Réalisé par Barbara Loden
Avec : Barbara Loden, Michael Higgins, Dorothy Shupenes, Peter Shupenes.
Ecrit par Barbara Loden
Photo : Nicholas T Proferes
Montage : Nicholas T Proferes
Un film Foundation for Filmakers
1970 - 105 min



2 DVD 9 et 5
Zone 2
Format Vidéo : 1.33 4/3
Format sonore : Anglais stéréo d’origine
Sous-titres : français
Chapitrage, menu fixe et musical


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Chroniqués par DvdClassik :
Wanda est le seul film de Barbara Loden

 

 




Mariée
à un mineur de Pennsylvanie et mère de deux enfants, Wanda ne s’occupe ni d’eux ni de sa maison, et passe la majeure partie de ses journées affalée sur le canapé du salon, en peignoir et bigoudis. Sans personnalité ni volonté, elle se laisse "divorcer". Seule, sans domicile ni moyens de subsistance, elle erre sans but précis, et fait la connaissance d’un voleur, Dennis, dont elle devient la maîtresse et complice.

Porté à bout de bras, Wanda est un projet personnel qui tenait à cœur à Barbara Loden, réalisatrice, scénariste et interprète d’un long-métrage qui demeurera son seul et unique film. Projeté au Festival de Venise en 1971, il en repartira avec le Prix International de la Critique alors qu’il était parti bredouille du Festival du Cannes où il fut présenté dans la section parallèle l‘année précédente. Il restera inédit dans les salles françaises jusqu’en juillet 2003.

Après avoir joué pour Elia Kazan, dans des rôles d’abord secondaires puis plus importants comme celui de la femme de Warren Beatty dans La Fièvre dans le sang (1960) Barbara Loden s’éloigne peu à peu du système hollywoodien dans lequel elle ne se reconnaît plus. Son mari, immense cinéaste de son état, auteur de America America (1963) ou l’Arrangement (1969) ne l’engage pas sur ce dernier mais lui préfère Faye Dunaway qui avait tourné Bonnie and Clyde (1967) sous la direction d'Arthur Penn. Cette décision considérée par l’actrice comme une véritable trahison au sein d’un couple de professionnels du cinéma va jouer un rôle décisif dans la maturation du projet intimiste qu‘elle a en tête. Elle tombe par hasard sur une coupure de presse relatant un fait divers qui la touche au point de le projeter à l‘écran ; Elia Kazan consent à l’aider et à la soutenir, même si au fond leur relation est déjà brisée. C’est la somme pourtant dérisoire à l’époque de deux cents mille dollars qui est nécessaire et il faudra pourtant près de six ans pour les réunir. De ce travail laborieux, la réalisatrice tirera une expérience difficile. Marquée et déçue, elle tourne son film en totale indépendance.

Lorgnant du côté du documentaire, Wanda est tourné pendant l’année 1970. Entourée de quelques comédiens dont Michael Higgins, l’actrice choisit la frontalité et développe une réflexion sur le métier d’actrice qu’il est impossible de ne pas mettre en parallèle avec sa propre vie. La fiction rejoint souvent la réalité dans cette peinture réaliste et abrupte d’une rupture fictionnelle - le personnage de Wanda et sa famille - qui trouve son point d’ancrage dans ses relations intimes. Comme un miroir à double reflet qui renvoie à l’image, Barbara Loden, femme de Elia Kazan et Barbara Loden, actrice s’interrogeant sur son métier et sa vie mais aussi et c'est essentiel sur la fonction même du cinéma qui génère des rêves mais aussi des déceptions. Le film à la première vision est dur, austère, d’une très grande lenteur et nécessite une attention de tous les instants. Le plan d’ouverture met tout de suite dans le bain : un décor quotidien, banal et une actrice-réalisatrice qui convoque des sentiments contradictoires et fait jaillir un personnage fort. Le choix du grain de pellicule, de la lumière naturelle, de la caméra à l’épaule nous rapproche du reportage filmé, on a l’impression de voir une vraie famille, et non une famille créée de toutes pièces par un scénario. Difficile pour le spectateur qui ne connaît pas la réalisatrice de faire la différence entre la part de réalité et la pure fiction tant il apparaît clair que le réalisme recherché brouille les pistes.

