1933
: Howard Hawks participe à la réalisation
de Viva Villa avec William A.Wellman et Jack Conway.
Le tournage a lieu au Mexique et, entre deux prises, le
renard argenté s’ennuie : les courses automobiles,
parties de cricket et jeunes starlettes dont il raffole
tant sont plutôt rares au cœur de la pampa !
Passionné d’aviation, il découvre néanmoins
une petite ville et un aérodrome à quelques
kilomètres du plateau : les pilotes, au service d’une
société aéropostale, rivalisent d’intrépidité
et vivent sans se soucier du lendemain. Leur seul objectif
est d’assurer les livraisons, de profiter de chaque
instant, et peu importe le risque pourvu qu’ils aient
l’ivresse.
Réputé pour son amour du
risque, Hawks décide de porter le destin de ces hommes
à l’écran et rédige un premier
scénario intitulé Pilot number 4
dés son retour en Californie. Mécontents de
ce script (qui tient plus du reportage que du drame hollywoodien
classique), les studios refusent de le produire. Patient,
Howard Hawks se tourne vers d’autres projets et met
en scène quelques métrages qui accroissent
sa notoriété. Parmi ceux-là, nous retiendrons
surtout L’impossible monsieur Bébé
(Bringin Up Baby, 1938) où il collabore
pour la première fois avec Cary Grant. Cette "screwball
comedy" connaît un beau succès public
et place Hawks sous les feux de la rampe.
Toujours attaché à son projet
d’aviation, il contacte Jules Furthman et lui demande
d’enrichir le scénario de Pilot number
4. L’écrivain imagine une intrigue basée
sur l’intégration dans le groupe d’un
nouveau pilote au passé douloureux : ce dernier (MacPherson)
est en conflit avec un des mécaniciens de la base
qui l’accuse d’être responsable du décès
de son frère. A cette première intrigue, Furthman
en ajoute une autre dont l’origine tient dans le triangle
amoureux Geoff-Bonnie-Judy : Geoff est séduit par
Bonnie mais la belle Judy - mariée à MacPherson
et avec laquelle il vécut une relation amoureuse
quelques années plus tôt - fait son apparition.
Ce triangle déchaînera les passions et donnera
naissance à certaines scènes savoureuses.
En fin dialoguiste, Furthman se permet aussi d’arroser
son texte de répliques parfois drôles et souvent
percutantes. Au final, le travail effectué est excellent
tant dans la richesse des dialogues que dans la construction
des intrigues. Hawks le sait et sa collaboration avec Furthman
ne s’arrêtera pas là puisqu’ils
signeront ensemble To have and have not, The big sleep,
et Rio Bravo.
Harry Cohn, qui cherchait alors un projet
où il pourrait réunir Grant et Arthur, est
séduit par ce nouveau jet de Pilot number 4
et par la personnalité de Hawks. Il accepte le financement
et demande un nouveau titre… Only angels have
wings voit enfin le jour.
1939 : Hawks ne vit plus avec son épouse,
Athole, alors internée dans un hôpital psychiatrique.
Depuis quelques mois, il est ivre d’amour pour la
belle Slim. Sur le plan professionnel cette année
est également cruciale puisqu’elle marque le
début d’une série de huit films dont
le succès critique et public reste tout simplement
ahurissant : Only angels have wings (1939), His
Girl Friday (1940), Sergeant York (1941),
Ball of fire (1941), Air Force (1943),
To have and have not (1944), The big Sleep
(1946) et Red River (1948) offrent au réalisateur
ses dix plus belles années créatrices et consacrent
sa légende.
Le tournage de Only angels démarre
dans le ranch Columbia de North Hollywood. Le décor
est grandiose, Joseph Walker (It’s a wonderful
life, The Lady from Shangaï) est en charge de
la photo, Furthman réécrit les dialogues au
jour le jour et Hawks règne en maître sur le
plateau. Mais avant le premier clap, l’équipe
entre en pré production et, comme souvent chez Hawks,
la préparation consiste essentiellement en une phase
de casting intense.
