Depuis
sa sortie en 1949, La corde est considéré
comme une prouesse technique. Mais cette réputation
occulte un scénario et une mise en scène parfaitement
ciselés. Lorsque Hitchcock parle de ce premier film
couleur à François Truffaut il déclare
: "Je ne sais pas vraiment pourquoi je me suis laissé
entraîner dans ce truc de Rope, je ne peux pas appeler
cela autrement qu’un truc". Mais malgré
ce sentiment de déception du maître La
corde connu un succès public, critique et reste
aujourd’hui un modèle pour de nombreux cinéastes.
Pour comprendre cet enthousiasme, il faut analyser le fameux
plan séquence d’une heure et vingt minutes,
observer à quel point l’intrigue est diabolique
et mettre en évidence l’audace du grand Hitch
lorsqu’il aborde certains thèmes.
La légende tendrait à faire
croire qu’il n’y eut qu’un plan, mais
la longueur de la pellicule n’excédant pas
les dix minutes, il a fallu raccorder huit plans pour filmer
l’ensemble du métrage. La simulation de plan
séquence tient dans des raccords en fondus enchaînés
sur le dos des protagonistes. Cette quasi absence de montage
est d’une audace rare, mais d’un point de vue
dramatique cela n’apporte rien. Sir Alfred l’avoue
lorsqu’il dit à Truffaut : "[…]
les mouvements de la caméra et les mouvements des
acteurs reconstituaient exactement ma façon de découper,
c’est à dire que je maintenais le principe
du changement de proportions des images par rapport à
l’importance émotionnelle des moments donnés"
(1). Ce plan séquence impressionne par le travail
qu’il a représenté. Les décors
flottants, les câbles qui jonchaient le sol, la gestion
de la lumière étaient autant d’obstacles
dont Hitchcock s’est débarrassé avec
talent. Mais ces efforts n’ont pas un grand intérêt
pour un réalisateur qui reste avant tout un narrateur.
Et si La corde est toujours considérée
comme un tour de force, il faut remarquer que cette expérience
n’a jamais été renouvelée. Cependant
ce choix technique apporte au film une forme absolument
linéaire permettant de mettre en relation théâtre
et cinéma à travers l’élégant
texte de Patrick Hamilton.
Lorsque Rope’s end est présentée
sur les théâtres de Broadway en 1929, le succès
est immédiat. Basé sur l’affaire "Leopold-Loeb"
qui secoua les mœurs américains en 1920, Hamilton
construit un récit autour d’un postulat simple
et efficace : le public assiste à un meurtre que
tous les invités du dîner ignorent. Le spectateur
prend alors un plaisir coupable à observer comment
James Stewart va réussir à démontrer
la culpabilité du couple tueur. Hitchcock dirige
avec plaisir ce jeu qui sera repris quelques années
plus tard par les créateurs de Columbo.
Sa mise en scène bâtie autour d’une ironie
dramatique constante prouve à quel point il maîtrise
les différents rouages du suspense. La séquence
où Miss Wilson débarrasse le coffre pour y
ranger les couverts en est le point d’orgue : le public
reste suspendu à chacun des gestes de la gouvernante,
avec un sentiment de culpabilité proche du masochisme…
Les procédés dramatiques
et techniques fonctionnent à merveille et derrière
cette forme admirable le maître s’essaie à
quelques provocations thématiques en abordant le
thème de l’homosexualité. Le film sort
en 1949 et le couple Shaw/Morgan défie de nombreuses
règles morales en affichant une passion commune.
Même le personnage interprété avec justesse
par Jimmy Stewart peut être vu comme un amant potentiel
des deux étudiants ... Face à la censure Hitchcock
doit agir avec beaucoup de finesse. Il ne peut afficher
cette relation aussi clairement que dans la pièce
originale. L’essentiel passe dans des attitudes, des
regards, des plans qui en disent plus long que certains
mots. Onze ans plus tard, il exposera de nouveau ce thème
à travers le couple VanDamm/Leonard (North by
Northwest).
Tavernier et Coursodon décrivent
La corde comme un film dont la caméra est
le héros (2). Mais finalement il s’avère
que ce premier film couleur de Sir Alfred est beaucoup plus
riche qu’il n’y paraît. Au delà
d’une démonstration de son savoir faire, qu’il
imposera de façon plus probante dans ses prochains
films, Hitchcock montre ici une volonté de provoquer,
de créer et de s’inscrire dans l’histoire
du cinéma.
(1) Hitchcock Truffaut
(2) 50 ans de cinéma américain