela va à l’encontre de toutes les règles
du spectacle.
Quand êtes-vous passé du
stade de la collection des fragments de Napoléon à celui
de la restauration ?
J’ai décidé qu’Abel Gance était tellement
méconnu en Angleterre que je devrais faire un film sur lui. Donc,
j’ai fait un documentaire intitulé The Charm
of Dynamite pour la BBC en 1968. Durant le tournage, Gance
m’a dit qu’il avait tourné un film sur le tournage
du film lui-même. J’ai pensé qu’il devait souffrir
de démence sénile parce qu'à ce moment-là,
personne n’avait encore jamais tourné un "making of".
J’ai mentionné cela à Marie Epstein de la Cinémathèque
Française et elle est partie chercher des bobines aux archives.
Elle est revenue avec une pile de boîtes de film rouillées
et elle repartie pour en chercher d’autres. Je n’ai pas
pu résister et j’ai ouvert la première boîte
et dedans il y avait une grosse bobine. Je l’ai sortie et je l’ai
regardée.
Ecoutez
Kevin Brownlow (2nd extrait) :
J’ai soudain réalisé qu’il
s’agissait de la fameuse bataille de boules de neige dont parlent
Bardèche et Brasillach dans leur livre qu’ils décrivent
comme un chef-d’œuvre de montage rapide. Quand elle est revenue,
elle a été un peu contrariée de voir que j’avais
sorti la pellicule de sa boîte et que je la regardais. Mais aimablement,
elle a néanmoins mis la pellicule sur la Moviola. Et je compte
ce moment comme l’un des plus
importants de mon existence : pouvoir enfin voir cette scène
réputée perdue ! Elle était tellement brillamment
réalisée que je n’arrivais pas à y croire.
Quand elle fut terminée, j’étais en nage et j’avais
les yeux qui sortaient littéralement de leurs orbites ! Et puis,
Gance m’a dit : « Tu as trouvé la bataille de
boules de neige ! Est-ce que tu peux m’en avoir une copie ?
» (rires) J’ai pensé : « Ça
alors ! Mais, c’est l’homme qui a réalisé
le film ! » Il me dit : « Je n’arrive pas
à avoir quoi que soit à la Cinémathèque.
Il faut un révolver pour Henri Langlois et un autre pour Mme
Epstein. » (rires)
Donc, depuis Londres, j’ai commandé
deux copies, une pour Gance et l’autre pour la première
étape de la restauration. Ce fragment a été le
premier de ce vaste projet. Puis, quelque
chose d’autre est arrivée. George Dunning, qui avait réalisé
le film d’animation Yellow Submarine (1968) avec
les Beatles, a organisé un festival de films sur écran
large à Londres. Et, indépendamment, il a demandé
le triptyque de Napoléon (je suis sûr
qu’il s’agissait de copies originales) qu’il a fait
projeté à l’Odeon Leicester Square avec trois projecteurs.
Puis avant que la pellicule ne reparte, il a fait quelque chose de tout
à fait judicieux, il l’a faite copier et m’a donné
le négatif pour je le conserve. Alors, j’ai pensé
qu’il s’agissait d’un autre signe du destin. J’avais
maintenant le triptyque final et la bataille de boules de neige. Puis
David Meeker du British Film Institute en a parlé à Jacques
Ledoux qui était à la tête de la FIAF [Fédération
Internationale des Archives de Film]. Ledoux a décidé
de sa propre initiative de contacter toutes les archives et leur a dit
: « Si vous avez un fragment quelconque de Napoléon,
envoyez-le à Kevin Brownlow par l’intermédiaire
du BFI. » Et les boîtes de film sont arrivées
à flot. C’était en 1968 et c’est ainsi que
j’ai commencé à reconstruire le film.
Etait-il
facile de travailler avec la Cinémathèque à ce
moment-là ?
Très difficile. En fait, la Cinémathèque Française,
à ce moment-là, avait tout le matériel nécessaire
et si elle avait coopéré, je n’aurais pas eu besoin
de faire venir le film de tous les coins de la planète. Abel
Gance leur avait même donné la scène de l’exécution
des otages à Toulon qui devait être une des plus belles.
Ils l’ont perdue ou elle a brûlé.
Parlons d’un problème complexe
pour les films muets : la vitesse de projection. Comment déterminez-vous
la bonne vitesse de projection pour un film muet entre 16 et 24 images/seconde
?
C’est un véritable cauchemar ! Mais il y a un principe
de base. En Amérique, pratiquement aucun film n’était
tourné à 16 im/sec excepté les bandes d’actualité
et les films de Griffith. Pour une raison inconnue, Griffith aimait
que l’opérateur tourne la manivelle très lentement.
