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Réalisé par Howard Hawks
Avec John Wayne, Montgomery Clift,
Joanne Dru, Walter Brennan
Scénario : Borden Chase et Charles
Schnee d’après ‘The Chilsom trail’ de Borden
Chase
Musique : Dimitri Tiomkin
Photographie : Russell Harlan
Un film produit par Howard Hawks pour
Monterey Productions (distribué par United Artists)
USA - 1948 - 133'
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MGM
Zone 1
Format : 4/3 1.33
Son : anglais mono
Sous-titres : français
133 minutes |


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Ted
Dunson (John Wayne) et Groot (Walter Brennan) suivent un convoi
de pionniers faisant route vers la Californie. Ils
décident pourtant de l’abandonner pour tenter
leur chance au Texas. Ne souhaitant pas que sa fiancée
encourre les dangers qu’il risque de rencontrer, Ted
lui fait ses adieux en lui léguant un bracelet ayant
appartenu à sa mère. Il retrouve celui-ci sur
le poignet d’un indien mort : le convoi a été
massacré et seul un jeune garçon, Matthew Garth
(Montgomery Clift), y a miraculeusement survécu. Dunson
décide de le recueillir et de l’élever
comme son propre fils. Parvenu sur les bords de la Rivière
Rouge, Dunson imprime sa marque sur son taureau et la vache
de Matt : il souhaite que ces deux bêtes soient à
l’origine d’un futur grand cheptel. Il s’approprie
des terres sur lesquelles, à force de travail, ce qu’il
avait prévu se concrétise. En effet, 14 ans
plus tard, le voici propriétaire d’un vaste domaine
et à la tête d’un immense troupeau qu’il
ne peut malheureusement plus vendre : la guerre de Sécession
ayant fait des ravages dans le Sud, la région est désormais
trop pauvre et les éventuels acheteurs inexistants.
Il lui faut donc monter bien plus au Nord pour avoir une chance
que ses bêtes lui rapportent. Et le voilà parti
pour un long périple peuplé d’incidents,
une expédition d’autant plus éprouvante
que Dunson devient de plus en plus dur et intransigeant avec
ses hommes, n’hésitant pas à tuer les
déserteurs. Une rébellion se lève contre
lui, menée par son propre fils adoptif. Matt et tous
les autres cow-boys se chargent du troupeau et abandonnent
Dunson à son sort. Celui-ci, fou de rage, est bien
décidé à se venger : il n’a plus
qu’une seule idée en tête, mettre fin à
la vie de celui qu’il a élevé… Heureusement
la ‘femme hawksienne’ va faire son apparition
pour remettre de l’ordre dans tout ça !!! |
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Barbary
Coast, déjà réalisé
par Hawks en 1935, ne peut raisonnablement pas s’apparenter
au western
et le réalisateur a été congédié
du tournage de Viva Villa (qui, s’il l’avait
signé, ne serait pas resté l’un de ses
titres de gloire). Howard Hawks a aussi le nez creux le
jour où il décide de se désolidariser
complètement de ce qui aujourd’hui reste un
ratage artistique total, le très pénible Le
banni de Howard Hughes, "faux western intelligent"
dixit Jean-Louis Rieupeyrout dans son ouvrage de référence
sur le western (‘La grande aventure du western 1894
/ 1964’ chez Ramsay poche Cinéma). Tous ces
bienfaits du sort font que La rivière rouge
se trouve être le premier western du réalisateur
touche-à-tout. Et quelle épure de western
! En seulement trois films, avec le nonchalant La captive
aux yeux clairs et l’objet de culte qu‘est
devenu Rio Bravo, Hawks est entré dans la
légende du western et, malgré un nombre assez
restreint dans sa filmographie, son nom revient toujours
dans le peloton de tête dès qu’on aborde
le genre alors que les autres grands tels John Ford, Delmer
Daves, Anthony Mann ou Raoul Walsh en ont réalisé
chacun presque le double. Il faut dire qu’il a abordé
presque tous les genres avec un égal bonheur, ce
qui ne veut pas dire pour autant qu’il n’ait
pas de ratés à son actif, la preuve flagrante
avec justement le film réalisé immédiatement
après La rivière rouge, le très
médiocre (pour ne pas dire plus) Si bémol
et fa dièse, remake inutile de son délicieux
Boule de feu.