Loupe grossissante de son époque, étude des mœurs de la fin des années 60 et du début des années 70 aux Etats-Unis, Wanda décrit une réalité sociologique : l’éclatement de la cellule familiale et la recrudescence des cas de divorces à la même époque, qui va marquer une génération entière, symbole d’une société en pleine crise morale et identitaire, comme le souligne avec beaucoup de pertinence les premières images du film. Pourtant garante de l’autorité familiale, le personnage de Wanda a perdu tous ses repères sociaux et affectifs et refuse de tenir ses responsabilités. La fuite en avant est alors sa seule alternative. Ce qui peut paraître de prime abord comme une facilité révèle en fait une authentique volonté, farouche et affirmée d’indépendance, qui amènera pourtant nombre de féministes à ne pas se reconnaître dans ce film, à l’exception d’intellectuelles comme Marguerite Duras qui soulignera très tôt son importance :"Je considère qu’il y a un miracle dans Wanda. D’habitude il y a une distance entre la représentation et le texte, et le sujet et l’action. Ici cette distance est complètement annulée, il y a une coïncidence immédiate et définitive entre Barbara Loden et Wanda."

Par son approche, la réalisation côtoie l’univers des premiers Cassavetes et l’on peut aussi penser à faire un parallèle entre Wanda et Gena Rowlands avec le rôle à fleur de peau qu’elle tient dans Une Femme d’influence (1974). Deux cinémas de l’intime, qui accordent beaucoup d’importance à la mise en scène, à la direction d’acteurs, et à l’improvisation. Dans son approche de la libération des mœurs, Wanda est le contre-pied de Zabriski’s Point (1969) tourné par Antonioni, nourri des idées contestataires des campus américains de la période post 68. Quand les étudiants voulaient renoncer à la société de consommation et vivre libre sans aucunes contraintes - l'image finale du frigo explosant étant la plus représentative de ces idées - Wanda cherche l’immédiateté du rapport, la recherche de la subsistance en se nourrissant d’hamburgers ou en se rendant dans les salles obscures qui projettent des films, symboles culturels les plus évidents de l‘Amérique qui crée des chimères et des désillusions mais aussi des espoirs fous qu’il appartient à chacun de porter… ou pas.

La qualité intrinsèque de Wanda vient de ce rôle de femme présent dans quasiment toutes les scènes, vivant sa clandestinité au détriment des autres et d’elle-même, à la fois fragile et fort, antipathique et bouleversant à l’image de ses dualités propres, de ses contradictions. Quand elle s’entiche du personnage de Dennis, petit escroc à la semaine, caractériel et violent, qui vole les voitures et braque les banques, il surgit une lumière d’humanité, une étincelle d’espoir, né de cette relation impossible, de ce rêve de couple stable. Comment ne pas y voir la figure tutélaire du cinéaste Elia Kazan qu’au travers de l’œilleton de sa caméra, Barbara Loden juge ou tout du moins interroge : il est aussi un faussaire, un homme d’images. Une interrogation très troublante quand on sait à quel point ils ont pu être proches et en même temps dans quelles conditions ils se sont séparés, fracture qui trouve un point final dans les dernières minutes du métrage, les plus inouïes, les plus fortes, les plus douloureuses. Car si ces derniers instants amènent Wanda à reconsidérer sa vie, c’est qu’il reste après un périple aussi chaotique, une lueur d’espoir pour elle, l’espoir de tout recommencer à nouveau.

Image : On se retrouve devant une compression parfois approximative, une définition pas toujours exempt de défauts et par moments imprécise (une impression de flou sur certains plans larges, un grain très prononcé, des arrière-plans qui fourmillent) ainsi que des contrastes peu appuyés. Un master globalement moyen. A noter par contre que par rapport à certaines images montrées dans les suppléments, elle s’en tire avec les honneurs tant celles-ci paraissent délavées, rayées et ayant une dominante de couleurs chaudes jaunâtres du plus horrible effet. Quant au format, l’image est dans son ratio 1.33 d’origine. Côté Son, rien de particulier, ni de mémorable. Le film ne se prête pas à une avalanche d’effets en tout genre et la spatialisation des dialogues dans l’enceinte centrale fait que l’on comprend toujours les dialogues sans avoir à tendre l’oreille, mais il faut légèrement pousser le son. Une VO très discrète donc. A noter que le film est proposé dans sa version originale sous-titrée, et pour les anglophones qui le désirent, on peut aussi le voir en VO pure sans sous-titres. Une belle initiative qui change des sous-titres imposés.

MK2 Editions fournit une édition éditoriale de qualité qui se penche sur le processus créatif ayant entouré la réalisation de Wanda. Deux DVD qui offrent une interactivité complète sur le film. Une petite introduction avec la voix de Michael Higgins murmure un : "Wanda ?"

