Auteur et conducteur de l’expérimentation : Dziga Vertov.
Assistante monteuse : E. Svilova.
Chef-Opérateur : Mikhaïl Kaufman.
Production : VUFKU. (Comité pan-ukrainien du cinéma et de la photographie)
6 bobines, 1889 mètres.
Première à Kiev le 8 janvier 1929, le 9 avril à Moscou.



Noir et Blanc
Muet - Sous-titres français
2 pistes sonores : The Alloy Orchestra selon les indications données par Dziga Vertov pour l’illustration musicale. (Dolby Digital 2.0) ou Volga Select (Ivan Smagghe et Marc Colin) – création originale. (Dolby Digital 5.1)
Format : 1 :37
Durée : 67 minutes
DVD 9


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On peut résumer le film de deux manières : Une journée de la vie d’une ville (Odessa, en l’occurrence) ou "Je suis un œil / Un œil mécanique / Moi, c'est-à-dire la machine, je suis la machine qui vous montre le monde comme elle seule peut le voir / Désormais je serais libéré de l'immobilité humaine / Je suis en perpétuel mouvement / Je m'approche des choses, je m'en éloigne / Je me glisse sous elles, j'entre en elles / Je me déplace vers le mufle du cheval de course / Je traverse les foules à toute vitesse, je précède les soldats à l'assaut, je décolle avec les aéroplanes, je me renverse sur le dos, je tombe et me relève en même temps que les corps tombent et se relèvent…Voilà ce que je suis, une machine tournant avec des manœuvres chaotiques, enregistrant les mouvements les uns derrière les autres les assemblant en fatras. Libérée des frontières du temps et de l'espace, j'organise comme je le souhaite chaque point de l'univers. Ma voie, est celle d'une nouvelle conception du monde. Je vous fais découvrir le monde que vous ne connaissez pas." (Extrait du manifeste du Ciné-Œil - 1923)

De la Théorie à la Pratique

"Le scénario est l’invention d’une seule personne ou d’un groupe de personnes. C’est une histoire que ces personnes veulent faire vivre à d’autres. Nous ne trouvons pas ce désir criminel, mais que l’on hisse cette sorte de travail au rang de tâche essentielle du cinéma, que l’on supplante les vrais films par ces ciné-histoires, qu’on étouffe toutes les possibilités merveilleuses de la caméra au nom du culte à rendre au dieu du drame artistique c’est ce que nous ne pouvons comprendre et que bien entendu, nous n’acceptons pas." C’est par ces mots qu’en 1928, Denis Kaufman (alias Dziga Vertov) proclame l’indépendance du cinéma en tant qu’art à part entière permettant une représentation du réel avec ses propres règles, une grammaire universelle de l’image en mouvement (qui pourrait trouver son application dans le montage) et l’absence d’artifice. Le Concept du Ciné-œil est né. L’homme à la caméra en sera le manifeste.

Mais avant d’aborder la pièce maîtresse il n’est pas inutile de faire les présentations.

La Toupie Tournante

Dziga Vertov (littéralement la toupie tournante) est le pseudonyme choisi par Denis Kaufman, qui débutera sa carrière artistique par la poésie et la littérature (il est notamment auteur de romans de science-fiction) et s’inscrira d’emblée dans le mouvement futuriste. Menant des études de médecine, il se passionnera très vite pour la relation entre le son et l’image, menant des expériences bruitistes associant graphie, mots et sons. On trouvera d’ailleurs un très bel exemple de poème visuel dans le documentaire de Bernard Eisenschitz consacré au montage.

Cet homme passionné par l’avenir sera paradoxalement très ancré dans le réel puisqu’il est le créateur du premier journal d’actualité cinématographique russe (le "Kino-Nédélia" ou Ciné-Semaine). Il réalisera même des montages d’actualités dépassant les deux heures !

Très vite, passionné par la matière brute des images d’actualité que lui rapporte sa petite équipe il réalisera des films à caractère documentaire et engagé. On ne sera donc pas étonné de le retrouver instigateur de campagnes d’agit-prop. organisées par le parti. Mais il sera aussi l’animateur du "Kino-Pravda" (Ciné-Vérité, émanation du célèbre quotidien), séquences d’actualité composées de véritables reportages qui mettent en évidence son sens du montage, de la pertinence du regard et son acuité, ainsi que cette appréhension de l’espace et du mouvement de la caméra.