Nous avons découvert récemment, en faisant le documentaire
sur Cecil B. DeMille, que The Squaw Man (Le
Mari de l’Indienne) dont la production a commencé
en 1913 avait été tourné à 21 im/sec. Donc
ils tournaient beaucoup plus rapidement très tôt. Au milieu
des années 20, les films de la MGM sont filmés à
22 im/sec et projetés à 24 im/sec. Tous les films muets
sont projetés avec une vitesse supérieure à celle
du tournage et c’est pourquoi les gens trouvaient que les films
parlants semblaient être au ralenti jusqu’à ce qu’ils
s’y habituent. Pour déterminer la vitesse de projection,
les ingénieurs de la société Vitaphone sont allés
dans les grands cinémas de Broadway et ils ont découvert
que les films, en 1925, étaient projetés en moyenne entre
22 et 26 im/sec. C’est pour cela qu’ils ont choisi la vitesse
de 24 im/sec [pour le cinéma parlant].
En Europe, les films étaient projetés nettement plus
lentement. En France, en général, les films étaient
environ à 20 im/sec. En Grande-Bretagne, ils ont réussi
à rester à 16 ou 18 im/sec pendant des années,
même jusqu’à l’arrivée du parlant. Néanmoins,
les projectionnistes accéléraient la cadence en Europe
et en Amérique. Ils voulaient pouvoir rentrer plus vite chez
eux ! Ils y avaient beaucoup d’objections à cela, et c’est
pourquoi les américains ont accéléré si
rapidement. Mais, la règle d’or quand vous regardez un
film américain - cela n’est pas valable pour les films
européens - est que vous devez pouvoir lire un intertitre à
vitesse normale deux fois de suite, enfin presque, il doit disparaître
au moment où vous lisez le dernier mot. Si c’est le cas,
le film est projeté à la bonne vitesse.
Vous rappelez-vous vos impressions quand
vous avez vu la reconstruction de Napoléon avec le triptyque
pour la première fois sur grand écran au Festival du Film
de Telluride en 1979 ?
Etait-ce vraiment à Telluride ? Vous savez, je ne me souviens
plus du tout de ce que j’ai ressenti à Telluride, probablement
parce que nous étions gelés jusqu’à la mœlle.
[La projection avait eu lieu en plein air par une température
en dessous de zéro.] Et j’étais aussi terriblement
inquiet après l’épouvantable expérience que
j’avais eue avec Gance sur scène peu de temps avant. [Gance
avait été très désagréable durant
la projection du documentaire The Charm of Dynamite
qu’il n’avait pas reconnu et pris pour un remontage de ses
films.] Mais, je me souviens avoir été littéralement
renversé quand je l’ai vu à Londres à l’Odeon
Leicester Square [en novembre 1980].
Pouvez-vous nous parler de votre collaboration
avec le compositeur et chef d’orchestre Carl Davis ? Comment l’avez-vous
rencontré ?
Quand
j’ai rejoint Thames Television pour réaliser la série
Hollywood (1980), j’étais très
inquiet de savoir qui serait mon partenaire sur le programme. Ils m’ont
d’abord présenté un producteur qui m’a dit
: « Vous vous intéressez aux films muets ? »
« Oui ! » « Je dois vous dire que je
ne peux pas supporter le cinéma muet. » Heureusement,
il a quitté le projet rapidement et j’ai travaillé
avec David Gill qui avait un enthousiasme débordant. Mais qui
allait écrire la musique ? La musique était une composante
essentielle dans un programme de 13 heures. Il était important
de trouver la bonne personne. J’avais été impressionné
par la musique du générique d’un documentaire The
World at War (1974, Thames TV) et Jeremy Isaacs nous a
donné le compositeur Carl Davis. Il était américain
de New York donc il avait déjà baigné dans cet
univers. Il est retourné là-bas pour interroger autant
de musiciens du cinéma muet qu’il a pu rencontrer pour
leur demander conseil. Il semble toujours trouver une réponse
naturelle aux films. J’ai toujours pensé qu’il aurait
pu être là lui-même. La première partition
qu’il a faite est celle de Ben Hur (1926, Fred
Niblo) pour promouvoir la série documentaire en Amérique.
Et je me souviens à quel point j’ai été impressionné
en entendant un grand orchestre qui jouait la séquence de la
course de char quasiment pied au plancher. C’était une
telle transition avec la bande sonore pour la ressortie du film en 1931,
où il n’y avait pas de musique dans cette séquence,
seulement le bruit des sabots des chevaux. J’ai travaillé
avec Carl Davis sur pratiquement tous les documentaires et la plupart
des films muets pour Thames Silents. Notre dernière collaboration
était pour The Godless Girl (La Fille
sans dieu, 1929, C.B. DeMille).
