Réalisé et écrit par Abraham Polonsky
Avec : John Garfield, Thomas Gomez, Marie Windsor, Howland Chamberlain, Roy Roberts
Musique : David Raksin
Montage : Art Seid
Décors : Richard Day
Photographie : George Barnes
Un film MGM
USA - 78 minutes - 1948


Wild Side "Les introuvables"
78 Minutes – DVD9
Zone 2
Format cinéma respecté : 1.33.1
Format vidéo 4/3
Langues : anglais (mono), français (mono)
Sous-titres : anglais
Chapitrage et menus animés (en 16/9 !)


Article sur Imdb.com


Votre avis nous intéresse

Chroniqués par DvdClassik :
Pas d'autre film à ce jour

 

 




Joe Morse, jeune et ambitieux
avocat gère les affaires plus ou moins honnêtes de Joe Tucker, mafieux new-yorkais qui a bâti sa récente fortune sur le trafic des nombres, loterie officieuse et juteuse dont se régale le peuple américain. A la veille d’une gigantesque arnaque qui doit se dérouler lors de la Fête Nationale, sa volonté de régulariser ce système de paris risque de couler financièrement son frère aîné, petit malfrat malade qui vit péniblement des subsides du trafic…

Par quelque bout qu’on le prenne, Force of Evil est un petit OVNI cinématographique qui ne connaît aucun équivalent dans la production de films noirs américains des années 40/50. Jonglant avec les clichés pour mieux les jeter hors-champ dans la seconde qui suit, Polonsky réalise avec son premier long-métrage un film noir comme nul autre. Brillamment bavard, délicieusement politique, Force of Evil est un film unique sur lequel il convient de revenir pour une seconde vision afin d’en en saisir toutes les nuances et l’audace.

1947, un an avant Force of Evil. Polonsky est un des scénaristes les plus côtés du moment malgré sa toute jeune carrière. Le succès fulgurant de Body and Soul, film de boxe de Robert Rossen, doit autant aux qualités du film qu’à celles de son script et aux dialogues percutants d’Abraham Polonsky qui devient alors une valeur montante d’Hollywood. Au point que les Studio Enterprise, déjà responsables du Rossen, n’hésitent pas à confier plus d’1.000.000 de $ à Polonsky, complet débutant derrière une caméra, pour mettre en scène son nouveau script tiré d’un roman à priori passablement mauvais : Tucker’s People (autrement appelé The Underworld) d’Ira Wolfert. Tout en n’oubliant pas de lui adjoindre quelques uns des plus grands techniciens du moment : Richard Day, chef décorateur chez Goldwyn dont le sens du détail prend ici toute sa valeur ou encore George Barnes, directeur photo pour Losey, Capra, Leo McCarey et surtout quelques uns des meilleurs Hitchcock (la photo de Spellbound ou Rebecca, c’est lui…) !

Se contentant de tirer la substantifique moelle de la situation de départ de Tucker’s People, Abraham Polonsky développe un scénario aux dialogues brillants, voire étourdissants. Certaines répliques sonnent comme du Mankiewicz des grands jours, toutes en ironie mordante et jubilatoire (le monologue fameux sur la vie de Leo Morse, dans le restaurant)… Il faut entendre la langue Polonsky, cette manière de jongler avec les mots et d’en faire une véritable mélodie. Un petit tour à la quinzième minute (15’03’’) du film, lors d’un duel mémorable entre Joe Morse et son frère saura vous convaincre de l’habilité toute diabolique d’Abraham Polonsky à tricoter de pures perles… sans pour autant perturber le récit.

