C’est
un véritable bonheur pour l’auteur
de ces lignes que d’avoir eu à tester ce DVD.
Pour un bon nombre de raisons que nous allons évoquer,
Casque d’Or demeure un film phare du cinéma
français toutes époques confondues. C’est
l’œuvre d’un artiste méticuleux
et discrètement romantique, peintre impressionniste
d’univers cloisonnés et gouvernés par
des cérémonials dont la représentation
à l’écran apparaît la plus naturelle
qui soit. Le cinéma de Jacques Becker, comme d’ailleurs
celui de Jean-Pierre Melville, fait habilement la transition
entre le cinéma français d’avant-guerre
avec son classicisme merveilleux et l’effervescence
moderniste des années 60. C’est ainsi qu’il
fut l’un des rares cinéastes célébrés
par les jeunes trublions contestataires des Cahiers du Cinéma.
Si ces derniers eurent trop souvent, et parfois injustement,
la dent dure envers les réalisateurs français
des années 50, ils ne passèrent évidemment
pas à côté de celui qui apporta, à
sa manière, une touche de néoréalisme
au cinéma français.
Jacques Becker, élevé au
sein de la bourgeoisie intellectuelle, fit tôt la
connaissance de Jean Renoir chez les Cézanne. Il
devint son l’assistant, ainsi même que l’un
de ses plus proches collaborateurs, de Boudu sauvé
des eaux (1932) à La Marseillaise (1938).
Auparavant, la petite histoire veut que le grand cinéaste
américain King Vidor (La Grande Parade, La Foule,
Notre pain quotidien) lui propose de travailler avec
lui comme assistant et acteur, mais Becker déclina
l’offre.
Prisonnier de guerre en Allemagne, Jacques Becker revint
en France en 1942 pour entamer une carrière de réalisateur
(trois ans après un essai manqué avec L’or
de Cristobal terminé par Jean Stelli). C’est
surtout la chronique paysanne Goupi Mains Rouges,
en 1943, qui marqua les esprits avec sa représentation
minutieuse (et tendant légèrement vers le
fantastique) de la paysannerie, chose assez rare au cinéma.
Son style, fait de naturel, de droiture et de clarté
s’impose progressivement avec les années. Après
avoir investi les milieux de la mode avec Falbalas,
et l’univers de la jeunesse remuante, mais anxieuse,
d’après-guerre avec Rendez-vous de Juillet
(un film générationnel qui annonce à
sa façon la Nouvelle Vague), Becker porte son regard
vers le monde des Apaches dans le Paris populaire du début
du XXème siècle. Un regard tendre et déchirant
sur une romance improbable au destin funeste. Ce sera bien
évidemment Casque d’Or.
A sa sortie en salles, Casque d’Or
fut très mal accueilli par le public et la critique.
Ce fut probablement l’échec le plus spectaculaire
et douloureux de la carrière de Jacques Becker. Rétrospectivement,
à la vision d’un tel chef-d’œuvre,
on s’est beaucoup interrogé sur la nature d’un
tel revers. La franchise du cinéaste vis-à-vis
de ses personnages, la mise à l’écart
de toute surcharge psychologique, son attention portée
aux petits détails, ainsi que sa modernité
en sont les explications les plus probantes.
Le génie de Becker s’impose
dans la description des milieux interlopes des Apaches dans
le Paris des Faubourgs. Les Apaches fut le surnom donné
aux voyous des grandes villes. Cette expression, lancée
par deux journalistes en 1902, désigne surtout les
voyous parisiens rassemblés en bandes. Ils étaient
différents de la pègre traditionnelle par
leur us et coutumes, leur sectorisation et l’importance
qu’ils donnèrent à leur apparence vestimentaire.
Ils éprouvaient également un fort sentiment
d’appartenance à leur clan, dirigé par
un chef charismatique qui donnait souvent son nom au groupe.
Les femmes également, bien qu’exploitées
comme prostituées, affichaient cette fidélité
au clan et choyaient leurs hommes. Les hommes comme les
femmes ne dissimulaient en rien leur goût pour le
plaisir et pour l’amour libre. Leurs lieux de prédilection
furent évidemment les guinguettes et les "bals
musette", où ils n’hésitaient pas
à côtoyer des classes sociales supérieures
devant lesquelles ils aimaient à s’afficher
fièrement. C’est précisément
là que commence Casque d’or. Becker
introduit ses personnages par une jolie séquence
bucolique près de la Marne sur laquelle ils font
du canot, comme de vrais bourgeois désœuvrés
dont ils singent le comportement. Mais les personnages se
révèlent vite tels qu’ils sont dès
qu’ils ouvrent la bouche. En effet Becker n’hésite
pas un seul instant à les faire parler le plus crûment
possible en ayant recours aux insultes et expressions les
plus grossières. On retrouvera cet amusant décalage
bien des années plus tard chez Scorsese et sa Little
Italy bouillonnante des Affranchis.
Le personnage de Marie, surnommée
Casque d’Or à cause de son imposante chevelure
blonde ramassée sur le devant, est directement inspiré
de Amélie Hélie, véritable prostituée
appartenant au monde des Apaches dans les années
1900. Mais Becker prend vite ses distances avec la réalité
des faits car ce qui l’intéresse avant toute
chose reste l’histoire d’amour, pure et évidemment
tragique, entre Marie et Georges Manda, ancien malfrat devenu
menuisier dans la fiction.