Après l’immense
succès du Grand sommeil, son adaptation
miraculeuse de Chandler ainsi que son septième triomphe
consécutif, supportant mal d’être sous
contrat et voulant se libérer du carcan des studios
et de ses moguls, Hawks décide d’acquérir
son indépendance pour pouvoir jouir de l’entière
propriété et bénéfices de ses
œuvres. La rivière rouge sera donc
réalisé pour sa propre compagnie fondée
avec Charles K. Feldman, ‘Monterey Productions’.
Il ne renouvellera jamais plus l’expérience
devant les difficultés qu’il eut à surmonter
durant ce tournage coûteux, lourd et tumultueux, de
plus ralenti par les intempéries. S’il continuera
à produire certains de ses films ultérieurs,
ce sera toujours en collaboration avec une major hollywoodienne
(Warner, Paramount ou autres). Déjà auparavant,
Howard Hawks avait décrit dans certains de ses films
des héros dotés d’une grande force de
caractère, courageux et volontaires se lançant
dans des défis presque surhumains : la conception
toute personnelle de cet homme d’action se trouvait
déjà dans d’autres de ses œuvres
comme Seuls les anges ont des ailes, Air Force
voire même dans une moindre mesure Le port de
l’angoisse. Il était évident que
Hawks allait fatalement finir par aborder le western, genre
idéal pour y placer ses hommes énergiques
et têtus, mais aussi chaleureux et humains, qu’aucune
difficulté n’arrête une fois leur décision
prise.
Borden Chase et Howard Hawks se connaissent bien, faisant
tous deux de l’équitation ensemble. En 1946,
Hawks décide d’acheter les droits du roman
‘The Chilsom trail’ de Chase. Ce dernier, en
outre excellent connaisseur du vieil Ouest, est engagé
par Hawks pour écrire l’adaptation de sa propre
histoire. Jusqu’ici Chase n’avait écrit
que d’obscurs et médiocres scripts comme celui
de Alerte aux marines. La rivière rouge
allait le propulser aux avant-postes et il donnera par la
suite de quoi faire jouir les amateurs de westerns les plus
difficiles avec son travail sur Winchester 73,
Les affameurs, et Je suis aventurier de
Anthony Mann ou bien encore Vera Cruz de Robert
Aldrich. Son association avec Hawks se passant assez mal,
Chase s’indignant à la moindre virgule changée
à son scénario, le réalisateur fait
appel à un débutant qu’il créditera
même de la majeure partie de cette histoire plus ou
moins inspirée de celle des ‘Révoltés
du Bounty’ (Dunson ayant de nombreux points communs
avec le capitaine Bligh), Charles Schnee, qui venait alors
d’abandonner le droit pour le cinéma. Il apportera
de nombreuses modifications au script de Chase dont entre
autres, le personnage de la fiancée de Dunson. Ce
second jeune scénariste pourra lui aussi s’enorgueillir
d’avoir écrit ensuite quelques autres purs
chefs-d’œuvre tels Les amants de la nuit
de Nicolas Ray, Convoi de femmes de William
Wellman ou encore Les ensorcelés de Vincente
Minnelli. Avec deux écrivains de cette trempe, le
résultat ‘scénaristique’ ne pouvait
être que de très haut niveau, ce qu’il
est assurément même s’il fut grandement
expurgé pour pouvoir être accepté par
la censure.