Le premier disque contient le film proposé en VOSTF et VO sans sous-titres ainsi que la préface de Phillippe Azoury, d’une durée de cinq minutes. L’historique, les enjeux globaux de la fiction sont dessinés.

L’essentiel, et le plus intéressant, se trouve sur le second disque, avec des suppléments qui se veulent riches sans être incompréhensibles ou lourds. Au programme :

Une interview de Isabelle Huppert - 23’10 : La plus grande actrice française (parfois n’ayons pas peur des mots ;-) ) se confie devant la caméra quant à ses sentiments vis-à-vis du film, dont elle explique le rapport quasi intime qu’elle entretient avec. Elle rappelle qu’elle fut amenée à racheter les droits de Wanda, dont Marguerite Duras dans un premier temps voulut s’enquérir, afin de le distribuer en France, car il y était inédit jusqu’en 2003. Dithyrambique, l’actrice livre ses impressions sur le personnage de Wanda et sur la femme Barbara Loden. En des termes élogieux comme "film originel", elle insiste sur son importance et son influence sur le cinéma américain. Passionnante d’un bout à l’autre elle convaincrait presque les détracteurs de se replonger dans le film toute affaire cessante, afin de le revoir. Elle sait rester humble devant une œuvre qui manifestement la fascine. Son intervention est entrecoupée de courts extraits. Elle donne enfin une interprétation pertinente des différences entre le cinéma pré 70 et le cinéma post 70. Un document riche.

The Mike Douglas Show - 14’20 : Extrait d’une émission de télévision américaine datant de 1972 comptant comme invités Yoko Ono et John Lennon en compagnie de Barbara Loden venue parler de son film. Yoko dévoile son amour du film et fait des parallèles avec sa propre vie, du fait qu’elle soit elle aussi la femme d’une grande célébrité. Barbara Loden apparaît ravissante et parle de sa rencontre avec les deux artistes. On sent par moments une actrice détachée, minée par une certaine amertume, tandis que le présentateur rapporte presque tout en terme de box office et de recettes, étonnant quand on sait qu’il fut un échec commercial et distribué dans une seule salle aux Etats-Unis. A la fin, le Yoko Ono’s Band entame une chanson avec John Lennon à la guitare, Yoko Ono au chant et Barbara Loden aux percussions.

Scènes commentées - 27’ : Quatre scènes du film commentées par le journaliste du quotidien Libération, Philippe Azoury, qui se livre au difficile exercice de l’analyse filmique. Autour de quatre séquences renvoyant les principales idées et thèmes développés par Barbara Loden dans le film, il explique en quoi certains plans reflètent des idées de mise en scène précises, un jeu d’acteur particulier, et une ambiance de travail qui correspond à un format et à un mode de production très précis. Un bon complément qui reste accessible au plus grand nombre.

Extrait de l’émission CinéCinéma de 1982 - 6’ : Elia Kazan évoque face à la caméra en plan fixe ses souvenirs du film et sa rencontre avec sa seconde épouse Barbara Loden qui semble l’avoir beaucoup marqué et dont il garde l’image d’une certaine complicité alors que l’on sait qu’ils n’ont pas toujours eu des rapports très cordiaux surtout dans le virage de la fin des années 60.

Enfin un Entretien avec Barbara Loden réalisé à Venise en Septembre 70 par Michel Ciment, rédacteur en chef de la revue Positif - 19’ : Document sonore, probablement enregistré en mono, dont le souffle continu force à augmenter le volume. On distingue un bruit de fond tout du long, ce qui est assez gênant, mais le document est sous-titré en français. Articulé autour de cinq chapitres, on peut le consulter à l’envie dans l’ordre que l’on souhaite. La cinéaste revient sur la genèse du film, son approche du personnage, sur ses origines sociales ouvrières, la région dans laquelle elle a grandit, où elle se sentait un avenir banal tout tracé. La mise en scène fut quelque chose de difficile pour elle, tant elle devait s’occuper de tout, ce qui rajoute à la difficulté surtout pour un premier film. Elle parle aussi de ses influences et autres choses autour de la création d‘un film que l‘on a parfois appelé "La Nuit du Chasseur de Barbabra Loden".

Une belle édition donc, qui permet de (re)découvrir un film plutôt rare qui nécessite au moins deux visions.


Un film chroniqué par Jordan White