Comment trouvez-vous sa musique pour
Napoléon par rapport à celle de Carmine Coppola ?
Je trouve que la musique de Carl Davis est chargée d’émotions
et c’est quelque chose qui manque à la musique de Carmine
Coppola [le père de F.F. Coppola] bien qu’elle
contienne de superbes morceaux, de Mendelssohn par exemple. Mais, elle
n’a pas cette qualité émotionnelle. Je me souviens
que lors de sa présentation au Radio City Music Hall, il y a
eu des rires où il ne devait pas y en avoir contrairement à
la projection londonienne avec la musique de Carl Davis. Les gens avaient
les larmes aux yeux quand Albert Dieudonné (Napoléon)
retrouve sa mère. Dans la version Coppola, ils riaient ce qui
prouve qu’il s’est trompé à cet endroit.
Il y a eu de nombreux problèmes
de droits qui ont empêché votre version de 5h1/2 de Napoléon
(avec la musique de Carl Davis) de sortir en DVD. La Cinémathèque
a également sa propre version avec une musique de Marius Constant.
Où en sommes-nous aujourd'hui ? Est-ce que les problèmes
vont être bientôt résolus ?
Je trouve que le fait que nous ne collaborions pas avec la Cinémathèque
est réellement tragique. Le désir de se débarrasser
des Anglais est compréhensible. Mais, ils ne l’ont pas
restauré. Ils ont eu des dizaines d’années pour
le faire et ils ne l’ont pas fait. Marie Epstein a fait ce qu’elle
a pu en ce temps-là ; mais, c’était très
loin de ce que cela aurait dû être. Et ils ont ensuite dépensé
une fortune pour une musique [de Marius Constant] qui ne fonctionne
tout simplement pas. Je m’empresse de préciser que je ne
l’ai pas entendue ; mais, que toutes les personnes que je rencontre
qui l’ont entendue me disent que c’est une tragédie.
Mais, à cause de son coût astronomique, la Cinémathèque
montre cette version sans arrêt. La version française a
aussi été très mal étalonnée, et
certaines séquences sont incroyablement sombres quand d’autres
sont trop claires. Cela anéantit la cinématographie. Et
qu’est-ce qui importe dans un film muet sinon ses images ?
Je pense qu’il va y avoir une coopération entre les américains
[Robert A. Harris et F.F. Coppola] et le BFI [qui possède
le négatif de la version restaurée par Kevin Brownlow].
Et J’espère que cela va déboucher sur un DVD. Mais
les Américains sont toujours persuadés que leur version
est meilleure et je ne sais pas quand la version intégrale sera
disponible. Mais, j’espère que bientôt les deux versions
seront en DVD. Je ne sais toujours pas comment nous allons faire avec
le triptyque car il n’y a aucune technologie qui permette de le
transférer correctement en DVD.
Deux des films les plus importants d'Abel
Gance viennent de sortir en DVD chez Flicker Alley, La Roue (1921-23)
et J’accuse (1919) aux USA, mais, toujours pas en France. Pensez-vous
que ces sorties vont créer un nouvel intérêt pour
les films muets d'Abel Gance ?
Je croyais que La Roue allait provoquer un choc dans
le monde universitaire parce que c’est un film qui contient un
montage rapide bien avant Eisenstein et un niveau de cinématographie
qui dépasse tout ce qu’on aurait pu imaginer. Personne
n’aurait pu croire que de telles images pouvaient exister entre
deux rangées de perforations ! (rires) Il est maintenant
disponible et il n’y a pas eu le moindre mot de la part des universitaires.
Je suis vraiment sidéré ! Mais je pense que cela va changer
la perception des gens vis-à-vis des films muets. Je pense que
ce sont deux films extrêmement importants. Quand on pense qu’on
nous a refusé l’accès à J’accuse
pendant 90 ans et que maintenant soudain J’accuse,
La Roue et même peut-être Napoléon
vous tous être disponibles en DVD alors qu’aucun d’eux
ne l’avait jamais été ! C’est vraiment incroyable
ce que la révolution du DVD a permis de réaliser. Et il
faut aussi remercier Flicker Alley et Lobster Films pour leur superbe
travail de restauration.
Le livre Napoleon
: Abel Gance’s Classic Film de Kevin Brownlow (Ed. Jonathan
Cape, 1983) raconte le tournage et la restauration du film.
J’accuse (1919) est disponible en DVD Zone 1 chez Flicker
Alley et sera édité courant 2009 en France.
La Roue (1921-23) est disponible en DVD Zone 1 chez Flicker
Alley.