C’est parce qu’il a su prendre le temps de mettre
en images, avec justesse, les lieux et les personnages du
récit que Becker peut se laisser aller ensuite à
plus de romantisme. Il filme délicatement les amours
de Marie et Manda au sein d’une nature harmonieuse,
loin de la ville, loin du danger. Les amants arpentent les
bois, se couchent sur l’herbe. Les bruits de la forêt
sont amplifiés derrière une musique discrète.
Becker, généralement, fait peu appel à
la musique ou du moins avec parcimonie ; il privilégie
plutôt les silences. Les dialogues, pour leur part,
vont à l’essentiel. Becker aime donner du temps
à une séquence et joue de sa science des gros
plans. Ceux-ci surgissent presque au milieu de la scène
pour mettre en valeur les visages des amants et la violence
des sentiments. Chez Becker, on ne s’attend pas un
instant à entendre des phrases comme "T’as
de beaux yeux, tu sais" ; les regards intenses se suffisent
à eux-mêmes. Ainsi dans la scène du
petit matin : Marie et Manda, au sortir du lit, prennent
leur déjeuner. Sans s’échanger un mot,
ils se regardent. Marie boit son café et embrasse
Manda. Becker, comme à son habitude, met en scène
paisiblement tous les petits rites du quotidien pour donner
à son histoire un cachet d’authenticité.
A ce sujet, il nous faut faire mention de ce raccord sublime
: la séquence dans les bois s’achève
par un gros plan lumineux de Simone Signoret en attente
d’un baiser. Becker enchaine alors en fondu sur un
plan des deux amants dans leur lit, une fois l’acte
d’amour accompli. Manda, nu, se lève et s’habille.
Marie dort, sa chevelure d’ange cette fois largement
déployée sur l’oreiller. Elle irradie
comme un soleil incandescent dans une impression de plénitude.
Le film n’a jamais aussi bien porté son titre.
Marie/Casque d’or est une jeune femme
resplendissante qui attire à elle tous les hommes.
Simone Signoret, mutine et radieuse, trouve là le
rôle de sa vie. Sa voix délicieusement éraillée,
son accent titi et sa gouaille font merveille. Il ne lui
est point nécessaire d’avoir beaucoup de dialogues
pour exister. Sa présence, sa gestuelle et la mise
en valeur de son visage lors des gros plans se chargent
de la rendre incontournable. Dans le premier tiers du film,
Becker la place régulièrement au centre de
l’image : elle est soit accompagnée en retrait
par ses deux suivantes, soit le centre de gravité
de la caméra qui tourne autour d’elle en suivant
les membres de la bande à Leca.
Félix Leca, le chef du clan, est traité sur
le même mode, mais en plus fourbe et cruel, que le
futur parrain joué par Jean Gabin dans Touchez
pas au grisbi. Respecté de tous, il veille sur
ses hommes comme un père, autoritaire mais bienveillant.
Le génie de Becker est encore une fois d’accentuer
son côté paternaliste - il distribue l’argent
et la nourriture - dans des scènes où le cinéaste
prend son temps pour mettre en exergue ces rapports de domination,
en s’arrêtant sur tous les petits gestes du
quotidien.
Serge Reggiani, quant à lui, apporte au personnage
de Georges Manda une droiture, une sévérité
et une retenue qui siéent parfaitement au rôle.
La tendresse dont il est capable de faire preuve est ainsi
bien plus poignante lorsqu’elle s’exprime.
La direction d’acteur du metteur en scène s’accordait
parfaitement avec sa vision réaliste de l’art
cinématographique. Dans le cinéma de Jacques
Becker, connu pour être un réalisateur très
directif, les gifles sont réelles et non feintes.
Elles claquent avec violence. Les baisers sont goulus et
appuyés. Tous les outils et techniques mis à
la disposition du cinéaste concourent à la
recherche d’une authenticité rare dans le paysage
du cinéma français, plutôt guindé
et déclamatoire à cette époque.
L’interprétation, tantôt posée
tantôt brutale, de Claude Dauphin confère au
personnage de Leca cette dimension inquiétante. Il
est ce troisième membre du triangle maudit qui va
précipiter dans le drame la relation amoureuse de
Marie et Manda.
Il est impossible de ne pas évoquer
les dernières séquences qui traduisent à
merveille la simplicité et la beauté de l’art
de Becker. Alors que Manda doit être exécuté,
Marie, en compagnie de l’un des hommes de la bande,
entre dans un hôtel. Le réalisateur les filme
montant les marches comme s’ils se rendaient dans
un petit hôtel de passe (la tenancière du lieu
leur accorde justement une durée limitée).
On s’aperçoit en fait que l’endroit est
situé en face de la prison. Cette dernière
démarche de la part de Marie, celui d’assister
à l’exécution de son amant, est donc
en fait un dernier acte d’amour.
On suit alors Manda se diriger jusqu’à l’échafaud
et s’abaisser devant la guillotine. Le réalisateur
coupe sur la lame qui s’abat et revient sur Marie
qui baisse la tête. En trois plans et trois mouvements,
Becker unit les deux amants dans la mort. Après un
fondu enchaîné, le dernier plan les montre
seuls dans la guinguette danser la valse endiablée
du début du film : l’histoire d’amour
de Casque d’Or et de Manda est ainsi inscrite pour
l’éternité. Casque d’Or
le film, de son côté, acquiert son aura mythique.
On n’oubliera pas non plus l’utilisation bouleversante
de la chanson Le Temps des cerises qui soutient
habilement le ton mélancolique de l’œuvre.
Sublime, on vous dit.