Le roman de départ était basé sur des
faits historiques bien précis. Pendant la guerre
de Sécession, la majorité des cow-boys texans
s’étant enrôlée, le bétail
négligé et livré à lui-même
s’était accru plus que d’ordinaire et
était estimé à plus de 5 000 000 de
têtes à la fin du conflit. Les ‘carpetbaggers’
ayant ruiné le pays et s’étant tout
approprié, les ‘Sudistes’ n’avaient
plus les moyens de se payer de la viande de bœuf. En
revanche dans le Nord, où les immigrants s’étaient
multipliés, on en manquait cruellement. Vers la fin
de 1865, un métis nommé Jesse Chilsom partit
avec un chariot du Kansas pour se rendre à Fort Worth
au Texas, marquant sa route par des monticules de terre,
la fameuse ‘Chilsom trail’. C’est lui
qui apporta dans le même temps aux Texans la nouvelle
que le bétail atteignait jusqu’à 50
dollars la tête dans le Nord. La solution était
toute trouvée et le récit narrait le destin
de deux hommes dont l’importance fut immense pour
l’économie et l’histoire de leur pays,
ayant ouvert officiellement cette piste pour le bétail
après avoir fait franchir la Rivière Rouge
à 250 000 têtes en 1866. Pour pouvoir coller
le plus étroitement possible à ce récit
‘bigger than life’, il semblait évident
que Hawks allait devoir sortir des studios pour aller tourner
en extérieurs et ce nouvel enjeu allait s’avérer
aussi difficile pour l’équipe qu’il l’avait
été pour les convoyeurs et du même coup
les personnages du film.
Avec un récit d’une telle ampleur Hawks a en
tête de faire une œuvre importante. Pour cela
il souhaite engager Gary Cooper pour jouer Dunson mais le
caractère antipathique, sadique et mégalomane
du personnage effraye l’acteur qui s’enorgueillissait
alors d’une image publique de ‘bon américain’.
Charles K. Feldman, l’associé de Hawks, avait
John Wayne sous contrat : ce dernier vexé que son
don de comédien soit dénigré par la
critique décide de tenter l’expérience
estimant que ce type de personnage, nouveau pour lui, donnera
enfin l’occasion de prouver son talent éclectique.
John Ford envoie cette note à Hawks avant le début
du tournage : "Prends soin de mon gars Duke et fait
un bon film". Une chose pourtant fait hésiter
John Wayne, une chose qu’il craint de ne pas être
capable de faire, jouer un homme plus âgé que
lui. Son Dunson est pourtant mémorable et il nous
prouvera encore l’année suivante que sa crainte
était non fondée puisqu’il fera du Nathan
Brittles de La charge héroïque le plus
émouvant personnage qu’il n’ait jamais
eu à interpréter. En outre, la bienheureuse
association Wayne-Hawks offrira par la suite aux cinéphiles
d’autres occasions de se réjouir avec, excusez
du peu, Rio Bravo, Hatari et El Dorado.
Pour l’anecdote, la fameuse scène du doigt
coupé dans La captive aux yeux clairs avait
été prévue pour ce film mais John Wayne
la refusa faute de la trouver drôle malgré
la conviction de Hawks à ce sujet. Plus tard, la
voyant interprétée par Kirk Douglas, il hurlera
de rire et avouera honteux à Howard Hawks "Si
tu me soutiens désormais qu’un enterrement
est drôle, je tournerai un enterrement".