Dès 1923, Vertov lance un appel aux cinéastes russes sous forme d’un manifeste appelé Kinoks-Revolution. C’est à partir de cette date que les premières expérimentations de Ciné-Œil verront le jour : La vie à l’improviste (1924), Vive l’air (1925), La sixième partie du monde (1926), etc. jusqu’à l’Homme à la Caméra en 1929 et Enthousiasme en 1930. Vertov entreprend alors une tournée des grandes villes européennes pendant deux ans, pour présenter son œuvre, où il reçoit un accueil enthousiaste et unanime. Charlie Chaplin lui écrira son admiration lors de son passage à Londres en 1931. Pendant près de dix ans, Vertov multipliera les écrits concernant le Ciné-œil et ses possibilités.

Du Ciné-Œil comme instrument de culture des masses

L’entreprise peut surprendre, même encore aujourd’hui. Dès les premières secondes du film, le postulat de base est posé. Pas d’intertitres – pas de scénario – pas de décor – pas d’acteur – etc. Cette œuvre expérimentale a pour but de créer un langage cinématographique absolu et universel complètement libéré du langage théâtral ou littéraire.

Le film est donc présenté comme une expérience. Mais il ne s’agit en aucun cas d’improvisation ! Un manuscrit de 141 pages préexiste au tournage du film. Il s’agit de déconditionner le spectateur au cinéma dramatique dont il est abruti pour le préparer à l’expérience du Ciné-œil, destiné à établir la connexion entre le réel, tel qu’il est filmé, et le spectateur.

Cette gageure passe par la démystification du médium. Il devient alors nécessaire de montrer les artifices qui contribuent à endormir l’attention du spectateur. La salle de projection, le matériel, le fauteuil, l’écran et ses rideaux de velours (symbole de théâtralisation du cinéma). Le cinéma industriel montré comme un abêtissement des masses, avec ses fauteuils qui s’abaissent mécaniquement et les spectateurs qui s’avancent docilement, sans expression, à l’image de robots obéissants et démunis de volonté.

Le spectacle peut commencer… pourtant tout va se passer à l’extérieur de ce lieu. Le chef opérateur est parti dans la ville encore endormie avec une simple caméra relativement légère et un trépied. Le dispositif est simple et promet une mobilité et une réactivité sans commune mesure avec le travail d’une équipe de tournage classique de l’époque (une sorte de DOGMA avant l’heure). Pourtant le biais est déjà là dans le dispositif. L’homme censé nous renvoyer ses images est lui-même filmé, il est donc mis en scène par le réalisateur. A vouloir nous forcer à ne pas oublier la réalité du dispositif, l’auteur est obligé de recourir à un artifice de présentation. La caméra n’est pas subjective mais se veut objective et par la même elle introduit toute l’artificialité du médium. C’est en acceptant l’intrusion de cette caméra tout le long de cette essai de diffusion d’images "visuelles" que l’œil du spectateur peut alors s’identifier lui-même à la caméra et établir la connexion avec la réalité de l’image. Ce que mon œil voit est vrai puisque je perçois le dispositif qui me permet de capter cette réalité. Ce n’est pourtant pas le propos du cinéaste. Il est évident que ce biais, il l’a perçu dès la conception de cette expérience, et que c’est à l’intelligence du spectateur qu’il fait appel. Je vous renvoie une image en miroir du dispositif pour que vous acceptiez l’absence de manipulation.

Et puis cet homme sera le guide qui va permettre la prise de conscience du spectateur. Il est là pour prendre à témoin le spectateur de la création d’un langage cinématographique universel basé sur une dynamique de l’image. Le mouvement est permanent dans l’homme à la caméra. Un mouvement universel, prégnant et synonyme de vie. Mouvements verticaux, horizontaux, parallèles ou croisés, en pointe de fuite ou en perspective, l’image prise de vertige va même jusqu’à se fractionner pour mieux se fondre, ou se télescoper.Le mouvement va progressivement se développer puis se syncoper jusqu’au paroxysme final. Toutefois, le biais introduit par le caractère fictionnel du personnage du caméraman est gommé par l’indentification progressive du spectateur à la seule caméra qui restera seule en scène, jusqu’à se déplacer par elle-même (avec un art consommé de la pixillation – technique d’animation image par image vieille comme le cinéma) sur son trépied comme animée d’une vie propre, puis à n’être plus représentée que par son propre objectif et réduite principalement à son diaphragme qui se superpose à l’œil virtuel du spectateur.

Ce qui éblouit aujourd’hui, à la vision de cette expérience cinématographique, c’est la modernité du discours du cinéaste. On est frappé par l’incroyable vitalité d’un montage très élaboré, pensé, sans quasiment aucun effet gratuit, et destiné à frapper l’imaginaire du spectateur. Le réel comme source d’imaginaire. Il fallait un talent visionnaire pour arriver à ce résultat et surtout lui insuffler une force qui défie le temps. Mais le montage n’est pas le seul élément d’émerveillement. On perçoit à quel point la caméra est devenue une sorte d’œil nous renvoyant une réalité subjective de la société de l’entre deux guerres. La monté en puissance de la mécanisation et du productivisme, de l’aliénation du travail, les prémisses d’une nouvelle société basée sur la communication et sur la culture de masse… et le cinéma comme outil de décryptage de cette nouvelle réalité sociale. Un cinéma paradoxalement social et révolutionnaire, outil d’éducation des masses, mais aussi outil de création artistique à part entière où la liberté de s’exprimer et de regarder le monde avec un œil neuf existe.