Car Force of Evil, c’est aussi un scénario complexe, aux multiples implications, tant politiques que mythologiques. Mythologiques car la confrontation Joe Morse / Leo Morse n’est rien d’autre qu’une évidente transposition du biblique Abel et Caïn dans le monde du film noir (le frère de Joe Morse y fait même directement référence). Sans parler de la rédemption finale - que l’on pourra trouver malheureusement bien rapide et mal amenée… Politique car Polonsky, juif et communiste qui n’allait pas tarder à être harcelé puis blacklisté par McCarthy et ses sbires, fait de son scénario une métaphore filée évidente mettant en parallèle mafia, crime et capitalisme. Le tout avec un désespoir absolu, chaque personnage étant d’une manière ou d’une autre corrompu et victime du système. Quiconque dans ce film essaiera d’être honnête y perdra finalement la vie, comme le pauvre Leo Morse, persuadé de pouvoir vivre honnêtement tout en profitant d’un système vicié. Son personnage, humain et paternel, tant avec Doris qu’avec ses employés est d’un tragique totalement en accord avec les idées que Polonsky se faisait du système économique américain.

Paradoxalement, c’est cette richesse scénaristique qui empêche le film d’atteindre au génie de certains films noirs de l’époque. Trop complexe, trop bavard diront même certains (il arrive que la situation devienne rapidement confuse si l’on ne prête pas constamment une oreille très attentive aux dialogues), Force of Evil est un film déceptif, où l’action n’arrive jamais, même quand on l’attend. Où les clichés du film noir sont tant vidés de toute substance qu’ils en deviennent parfois vains (le personnage de Marie Windsor - souvenez-vous, la belle garce d’Ultime Razzia – est un tel archétype de la femme fatale qu’il en devient un cliché moqueur assez inutile). Et dont la conclusion, trop rapide et mal expédiée empêche le film de s’envoler vers les sommets du film noir.

Mais que ce bémol ne vous empêche pas de découvrir cette véritable curiosité, adulée par Tavernier et Martin God Scorsese himself dans son Voyage à travers le cinéma américain. Vous y (re)découvrirez un grand acteur oublié, John Garfield, qui fut lui aussi persécuté par le McCarthysme au point de mourir à 39 ans, rejeté par le tout Hollywood. Un acteur d’une sobriété extraordinaire, au phrasé façon mitraillette et au regard perçant, un acteur dont Tavernier pense sincèrement dans les bonus du dvd qu’il a plus qu’influencé la seconde partie de carrière d’Humphrey Bogart. Rien de moins, c’est vous dire… Mais Force of Evil, ce sont aussi des seconds rôles du même tonneau : une mystérieuse Beatrice Pearson (deux films seulement à son actif regretteront tous ceux qui le découvriront avec ce film) dont le jeu va à l’encontre de toutes les actrices de son époque, un Roy Roberts des grands jours et surtout une formidable découverte (du moins pour votre serviteur) : Thomas Gomez, bouleversant d’humanité et qui illumine chaque scène de son talent.

Aussi, que ces lignes ne vous rebutent pas : brillamment écrit, Force of Evil est bien un vrai film de cinéaste, comme le prouvent le cambriolage du bureau de Joe Morse vu depuis une encablure de porte ou encore le gunfight final et nocturne entre les trois malfrats, soit deux scènes superbes, au noir et blanc majestueux (pour expliquer ses desiderata en matière de photographie, on raconte que Polonsky aurait montré des peintures de Edward Hopper à George Barnes - qui aurait alors décidé de filmer avec une source unique de lumière, crue, projetant ainsi de grandes ombres à côtés d’à plats de lumières blanches et donnant son style unique à ce film).

Bref, malgré tout ce que l’on pouvait craindre au premier abord, un vrai film d’auteur aux ambitions plus que louables (bien que pas toujours abouties) et non une simple et plate mise en scène d’un scénario hors-norme… Une (re)découverte, indispensable !