L’équipe de cow-boys que Wayne-Dunson a sous
ses ordres est composée d’innombrables seconds
rôles qui ont peuplé et peupleront encore le
western : Harry Carey, son fils et Hank Worden, acteurs
fétiches de la troupe ‘fordienne’ ; Walter
Brennan, mémorable Stumpy par la suite, qui sert
ici de pendant humoristique au personnage très dur
de John Wayne pour en atténuer la sécheresse
et qui, par exemple, se voit obligé de partager son
dentier avec un indien, celui-ci en ayant gagné la
moitié au poker (ce qui est l’occasion d’un
gag à répétition comme Hawks les aimait
tant), Noah Berry Jr, Paul Fix…En revanche, pour jouer
Matt, Hawks recrute un débutant qu’il a vu
sur scène à Broadway ; ce sera le premier
rôle de Montgomery Clift qui, malgré son jeu
tout en intériorité, se révèlera
formidablement charismatique. Le principal personnage féminin,
qui n’arrive pas dans le film avant la moitié
du métrage et qui ne bénéficie pas
d’un long temps de présence à l’écran,
est pourtant inoubliable. L’actrice n’est autre
que la merveilleusement belle et talentueuse Joanne Dru
que l’on retrouvera en tête d’affiche
et qui illuminera encore deux chefs-d’œuvre absolus
de John Ford en 1949 et 1950 : La charge héroïque
et Le convoi des braves. C’est elle qui apporte
une chaleur nouvelle au film après cette première
heure d’une grande sécheresse.
Rajoutons à la perfection du casting et à
l’intelligence du scénario, la présence
d’autres techniciens chevronnés qui offriront
à Hawks le meilleur d’eux-mêmes. Hawks
désirait avoir Gregg Toland en tant que chef opérateur,
se rappelant de son travail sur Les raisins de la colère
qui l’avait impressionné par ses images
des paysages de l’Ouest, mais Samuel Goldwyn refuse
de le prêter. Il se tourne donc vers Russell Harlan,
ce dernier n’ayant pas encore réellement percé
dans la profession : sa photographie en noir et blanc (Hawks
trouvant le technicolor trop criard pour son épopée)
est absolument splendide, aussi bien pour les scènes
de jour que pour celles de nuit, et leur collaboration s’étendra
sur sept autres films. Autre complice du réalisateur
qui lui écrira encore 4 autres scores, Dimitri Tiomkin
à la musique qui compose pour l’occasion des
thèmes inoubliables dont celui du générique,
qui servira une nouvelle fois pour la célèbre
chanson ‘My rifle, my poney and me’ dans Rio
Bravo, et surtout, un thème d’amour plein
d’élan qui fait s’envoler les plus belles
scènes à un niveau de lyrisme rarement atteint
dans le genre. N’oublions pas de complimenter aussi
le remarquable travail fourni par le réalisateur
de seconde équipe, Arthur Rosson, qui s’est
occupé de la plupart des impressionnants plans d’ensemble
avec le bétail dont la scène de ‘Stampede’
(panique) qui demeure encore aujourd’hui d’une
efficacité redoutable. Tantôt discrète
et caressante, tantôt nonchalante et contemplative
(annonçant La captive aux yeux clairs),
tantôt virtuose et stupéfiante (l’attaque
des indiens au début), tantôt sèche
et tendue, la mise en scène de Hawks n’est
pas en reste, cela va de soi.
Dès la fin du générique et les pages
d’un cahier intitulé ‘Early tales of
Texas’ servant de fil directeur au récit, on
sent immédiatement que le réalisateur vient
de créer un archétype, un modèle qui
sera difficilement ‘surpassable’. Les premières
images, montrant les adieux de Dunson et de sa fiancée,
leurs silhouettes se découpant sur le ciel, au milieu
de paysages grandioses remplis de chariots et couronnés
de nuages imposants et presque irréels à force
de beauté, soutenues par le beau thème d’amour
de Tiomkin, font partie, à l’instar de celles
de Monument Valley par John Ford, des plus immédiatement
liées corps et âmes au western. Le côté
épique de ce film est directement prégnant
dès ce moment là et il ne nous lâchera
presque plus si ce n’est lors de ‘stocks-shots’
filmés en studio et qui aujourd’hui paraissent
assez pénibles à regarder, comme celui de
la chevauchée des cow-boys pour aller aider le convoi
attaqué par les Indiens. Très mauvaise trouvaille
que ces quatre plans successifs filmés de biais en
studio faisant voir les héros visiblement perchés
sur de vulgaires chevaux de bois et se trémoussant
pour faire croire à une quelconque cavalcade. Il
en va de même pour le départ du convoi donné
par des cris d’allégresse poussés par
tous les membres de l’expédition, ces cris
ayant visiblement été enregistrés dans
un studio de quelques mètres carrés, l’écho
étant épouvantable et anti-réaliste
au possible. Deux faux pas dans un ensemble magnifique.
