Les possibilités d’une île
La
honte est le troisième film tourné par Bergman
sur l’île de Fårö (c’est en effet après
Persona qu’il
décide de s’y installer, l’endroit ayant auparavant
accueilli le tournage de À
travers le miroir) et second, chronologiquement, des
trois films mettant en scène le couple Von Sydow - Ullmann
(juste après L’Heure
du loup et avant Une
passion). S’il faut lui trouver une caractéristique,
quelque chose qui le distingue de ses plus proches voisins de filmographie,
c’est sans doute l’impression qu’il se rattache
à un contexte historique précis, à défaut
d’être situé dans des parages géographiques
identifiables. Cette impression d’ancrage temporel est toutefois
trompeuse. Bergman, bien qu’attaqué de manière
vigoureuse avant, pendant et après le tournage pour l’absence
de toute idéologie tant soit peu politique dans ses films
(1), a moins traité un sujet en prise avec son époque
(la guerre du Viêt-Nam qui s’annonce) que posé
un décor généraliste, presque abstrait, propice
à l’observation. Observation qui, comme souvent chez
lui, se concentre sur un couple, ce petit noyau familier et familial
paraissant encore plus nucléaire d’être sur une
île, dispositif qui le préserve et le met en danger
à la fois - et sert le propos du film, nous le verrons bientôt.
Car tout en y faisant référence implicitement, le
propos de Bergman n’est pas que la destruction nous soit visible
dans toute sa massivité. Tournant le dos au cinéma
à effets qui use de reconstitutions exhaustives plus que
de démonstrations, il nous propose de suivre le cheminement
de deux êtres ordinaires pris au piège de circonstances
extraordinaires, et tentant d’y survivre (2). Et dans le même
temps, ce dispositif d’allusion à la guerre fonctionne
également comme une projection mentale et émotionnelle
des relations du couple, qui nous donne à lire leurs conflits
intimes (3).
Vue en coup(l)e : les signes captés au matin
L’ouverture
du film est purement auditive, sur fond de générique
: nous entendons des communications radio brouillées, leurs
parasites eux-mêmes semblent agressifs, des voix martiales
s’expriment en plusieurs langues (on reconnaît au passage
le nom d’Adenauer, chancelier de la RFA à l’époque).
Nous assistons immédiatement au lever du couple : Eva s’active
à sa toilette en un cli d’œil, Jan semble d’emblée
plus lent, plus velléitaire. Il lui parle des émotions
suscitées par un rêve, elle lui demande de se raser
; plus tard elle est déjà habillée de pied
en cap, en train de compter l’argent dont ils auront besoin
au village, lui traînasse en pyjama et se plaint d’une
dent douloureuse ; encore un peu après, elle trépigne
dans la camionnette, impatiente d’accomplir les tâches
du jour, lui se bouleverse d’une remarque un peu vive et se
réfugie dans la maison pour pleurer. Les rôles sont
fermement établis, il est le rêveur hypocondriaque,
elle est la pragmatique en mouvement. Leur ménage semble
tenir essentiellement par la patience que déploie Eva pour
pallier les maladresses et oublis de son mari, et par les cajoleries
qu’elle lui prodigue lorsque la patience n’a pas suffi.
Hear no evil, see no evil, speak no evil
Par petites touches, comme des couleurs complémentaires sur
sa palette, Bergman peint des fissures dans la forteresse imprenable
de ce couple non seulement isolé, mais insulé. C’est,
à peine plus tard ce même matin, Jan qui évacue
une rumeur de guerre importune d’un facile « Depuis
le temps qu’on en parle ! » Eva lui fait remarquer
sur le ton du reproche que leur radio est perpétuellement
en détraquée, aussi ils ne sont au courant de rien.
« Mieux vaut ne rien savoir », lui rétorque
son mari. « Toi et ta politique de l’autruche !
» repond-elle.
Mais
elle ne poursuit pas, et très vite la conversation revient
à des préoccupations plus quotidiennes, de peur de
s’approcher trop près d’une zone conflictuelle.
La visite ultérieure au marchand de vins participe d’une
attitude similaire, de regarder ailleurs pour que redevienne flou
un premier plan dérangeant.
Après la myopie (par négligence autant que par manque
d’intérêt) du couple envers le monde extérieur,
nous obtenons un aperçu du statu quo mou sur lequel repose
leur entente. Lors du déjeuner Eva parle de son désir
d’enfants, seul son visage nous est visible par-dessus l’épaule
de Jan qui se trouve dos à nous, suppliant, presque humble.