Image : Précédée d’une presse parfois circonspecte et de quelques commentaires pas toujours flatteurs (notamment sur notre forum), la copie de Force of Evil n’est pourtant pas à jeter aux orties. Première remarque : cette teinte légèrement verdâtre, voire sépia, qui choque sans que l’on ne sache très bien si l’effet est voulu ou pas (d’autant que sur les extraits que l’on peut voir sur le DVD un Voyage avec Martin Scorsese à travers le cinéma américain, la copie présente un noir et blanc tout à fait classique). Une fois accepté cet état de fait, le tout passe toutefois comme une lettre à la poste. D’autant que le contraste est lui parfait, avec des noirs bien profonds et ses scènes obscures constamment lisibles. Un régal pour les yeux, même si l’on peut par contre regretter une compression parfois hasardeuse dans certaines scènes où les arrières plans ont une fâcheuse tendance à trembloter. Reste une belle copie, très propre et un master exempt de tout scorie, ce qui est déjà formidable pour un film d’une telle rareté.

Son : Le son du film en version originale sous-titrée est d’une propreté digne du master, avec un mono d’une très belle clarté, où dialogues et musique sont harmonieusement mixés. Même remarque pour la VF, même si comme d’habitude nous ne vous conseillerons pas cette hérésie qu’est le doublage de tels dialogues (d’autant que le comédien qui a osé doublé John Garfield ne sort pas grandi de l’histoire…).

Notons enfin un chapitrage assez réduit (12 chapitres), mais pertinent.

Sans oublier, pour finir, de tirer un immense coup de chapeau à l’équipe graphiste de Wild Side, qui non contente de nous offrir un superbe packaging, décline sa charte graphique audacieuse (toute en verts, à l’image de la copie du film) dans des menus de toute beauté (en 16/9, bel effort pour un film 4/3 !), animés et mis en musique avec plus de goût que toute la concurrence réunie (concurrence française du moins, car l’on sent l’influence de Criterion jusqu’au choix des typographies de la collection des Introuvables dont fait partie Force of Evil. On a connu pire comme référence !)

Filmograhies déroulantes de John Garfield et Abraham Polonsky, mises en scène avec sobriété mais non sans goût. Chaque film cité comprend la date de réalisation ainsi que le nom du metteur en scène.

Filmographie de John Garfield en image : Composé de longs extraits de films (et de quelques photos) de piètre qualité, ce dont Wild Side s’excuse, ce documentaire en forme de portrait décrit en détail et par le menu la filmographie de Garfield. Même si le document permettra aux fans de John Garfield de retrouver l’acteur dans de très nombreux (et trop longs) extraits, on se lasse assez vite du principe de ce reportage façon catalogue. A noter la voix-off du commentaire, dont on ne connaîtra jamais l’identité… Reportage en VOSTF !

Souvenirs d’Abraham Polonsky (à peu près 40’) Entretiens menés par Samuel Blumenfeld avec, d’un côté Pierre Rissient et de l’autre Bertrand Tavernier, tous deux en charge de la distribution de Force of Evil lors de sa sortie française et qui ont cotoyé Abraham Polonsky tout au long de sa carrière.

- Pierre Rissient axe son entretien sur le McCarthysme et sur la coloration fortement politique du cinéma de Polonsky. Fourmillant d’anecdotes sur la bande à Dassin, Trumbo, Garfield ou Polonsky, cette interview offre un éclairage intéressant sur cette époque, sur le tournage puis la distribution du film, sur le communisme stalinien de Polonsky, mais aussi et surtout sur la McCarthysme. On apprend ainsi que c’est Sterling Hayden, ancien communiste, qui se vit obligé de dénoncer Polonsky pour sauver sa carrière, et qu’il regretta ce geste tout le reste de sa vie (l’affirmant même haut et fort).

- Bertrand Tavernier, à l’analyse plus cinéphile et moins politique que celle de Rissient (même s’il développe de manière passionnante le McCarthysme dans son interview) fait une fois de plus preuve de sa culture, de ses talents de conteur, multipliant les anecdotes valant tous les commentaires audio du monde (vous apprendrez ainsi qu’avant de mourir en 1999 Polonsky se rendait régulièrement au cinéma et détestait par exemple plus que tout… Fight Club, un film qu’il voulait supprimer de la surface de la terre ;-).


Un film chroniqué par Margo Channing