Mais nous ne pouvons pas trop lui en tenir rigueur, les
tournages en extérieurs pour les westerns s’étant
surtout généralisés la décennie
suivante.
Hawks voulait faire ‘enfin’ un western adulte
; il réalise un western exemplaire. Ceci dit, un
peu de modestie monsieur Hawks ; d’autres ‘westerns
adultes’, même s’ils n’étaient
pas légion, sont sortis avant La rivière
rouge, pas très sympa pour les camarades ce
‘enfin’ ! Pourtant il est vrai que là
où le film de Hawks se démarque un peu de
ses prédécesseurs, c’est avant tout
dans sa description du personnage étonnant de Tom
Dunson et de ses relations avec son cadet Matthew Garth.
Rarement le protagoniste principal d’un western, qui
plus est interprété par John Wayne réputé
pour sa droiture et symbole des valeurs traditionnelles
américaines, n’aura été aussi
impitoyable, cruel, vindicatif et antipathique de prime
abord. Déjà dans la première partie
du film, Dunson n’hésite pas une seconde à
se séparer de sa compagne, il ne se précipite
pas au secours du convoi estimant qu’il est déjà
trop tard, il ne tergiverse pas quand il s’agit de
tuer les propriétaires de la terre dont il souhaite
s’emparer ("J’y suis j’y reste").
On comprend alors le pourquoi de ses actions (autres temps,
autres mœurs) mais on est obligé d’avouer
que sa froide détermination lui fait employer des
méthodes plutôt expéditives. Devenu
gros propriétaire, son entêtement s’est
accentué ("change d’avis une fois dans
ta vie" lui demandera Groot). Encore plus amer et résolu,
il se croit libre d’établir ses propres règles
("La loi c’est moi") et estime que ses décisions
doivent être suivies à la lettre : il ne veut
même pas imaginer avoir tort, qu’il puisse exister
un autre itinéraire meilleur que celui qu’il
a choisi, une discipline autre que celle qu’il impose
à ses hommes. En bref, il ne doit pas montrer de
faiblesse quitte à faire fausse route. Sa mégalomanie
le fait presque s’ériger en juge divin : à
chaque mort entravant son périple, il demande à
se charger personnellement de lire les prières ;
en gros, je tue et je prie pour son âme. Plus le temps
passe, plus il se renferme et se durcit : il refuse même
d’avoir le moindre scrupule et s’arroge les
pleins pouvoirs de vie et de mort sur ses hommes. Après
des journées harassantes, il n’a même
pas un mot de félicitation ou de remerciement pour
ses hommes, estimant qu’ils ont fait leur boulot,
point ! Ce portrait peu reluisant doit en étonner
plus d’un et pourtant sa rudesse n’était-elle
pas nécessaire à la réussite de cette
entreprise surhumaine ?
Hawks répond d’une certaine manière
par l’affirmative car, à entreprise démesurée,
homme démesuré et sans lui, la plupart des
convoyeurs auraient déjà fait demi-tour, sans
son opiniâtreté, la gageure n’aurait
certainement pas été gagnée ; dans
ce sens, Dunson est bien dans la continuité des grands
personnages ‘hawksiens’, des hommes qui aiment
le travail bien fait, des professionnels comme les a toujours
aimés le réalisateur. Et pourtant, ce n’est
pas Dunson qui va finir le difficile périple puisqu’il
sera abandonné à la fois par son plus fidèle
ami et par l’enfant qu’il a voulu faire à
son image : "Tu vas marquer tout le Texas sauf moi"
lui disait déjà le jeune Matt, annonçant
par avance sa part de révolte. L’essentiel
de l’intrigue purement dramatique est justement centré
sur les rapports difficiles qui se transforment en antagonisme
sans merci entre le père et le fils. Leurs relations
au départ basées sur l’admiration et
la fascination tournent, les difficultés surgissant,
à l’agressivité et à la rébellion.