Jan minimise l’importance de cette demande, élude,
promet d’amender son égoïsme (aussi légèrement
que tout à l’heure ils faisaient une liste de résolutions
à prendre). La caméra zoome sur le visage d’Eva
perplexe (son regard, intensément planté dans celui
de Jan, est au centre de l’écran, inscrit dans l’angle
formé entre le visage de son mari et son épaule),
avant que, rendant les armes, elle lâche finalement : «
Je m’en fiche tant que tu répares l’évier
», et que Jan achève de faire dévier le sujet
en l’enlaçant.
Au cours de cette première matinée nous aurons donc
plus que largement constaté le désengagement global
de ces deux personnages, tant vis-à-vis du monde extérieur
que l’un vis-à-vis de l’autre. Comme si ce qu’on
ne regardait pas en face, et qu’on n’évoquait
pas, n’était pas susceptible de nous atteindre...
L’impuissance

La guerre s’invite soudain, d’abord sous la forme d’avions
de chasse rebelles passant au-dessus de chez eux, éjectant
au passage un parachutiste que dans leur panique ils ne savent pas
s’ils doivent l’abattre ou le soigner (l’homme
est de toute manière mort). Puis ce sont les bombardements
le lendemain, un déluge d’éclairs blancs et
de hululements d’avions. Après chaque incident ils
tentent de partir, la première fois ils sont stoppés
par une patrouille rebelle, la seconde fois c’est le trop-plein
d’horreurs à ciel ouvert (fermes incendiées,
cadavres d’hommes et d’animaux) qui les incite à
faire demi-tour. Dans chaque cas Jan s’avère être
impuissant à réconforter sa femme, trop absorbé
qu’il est dans sa propre peur. À la suite du passage
des rebelles, Jan et Eva se faufilent au lit, dans l’îlot
constitué par la lueur d’une bougie, et leurs visages
sont comme fusionnés en un visage composite dans la pénombre.
Eva : « Tu sais ce que je pense ? Heureusement, nous n’avons
pas d’enfants. - Après la guerre, nous en
aurons. - Nous n’en aurons jamais. »,
et elle fond en larmes. Après le bombardement, Jan retrouve
son étui de violon intact, il en explique l’origine
à Eva tandis que le regard de celle-ci quémande un
réconfort. Il lui fait quelques caresses distraites pour
ensuite s’éloigner en prétextant une crampe
(un raccord nous fait passer simultanément du gros plan sur
leurs visages au plan large, filmé depuis le couloir), et
chacun de se coucher dans son lit. Dans cette dernière scène,
la "maladie imaginaire" de l’hypocondrie (chez Jan)
réduit au silence le traumatisme réel (chez Eva),
le nie en le plongeant dans le noir, littéralement. En dépit
de cette tentative désespérée de tenir la réalité
à distance, ces scènes mettent les personnages en
face d’un monde qui se dérobe sous leurs pieds alors
que ses dimensions réduites et son éloignement leur
procuraient l’illusion de tout en contrôler. Tout d’un
coup, il apparaît que la guerre qu’ils refusaient de
voir est chez eux, devant leur porte littéralement, et que
leur ignorance de ses enjeux les met à la merci des évènements.
Tout d’un coup, ils n’ont plus le temps pour des "plus
tard", des échéances, des projets (et leur procrastination
maladive). Tout ce qu’ils ont tenu à distance (monde
extérieur, promesses) les rattrape.

Et cette nouvelle situation d’otages de la réalité,
ballottés par elle, se cristallise définitivement
le jour suivant : ils sont raflés par l’armée
gouvernementale et parqués avec d’autres villageois.
La caméra portée les suit ou les précède,
à hauteur d’épaule, tandis qu’ils sont
pressés, bousculés, triés. Eva songe : «
Parfois, tout semble comme un rêve. Pas le mien, celui
d’un autre, mais j’y participe. Quand cet autre se réveillera,
aura-t-il honte ? » Clairement quelque chose comme une
conscience de ce qu’elle vit remue en elle, pourtant elle
ne semble pas complètement concevoir que cette vie, ces choix
sont les siens, ni qu’il lui est donné d’influer
dessus. On les accuse d’avoir collaboré avec les rebelles,
ils sont séparés et nous restons avec Eva tandis que
Jan est torturé dans une autre pièce (4). Tout le
décorum associé à l’éradication
moderne des populations est là : sous-officiers brutaux,
médecins à peine soucieux de permettre à leurs
pensionnaires prisonniers de survivre aux mauvais traitements, administration
inhumaine. On ne peut s’empêcher de penser aux camps
de concentration nazis. Tout aussi soudainement que ce calvaire
avait commencé, et alors qu’ils pensaient assister
à l’exécution d’un collaborateur, ils
sont libérés sur une décision de Jacobi (Gunnar
Björnstrand), une de leurs connaissances, devenu colonel dans
l’armée régulière. Bien loin d’être
une faveur, ce geste va sceller encore davantage leur destin de
victimes.