Bien que la tête d’affiche
soit déjà choisie (Grant-Arthur) ce "film
de groupe" nécessite des seconds couteaux de
qualité. Pour interpréter le rôle de
Bat Mac Pherson le mal aimé, Hawks pense à
Richard Barthelmess. Cet acteur avec lequel il collabora
neuf ans plus tôt (The Dawn Patrol) fait
partie de cette génération glorifiée
par le muet et disparue lors de la sonorisation du cinématographe.
Son visage marqué par les cicatrices et son charisme
évident donnent de la profondeur au personnage chez
qui l’action prime sur l’éloquence. Son
interprétation tout en intériorité
impressionne, le public et la critique ne s’y trompent
pas et félicitent ce très beau "come-back"
artistique. Malheureusement, ce rôle sonnera le glas
de la carrière de Barthelmess qui s’engagea
ensuite dans la Navy pour participer à l’effort
de guerre.
Lorsqu’il apparaît dans le
récit, Mac Pherson est accompagné de sa jeune
femme, la belle Judy, dont le passé est lié
à celui de Geoff (Cary Grant). Dans l’esprit
de Hawks, elle est l’incarnation de la beauté
et doit irradier la base de Barranca de sa sensualité.
Pour résumer, Hawks cherche une "femme fatale"
! A ce sport le bel Howard est loin d’être maladroit
et il saura, tout au long de sa carrière, faire preuve
d’un œil acerbe en donnant leur premier grand
rôle à de futures stars. Parmi celles-ci, citons
Lauren Bacall, Joanne Dru, Angie Dickinson ou encore Rita
Hayworth. C’est cette dernière qui hérite
du rôle de Judy Mac Pherson et la légende raconte
qu’elle aurait séduit le réalisateur
en investissant toute sa fortune dans une robe de grand
couturier ; elle serait ensuite allée à sa
rencontre dans un restaurant en vogue de Sunset Boulevard
! Mais comme souvent, cette histoire née dans la
bouche de Hawks a été démentie et à
priori c’est simplement en faisant un casting que
le réalisateur la remarqua. Mais peu importe les
potins, seule la performance compte et celle que Rita Hayworth
livre dans Only Angels marquera les esprits : son
regard mystérieux, ses poses suggestives et sa classe
naturelle inondent la pellicule de sensualité et
clouent le spectateur au siège velouté des
salles obscures… A 21 ans, elle crève l’écran
et, à l’instar de Hawks, commence à
bâtir sa légende.
Aux côtés de Barthelmess et
Hayworth, l’équipe d’aviateurs est composée
d’excellents comédiens parmi lesquels Sig Ruman
(que l’on retrouvera dans le rôle du colonel
Ehrhardt de To be or not to be de Lubitsch), Allyn
Joslyn (excellent Les Peters) ou encore Thomas Mitchell
qui jouait la même année dans Stagecoach
de Ford (le docteur Josiah Boones). Il interprète
ici le rôle du Kid et malgré le nombre relativement
restreint de scènes auxquelles il participe on se
souvient de lui grâce à son célèbre
lancer de pièces. Ce petit gimmick pensé par
Hawks permet d’identifier le personnage avec facilité
et de s’y attacher. Pour l’anecdote on peut
se souvenir que le personnage de Gino (George Raft) utilisait
le même artifice pour se faire remarquer dans Scarface
!!
A côté de ces seconds rôles
de qualité, on gardera à l’esprit les
interprétations du couple vedette Grant/Arthur. On
a souvent reproché à Jean Arthur d’être
passée à côté du film en refusant
d’écouter les conseils d’Howard Hawks.
Cependant, s’il est vrai que son entente avec ce dernier
ne fut pas des meilleures, il est ridicule d’affirmer
que sa performance est mauvaise. Son énergie, sa
gouaille et son sourire apportent au film une forme de féminité
assez remarquable : en opposition à Hayworth, Arthur
séduit par son caractère enjoué et
sa sensibilité. Son personnage annonce celui de Hildy
Johnson (His Girl friday) et de nombreuses autres
héroïnes de la filmographie du réalisateur
: belle, impétueuse, intelligente, il ne manque à
la jeune Bonnie qu’un soupçon de classe et
de mystère pour correspondre exactement à
l’archétype de la femme Hawksienne inspiré
par la belle Slim (que le renard argenté épousera
en décembre 1941).