Entre temps, ils auront tous deux eu l’occasion de
faire la connaissance d’un autre personnage mémorable
de la filmographie de Hawks, Tess Millay : cette femme n’apparaîtra
qu’au bout de plus d’une heure de film, n’aura
que trois grandes scènes à jouer mais elles
demeurent pour ma part les plus belles. Et qu’on ne
me parle pas de clichés ou d’archétypes
pour ce personnage, d’une modernité incroyable
surtout dans un western, seule véritable ‘adulte’
du film. Venant de tomber amoureuse de son sauveur, elle
le viole presque la première fois où ils se
retrouvent seuls (splendide scène d’amour très
osée pour l’époque entre Joanne dru
et Montgomery Clift). Femme forte au caractère bien
trempé, insoumise et opiniâtre elle aussi,
elle est prête à tuer Dunson si elle n’arrive
pas à le convaincre de l’inutilité et
de la bêtise de son entêtement à vouloir
tuer son bien-aimé (sommet émotionnel de ce
western, cette scène mérite de rester dans
les anthologies ne serait-ce que pour prouver à ses
détracteurs le génie de John Wayne). A la
fin, devant l’infantilisme des deux héros,
elle éclate de rage et évite ainsi l’irréparable
en leur révélant la véritable nature
des sentiments qui les unissent, tout au moins une estime
réciproque si ce n’est un amour filial ou paternel.
Conspuée par Borden Chase qui faisait mourir Dunson,
cette ultime scène a été entièrement
voulue et réécrite par Hawks lui-même
qui refusait de voir succomber l’un de ses héros
afin que les spectateurs sortent heureux de la salle : mission
accomplie, le sourire béat qui vient éclairer
notre visage lors de l’apparition à l’écran
de ‘the end’ en est la preuve.
Ce film ample au rythme lent, bien représentatif
de Hawks par son attention aux liens unissant des hommes
au fort professionnalisme engagés dans une tâche
dangereuse, est une œuvre qu’il s’agit
d’apprivoiser et qui pourra lors d’une première
vision sembler sèche, vous laisser sur votre faim
si vous vous attendez à y trouver d’innombrables
scènes spectaculaires. Il n’en manque cependant
pas, témoin celles de la première attaque
indienne d’une virtuosité et d’un dynamisme
stupéfiant ou encore la débandade du troupeau
; mais dans l’ensemble, Hawks ne néglige pas
l’aspect documentaire et prend ainsi son temps pour
filmer le travail quotidien et exigeant de ces cow-boys,
le rassemblement incessant des bêtes éparpillées,
la vie épuisante, monotone et dangereuse de ces hommes
qui nous semblent très proches par la chaleur humaine
qui se dégage de la vision que nous en offre Hawks.
Le film ne manque ni d’humour, ni de santé,
ni de vigueur, ni de franchise mais Hawks n’hésite
pas non plus à laisser au montage une scène
de plus de cinq minutes montrant le passage à gué
d’une rivière par le troupeau (9000 bêtes
ont participé au tournage). Nous ne lui donnerons
pas tort d’avoir eu le courage de le faire puisque
cette séquence, par son découpage, son ampleur,
son montage et la beauté de ses images, restera encore
très longtemps dans les esprits. Odyssée personnelle,
entreprise démesurée (comme le sera celle
de son second western, La captive aux yeux clairs),
œuvre à la fois épique et à dimension
humaine, western dans lequel les paysages et la nature sont
presque aussi importants que les hommes, ce film est tout
cela et plus encore : je vous laisse maintenant le plaisir
de le découvrir ou le redécouvrir ; il fait
assurément partie des nombreux sommets de la filmographie
étonnante et diversifiée de Howard Hawks.
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