A
la fin des années 50, Claude Chabrol écrit
avec un certain brio nombres de dialogues de films sans
grande envergure. Baignant avec ses amis (Truffaut, Rohmer,
Godard et Rivette principalement) dans un bain que l’on
appellera "La nouvelle vague", Chabrol peine à
trouver un financement pour filmer son scénario original
intitulé Le Beau Serge. Jusqu’au jour
où la grand-mère de sa première femme
décède et laisse plusieurs millions de francs
à sa disposition. Ainsi naît le film à
l’écran.
Même si chronologiquement, il n’est pas le premier
film à être assimilé au mouvement de
La Nouvelle Vague, Le Beau Serge est, un an avant
A Bout de souffle, celui qui contribua à
la définir, tant par ses ambitions que par ses prises
de position vis-à-vis du cinéma de l’époque
(en particulier Français).
Le Beau Serge est donc le premier
film de son auteur. Pour le juger à sa juste valeur,
il convient de se remémorer le contexte dans lequel
il a été pensé, conçu et réalisé.
A l’instar de Truffaut, Chabrol ne porte guère
dans son cœur le cinéma d’après-guerre
(à quelques exceptions près). Comme ils l’ont
d’ailleurs reconnu plusieures années plus tard,
leur conception du cinéma était avant tout
fondée sur le rejet du cinéma "à
papa".
Le cinéma de cette époque est donc résolument
marqué du sceau de la contestation, de l’amertume
et de la virulence. D’où une vision plutôt
sombre et désenchantée de leur art.
C’est dans cette atmosphère
que baigne Le Beau Serge et son successeur (tourné
dans la foulée), Les Cousins. Ces deux films
sont donc des coups de pieds dans la fourmilière
cinéma de la fin des années 50.
Une formule célèbre dit que tout premier film
est autobiographique, Chabrol l’applique presque à
la lettre. Hormis le fait qu’il va tourner son film
dans son village d’enfance, entouré d’amateurs,
amis et proches, ce premier long est très métaphorique.
Paul arrive dans son village comme Chabrol arriverait sur
les terres du cinéma après avoir été
critique. Sa vision du 7è art se ressent particulièrement
dans le fait que Paul découvre un lieu connu métamorphosé,
en ruines voire en décomposition (le ravage de l’alcool)
; lieu en quelques sortes à l’image du cinéma
Français des années 50.
Tout respire ici donc la liberté
de faire du cinéma, d’agir sans la pression
d’un producteur et d’aborder sans tabou des
thèmes aussi divers qu’osés comme la
déchéance humaine, l’alcoolisme ou encore
le suicide. Cette audace du fond va de pair avec une forme
en parfaite adéquation avec le contenu. La mise en
scène (qui n’est pas encore le principal souci
de Chabrol) colle de près à ses personnages,
à leurs sentiments, leurs regards, en un mot, à
leur intériorité. Nul doute que quelqu’un
comme Cassavetes a du être influencé par ses
films (cf Faces entre autres). Ces deux longs-métrages,
plus que n’importe quel autre film français
de l’époque, offrent une vision des plus critiques
de l’être humain, les jeunes en prenant particulièrement
pour leur grade (Ils ne lisent plus que du porno et des
policiers). Le Beau Serge et Les Cousins
racontent tous deux le revirement et le basculement de la
vie d’un homme : son éloignement progressif
de la vie sociale (brillamment illustré dans Les
Cousins par l’utilisation de la musique). Les
films nous offrent en outre la possibilité de découvrir
plusieurs grands talents parmi lesquels Bernadette Lafont,
Jean-Claude Brialy et surtout Gérard Blain, remarquable
de finesse et d’émotion dans les deux films.
Le cinéma de Chabrol ressemble
en somme au personnage de Paul dans Les Cousins
: à l’écart, presque isolé, glaçant
sans pour autant être distant. 1959 est donc une grande
année pour le cinéma Français puisque
sort la même année Les 400 Coups,
films également acclamé, autant par la public
que par la critique. Une nouvelle route est désormais
tracée.
Le cinéma Français ne sera désormais
jamais plus comme avant.