Au
début de la décennie,
la Republic ne produit encore que des films de série
B avec des budgets ne s’élevant pas au-dessus
de quelques dizaines de milliers de dollars. L’année
précédente, la carrière de John Wayne
s’envole grâce au film de John Ford La chevauchée
fantastique. Herbert J Yates, patron du studio, veut
achever de faire de lui une véritable star et n’hésite
pas pour cela à mettre sur pied un film de grande
envergure, le premier vrai film de série A de la
compagnie. Il débloque 750 000 dollars, acquiert
les droits d’un roman de W.R. Burnett, engage une
écurie de 4 scénaristes et Raoul Walsh lui
est délégué par la Warner pour assurer
la mise en scène. Il se fait prêter Walter
Pidgeon par la MGM, engage le cow-boy chantant Roy Rogers
et le faire valoir habituel du Duke, George ‘Gabby’
Hayes (précurseur des personnages pittoresques qu’interpréteront,
surtout chez Hawks, Arthur Hunicutt et Walter Brennan).
Opération réussie puisque ce film sera l’un
des plus gros succès de l’année et du
studio.
Biographie parmi tant d’autres (dont
la plus récente est Chevauchée avec le
diable de Ang Lee) du chef de bande Quantrill qui prit
d’assaut vers 1860 la ville de Lawrence, ce western
ne peut raisonnablement être comparé avec ces
grands chefs d’œuvre que Walsh réalisera
durant cette décennie ; cet ensemble formidable constitué
par La charge fantastique, Gentleman Jim,
Aventures en Birmanie, La fille du désert
et L’enfer est à lui. Face à
ces derniers L’escadron noir fait évidemment
pâle figure et cette mauvaise réputation qu’il
a en France pourrait être due au fait qu’il
ne soit sorti sur nos écrans qu’à la
fin des années 40 après tous ces monuments.
Avec le recul, Walsh s’en tire pourtant relativement
bien quand on sait que le studio réclama de sa part
un strict alignement sur le style de la firme connue jusque
là pour sa conception d’un western stéréotypé
aux recettes expéditives.
C’est Raoul Walsh qui avait offert
à John Wayne son premier rôle marquant dix
ans plus tôt dans La piste des géants.
Il le dirige à nouveau ici en lui faisant jouer un
personnage de cow-boy fruste, honnête et courageux
qui se trouvera confronté à un homme intelligent
et cultivé. Cet antagonisme préfigure, avec
cependant moins de subtilité, celui de Liberty
Valance, et comme dans ce dernier, ce sont la force
tranquille, la tradition et le courage qui auront la préférence
du metteur en scène sur l’intelligence, la
modernité et le savoir. Pour Bob Seton, il y a trop
de lois alors que tout ce dont la ville a besoin, c’est
d’homme comme lui, capables de neutraliser les fauteurs
de troubles.
Cette vision ‘clichée’
un peu rétrograde et stéréotypée
est due à un scénario qui s’avère
être le maillon faible du film, hésitant sans
cesse entre le sérieux historique et les démêlés
sentimentaux du triangle amoureux. Les deux sont également
intéressants mais la construction est assez maladroite,
mal équilibrée et l’ensemble manque
de cohérence. Le final est même pour le moins
bâclé, Walsh oubliant un peu l’aspect
politique du film pour un happy end trop abrupt. Malgré
cette déception, la dernière réplique,
très drôle, prouve l’autodérision
dont était capable John Wayne et se doit d’être
citée. Roy Rogers lance cette phrase « Comme
Shakespeare l’a dit : Tout est bien qui finit bien
» sur quoi Bob ‘Wayne’ Setton répond
« Shakespeare…Ah oui, ce devait être un
texan, il y a longtemps qu’on dit ça là
bas ».
John Wayne se révèle une
fois de plus totalement convaincant et plein d’humour.
Il faut l’avoir entendu sortir ses innombrables dictons
ou tenter maladroitement de faire sa cour à Claire
Trévor pour se rendre compte à quel point
le Duke possédait un réel talent dans le registre
comique. Pour le reste, son charisme fait encore mouche
et s’il interprète un personnage d’une
intelligence limitée (« I’m a dumb »
répètera-t-il à plusieurs reprises),
il nous reste constamment sympathique. Il est entouré
par l’élégant Walter Pidgeon, moustachu
et tout de noir vêtu, jouant avec une grande classe
le méchant de service, instituteur le jour et pillard
la nuit, par Claire Trevor en femme forte, et par Roy Rogers
qui s’en sort étonnement bien hors de son rôle
de cow-boy chantant des films de séries habituels.
La mise en scène du borgne le plus
enjoué d’Hollywood est tout ce qu’il
y a de plus dynamique, nerveuse et rythmée, aidée
en cela par le remarquable travail de cascadeur de Yakima
Canutt (surtout connu pour avoir réglé la
course de chars dans le Ben Hur de Wyler). La scène
au cours de laquelle la diligence pique droit d’une
falaise dans la rivière est impressionnante et sera
pillée à maintes reprises. De nombreuses autres
scènes d’action sont efficacement réalisées,
Walsh utilisant avec professionnalisme l’important
budget mis à sa disposition.
Malgré les faiblesses du scénario
et une construction assez aléatoire, un honnête
divertissement réalisé avec l’efficacité
habituelle d’un Walsh, exécutant ici avec vigueur,
le travail de commande d’un studio jusque là
cantonné dans la série B, et qui, même
s’il ne nous transporte pas, nous procure notre comptant
de plaisirs westerniens.