L’heure de l’homme, loup pour l’homme
Nous
retrouvons Jan et Eva quelques temps plus tard, dans un chez-eux
où Jacobi a pris ses aises plus que largement, pour le prix
de la protection qu’il leur apporte. Il leur a offert des
cadeaux (dont une radio !), il s’est arrogé des droits
sur Eva et les exprime sans gêne sous les yeux de Jan, qui
pique du nez dans son vin pour que l’ébriété
excuse mieux son inertie. Le mari comme la femme s’envoient
à la figure cette amitié compromettante, dans une
scène de dispute où chacun s’arc-boute, pieds
plantés dans les sillons boueux (Eva : « La paix
revenue, on se séparera. (…) Il y en a bien
d’autres dont la vie est ruinée. Cesse de te prendre
pour le centre du monde ! »)
Sans doute à bout d’humiliations, Eva tente de mettre
fin à cette liaison, et aussitôt Jacobi riposte en
un mélange de menaces (« J’aurais pu vous
faire déporter ») et d’insultes («
Sacro-sainte liberté de l’art. Sacro-sainte veulerie
de l’art »). Son ton change lorsqu’il aperçoit
des rebelles massés aux alentours, et après avoir
confié ses économies à Eva il tente de l’amadouer
en se livrant à de pathétiques confidences. La scène
est le double inversé de celle où, plus tôt,
Eva avouait son désir de maternité à Jan :
c’est par-dessus l’épaule de la jeune femme que
nous contemplons le visage de Jacobi, duquel des zooms successifs
nous rapprochent à mesure qu’Eva s’attendrit
de son récit. Elle l’entraîne dans la serre,
trace d’un dérisoire scrupule à coucher avec
un homme dans la chambre conjugale.

La scène de jalousie attendue n’aura pas le temps
de se jouer après le départ de Jacobi, puisque celui-ci
est intercepté immédiatement par un groupe de rebelles
et ramené vers la ferme des Rosenberg : un plan panoramique
suit au travers des fenêtres de la maison la progression des
hommes, glissant selon le regard de Jan puis celui d’Eva,
et enfin s’arrêtant sur la porte d’entrée
que Jan va ouvrir. À
la crise passionnelle que l’adultère nous préparait
se substitue une scène d’une portée toute morale
: les rebelles proposent à Jacobi d’acheter sa grâce,
mais il vient de tout donner à Eva... laquelle a deviné
que Jan avait empoché la liasse de billets, ce qu’il
nie avec obstination. Jacobi sera donc exécuté, mais
dans un geste d’une éprouvante cruauté on imposera
à Jan d’accomplir le meurtre, en somme d’assumer
son forfait jusqu’à la lie (puisque c’est bien
lui qui a escamoté l’argent). L’acte est accompli
dans la cour de la ferme, inscrit dans un plan où les rebelles
et le couple forment une toile d’araignée (des lignes
de fuite d’où la fuite est impossible, en somme) centrée
sur la silhouette de Jacobi prostré contre une charrette.
La durée et la fixité de ce plan sont pour beaucoup
dans le sentiment de défaite absolue qu’il donne, et
à cela participe également la distance à laquelle
se tient la caméra : elle se trouve à la place du
spectateur tétanisé par l’ignominie et n’osant
voir bien que sachant tout, et c’est comme si en s’éloignant
d’elle pour abattre Jacobi Jan avait abdiqué son humanité.
C’est précisément ce que balbutie le regard
incrédule d’Eva lorsque, bien après, ils se
sont réfugiés dans la serre alors que leur ferme est
en flammes et que Jan dépose l’argent dérobé
dans son giron : je ne connais plus cet homme avec qui j’ai
vécu, c’est un monstre que j’ai devant moi.