Enfin, comment parler du casting de Only
Angels sans couvrir Cary Grant de louanges. Mais restons
simple, le beau Cary n’a plus besoin de cela pour
asseoir sa notoriété ! Cette seconde collaboration
avec le réalisateur de Bringin up baby est
l’occasion pour Grant d’afficher une personnalité
complexe. Ici, la comédie se mêle au drame
et Grant joue subtilement sur les deux registres : dans
le premier quart d’heure du film il est profondément
marqué par le crash de son ami Joe mais quelques
minutes plus tard il se reprend et se lance dans la scène
enjouée du piano. Cette ambiguïté des
comportements cache un passé difficile à assumer
et c’est au contact de la tendre Bonnie qu’il
finira par exprimer sa sensibilité. On retrouve ici
le mâle hawksien dans toute sa splendeur : froid,
difficile d’accès mais au cœur tendre.
Son rôle est un prélude à celui du Duke
dans Rio Bravo ou Hatari.
D’ailleurs les similitudes entre
Hatari et Only Angels have wings
ne se limitent pas à la caractérisation du
héros. Ces deux œuvres font partie de ce qu’on
appelle communément les films de groupe. Le schéma
en est simple : une équipe de professionnels est
soudée pour faire face à l’adversité.
Cette thématique hawksienne sera reprise mainte fois
dans ses films mais c’est peut-être dans Only
Angels qu’elle atteint son paroxysme : sur l’aérodrome
de Barranca les hommes risquent chaque jour leur vie et,
ici plus que jamais, l’individualisme est jeté
aux orties. Le seul moyen de survivre consiste à
protéger le groupe et pour cela il faut savoir faire
face à la disparition d’un de ses éléments.
Cette attitude est poussée à l’extrême
lorsque, à la suite de la mort de Joe, l’équipe
d’aviateurs préfère chanter et jouer
de la musique plutôt que pleurer sur le sort du défunt.
Cette forme de stoïcisme vis-à-vis de la mort
est parfaitement mise en forme lors de la fameuse scène
ou Geoff mange le steak du défunt Joe :
“Bonnie: How can you do that?
Geoff: What?
Bonnie: Eat that steak.
Geoff: What's the matter with it?
Bonnie: It was his.
Geoff: Look, what do you want me to do? Have it stuffed?
Bonnie: Haven't you any feelings? Don't you realize he's
dead?
Geoff: Who's dead?...Who's Joe?...”
Ces quelques lignes de dialogues suffisent
à exprimer la morale anti-individualiste du réalisateur.
Tavernier et Coursodon (1) remarquent qu’en mangeant
le steak, Geoff efface implicitement les dernières
traces de Joe. L’attitude hawksienne est claire :
pour affronter l’avenir, il faut savoir faire table
rase des blessures du passé. Mais derrière
cette rigidité du comportement, on décèle
une incapacité à extérioriser des sentiments
qui disparaît au contact de la femme. Car si les mâles
s’amusent entre eux, c’est grâce aux femmes
qu’ils expriment leurs chagrins, désirs ou
autres frustrations, c’est également à
leur contact qu’ils atteignent une forme de sagesse.
Cette thématique est à rapprocher de la vie
privée du renard argenté qui verra sa capacité
créatrice exploser et sa carrière prendre
une nouvelle dimension aux côtés de la belle
Slim.
Pour conclure, il paraît presque
réducteur de dire que Only angels have wings
est un chef-d’œuvre ! Au-delà d’une
construction parfaite et d’une interprétation
sublime, ce vingt-sixième long métrage de
Hawks est avant tout un film d’auteur où l’on
retrouve la thématique qui servira à bâtir
une filmographie quasi parfaite et à séduire
toute une génération de cinéastes.
Aujourd’hui, ceux qui ont découvert Hawks par
le biais de ses films les plus populaires comme Hatari
ou Rio Bravo doivent se précipiter sur ce
chef d’oeuvre… Pardon : cet IMMENSE CHEF D’OEUVRE
!!
(1) 50 ans de cinéma américain (Editions Solin)