Le Ciné-œil influencera toute une génération de cinéastes et d’artistes à commencer par Buñuel et Vigo qui feront leurs propres expérimentations. On pense bien évidemment aux surréalistes et au célèbre Chien Andalou de Dali et Buñuel, mais l’influence la plus directe se traduira par le court-métrage A propos de Nice co-réalisé par Jean Vigo et Boris Kaufman, frère de Dziga Vertov et prosélyte du Ciné-Œil... Vigo reprendra les arguments principaux du Kino-Glaz pour définir la nécessité d’un cinéma social face au cinéma de son temps, formaté à l’extrême et réduit à un aimable divertissement permettant au bourgeois de digérer tranquillement dans la pénombre.

Extrait de son discours purement militant, L’Homme à la caméra est un aboutissement, celui d’une réflexion essentielle sur le rapport que le cinéma entretient avec le réel et sur le pouvoir de l’image en tant qu’outil idéologique mais aussi en tant qu’art à part entière, émancipé des arts "bourgeois" et développant sa propre syntaxe.

De l’apport du DVD dans la "lecture" d’un manifeste

Editer L’Homme à la Caméra en DVD n’est pas tant important parce que ce serait un film essentiel de l’histoire du cinéma mais parce qu’il permet de vérifier aujourd’hui la validité des thèses du Ciné-Œil. Regarder l’Homme à la Caméra en DVD, c’est exploiter toutes les possibilités que nous donne ce support et l’expérience se révèle saisissante lorsque l’on veut procéder à des captures d’écran pour illustrer cette chronique, par exemple. On prend alors conscience de l’incroyable vivacité de ce montage lorsqu’on s’aperçoit à quel point il est difficile de fixer l’image que l’œil a perçu. Le Ciné-Œil comme représentation de l’invisible, proche de l’expérience subliminale. Accélérations, ralentis, surimpressions, trucages, arrêts sur images, successions de plans parfois inférieurs à la demi seconde, superpositions, mouvements de caméra qui accompagnent le mouvement de la vie… L’œil est stimulé en permanence, conscient de ce qu’il n’a pas vu et pas toujours conscient de ce qu’il a perçu !

450 copies d’écran réalisées sur 67 minutes, et l’on se trouve confronté à la difficulté du choix tellement aucune image n’est banale, mais aussi par le fait qu’aucune ne réussit à suggérer le mouvement perpétuel qui habite ce film ! Une véritable frustration qui conduit à voir et revoir le film pour essayer d’en dégager la quintessence alors qu’il est quintessenciel par sa nature même !

Disséquer ce film avec les outils modernes de la technologie c’est reproduire l’expérience de Vertov en s’appropriant la vision du réel qu’il nous propose, en vivant une expérience visuelle et sonore chaque fois différente. Un monde où le réel n’est qu’illusion et l’illusion bien réelle. C’est peut être aussi, se mettre un peu dans la peau de l’homme nouveau qu’il proclame dans son manifeste du Ciné-Œil : "Cet homme nouveau, épuré de ses maladresses et aguerri face aux évolutions profondes et superficielles de la machine, sera le thème principal de nos films. Il célèbre la bonne marche la machine, il est passionné par la mécanique, il marche droit vers les merveilles des processus chimiques, il écrit des poèmes, des scénarios avec des moyens électriques et incandescents. Il suit le mouvement des étoiles filantes, des évènements célestes et du travail des projecteurs qui éblouissent nos yeux." (Manifeste du Ciné-Œil – 1923).

Présenté dans un élégant digipack à l’esthétique rendant magnifiquement hommage au courant futuriste des années 20, Arte est fidèle à sa réputation de travail soigné et de respect de l’œuvre tout en ayant une démarche éditoriale audacieuse en matière de bonus (la piste sonore électronique ne plaira pas à tout le monde !)

L’image : Même si le film a été restauré en 1996 par la Fondation Eastman, les outrages du temps sont inévitables, et relativement nombreux : griffures, scratchs, poinçons, décalages du cadre, traits (horizons ou verticaux). Toute la gamme des artefacts est là ! L’image est parfois à la limite d’être effacée sur quelques séquences. Malgré tout, la restauration effectuée permet de profiter du film dans des conditions plus qu’acceptables et de nombreuses séquences conservent une fraîcheur remarquable ! Le contraste est variable et dépend, là aussi, de la qualité initiale de la copie.