Et ce moment décisif aura changé non seulement Jan,
désormais froidement résolu, mais aussi Eva, devenue
craintive et soumise au point de préférer la compagnie
de cette semi bête à une survie plus incertaine. Elle
sera d’ailleurs impuissante à empêcher le meurtre
d’un jeune soldat épuisé (presque un enfant)
par un Jan qui désormais ne reconnaît plus les interdits
(5). Une absence de scrupules qui, dans le même temps, leur
apporte un espoir de survivre à la guerre, puisqu’ils
dépouillent ainsi le garçon de ses affaires et d’une
opportunité de quitter l’île.

Le radeau des médusés
L’ensemble des forfaitures commises par Jan lui permet de
payer deux places sur une misérable barque surchargée
à destination du continent. À compter de leur embarquement,
le passage du temps n’est qu’à peine perceptible
(tout au plus certaines séquences
ont-elles
une qualité plus "nocturne" que d’autres),
comme le début d’une traversée des limbes et,
au-delà, vers la mort. Des fondus au noir concluent des mouvements
de caméra montant du bateau vers le ciel (comme les prières
muettes des fuyards) ou en descendant (comme le regard d’une
divinité sans compassion), et ainsi rythment les étapes
d’une dérive sans horizon. Jan se blottit dans un coin
de l’esquif, enveloppé d’une voile dont les lourds
plis le changent en une figure classique de l’agonie. Leur
passeur se laisse glisser silencieusement à la mer, les abandonnant
à leur sort - tout comme Dieu les a abandonnés ? Les
derniers vivres (morceaux de sucre sur tranche de pain, gobelet
d’eau) sont distribués avec solennité. La barque
est prise dans le récif dérivant formé par
les cadavres de parachutistes, que Jan tente en vain de repousser
avant de s’écrouler, épuisé.
Le film s’achève sur un dernier monologue d’Eva,
dont le visage est d’abord vu au-dessus du visage de Jan en
une composition réminiscente du plan de leurs deux visages
découpés par la bougie dans la nuit précédant
le bombardement, avant d’occuper tout le cadre. Elle raconte
un rêve qu’elle a fait, qui une fois de plus est une
vision de l’intrusion de l’horreur de la guerre dans
un univers non réel, mais idyllique - et dans ses yeux l’effroi
le dispute à l’incrédulité, le choc pour
elle n’est toujours pas absorbé, que son âme,
même blessée, est toujours en place. Elle achève
sur ces mots : « Et tout ce temps, je songeais que je
devais me rappeler quelque chose, mais j’ai oublié
quoi. » (6) Elle ferme les yeux, et c’est un fondu
au noir qui clôt le film, qu’aucun mot "Fin"
ne viendra ponctuer. Il n’y aura pas de refuge pour ces fuyards,
pas de terre d’accueil pour eux qui ont toujours ignoré
le monde extérieur, pas de répit alors qu’ils
emportent en eux leur guerre personnelle.
(1) Il fut également une cible de choix
en tant que symbole du cinéma suédois classique, réputé
bourgeois. « Tout d’un coup, la tradition devenait
quelque chose de très suspect, la tradition était
hors du coup (…). L’atmosphère était
à la plus complète intolérance. »
in Conversation avec Ingmar Bergman, Olivier Assayas et
Stig Björkman, Petite bibliothèque des Cahiers du Cinéma,
n°88
(2) Point de vue de l’individualisation de la violence souligné
également dans Ingmar Bergman : « Mes films sont
l’explication de mes images », Jacques Aumont,
Cahiers du Cinéma Auteurs
(3) Piste de lecture également soulevée par Olivier
Assayas dans le livre cité plus haut.
(4) Bergman utilise alors une curieuse forme d’ellipse : le
temps très bref écoulé pour Eva (et donc pour
nous) n’est en aucun cas compatible avec la durée des
violences subies par Jan. Ce procédé reviendra à
nouveau vers la fin du film, une fois de plus pour une scène
vue aux côtés d’Eva. Peut-être faut-il
y voir une manifestation (tout comme ses rêves) de sa propension
à la fugue mentale dans les situations de crise. Cette hypothèse
semble soutenue par le titre de travail du scénario, «
Les Rêves de la honte » (cf.
Images).
(5) La seconde des "ellipses-fugues" du film intervient
dans ce contexte.
(6) Peut-être cet oubli (qui serait une autre forme de "fugue")
est-il la condition sine qua non de sa résistance
spirituelle, alors que dans le même temps, avec le même
parcours, Jan perd son humanité : ne pas avoir tout vu, ni
tout gardé en mémoire (parce que le souvenir est oublié
ou occulté).