On peut regretter que la compression soit parfois un petit peu visible (des effets d’escalier sur les diagonales) dans les scènes avec des mouvements de caméra un peu rapide, et sur les scènes de foules (léger fourmillement de l’image), mais rien de rédhibitoire. L’image est parfois distordue dans la partie inférieure de l’écran (comme une distorsion d’origine magnétique sur un téléviseur) mais c’est sûrement dû à la copie. Là encore, vu l’âge vénérable du film, et la difficulté à trouver du matériel d’origine (un grande nombre des travaux de Vertov a été détruit) c’est excusable.

Le Son : Du dolby Digital 5.1 ! Excusez du peu ! C’est le moins que l’on puisse faire pour une création électronique contemporaine. Rien à redire donc, techniquement.

Le DVD propose deux pistes sonores :

Une piste dite classique car réalisée d’après les indications écrites de Dziga Vertov, et interprétée par The Alloy Orchestra. Une composition pas si classique que çà, avec des sonorités électroniques et l’utilisation de bruitages que l’on imagine correspondre aux expérimentations bruitistes de Vertov. Il est des journalistes de la presse spécialisée DVD pour considérer que ces sonorités modernes sont choquantes… ou de l’art de parler sans savoir quoi que ce soit sur l’auteur !

Une piste électronique enregistrée par le Collectif Volga Select constitué du DJ en vogue Ivan Smagghe et du compositeur Marc Collin. Attention chef d’œuvre ! Les auteurs ont pris le parti de s’approprier le film et de convertir le Ciné-Œil en sons, étant ainsi fidèle à l’esprit du manifeste tout en faisant œuvre à part ! Il est des journalistes de la presse spécialisée DVD pour considérer cette piste sonore comme une catastrophe car appuyant lourdement le propos du cinéaste et empêchant le spectateur de goûter les délices d’un film muet. On rappellera à ces journalistes que les films muets n’ont quasiment jamais été présentés sans accompagnement sonore en salle lors de leur sortie, et qu’il s’agit d’un fantasme de cinéphile "puriste" que de dire qu’un film muet doit se regarder sans bande son. Quant au fait que cette bande son soulignerait lourdement l’image, c’est une question (d’absence) de goût pour la musique électronique, mais sûrement pas un propos objectif.

Ces deux pistes proposent une lecture différente de l’œuvre et constituent une occasion supplémentaire d’expérimenter le Ciné-Œil et d’observer la réalité de la connexion œil-oreille suggérée par Dziga Vertov dans le film (et développée par ailleurs dans le Radio-Œil).

Documentaire "Un si joli mot : le montage" de Bernard Eisenschitz (durée : 40 min). Cet historien du cinéma, à qui l’on doit la restauration de l’Atalante, et des documentaires d’analyse d’œuvres souvent passionnants, est spécialiste du cinéma russe. Il nous propose, comme à son habitude, un film sobre, au commentaire dépouillé et dont le ton monocorde peut éventuellement agacer les moins patients d’entre nous. Beaucoup d’images rares, une pertinence des propos frisant parfois la démonstration, mais qui suscite une vraie curiosité pour le cinéma russe de l’entre deux guerres, audacieux, expérimental et explorant toutes les directions. On y verra la place prépondérante qu’occupe Vertov, ainsi que le magnifique poème visuel La sixième partie du monde. Un documentaire passionnant, qui suscite l’envie, mais exigeant une certaine concentration de la part du spectateur. On ne peut que regretter de ne pas avoir accès à un certain nombre d’œuvres citées. C’est pourquoi il est à noter que l’excellent film burlesque La fièvre des échecs, de Poudovkine, dont il est question dans ce documentaire, est visible dans le volume 1 de la collection Retour de flamme.

Documentaire "une analyse du film par Luc Lagier" (durée 10 min). Luc Lagier dirige le magazine Court-circuit sur Arte. Il nous propose une analyse très pertinente mais assez touffue de L’homme à la caméra, qui aurait franchement mérité d’être développée pour être mieux digérée par le spectateur. Ceci dit, presque toutes les pistes à explorer sont évoquées dans ces dix minutes.

Galerie "Représenter la ville au XXème siécle". 43 photos d’œuvres d’art évoquant la représentation de la ville, avec commentaire. Outre le fait qu’il est malaisé de passer au commentaire écrit sur une page séparée, on peut se demander l’intérêt et ce qui a présidé au choix de telle ou telle œuvre par rapport au film-concept de Vertov ? Joli mais pas très cohérent.


Un film chroniqué par Majordome