Mary
Louise Brooks est née le 14 novembre 1906 à Cherryvale,
petite ville du Kansas. De Leonard Brooks, son père, notable à
la vertu proverbiale, elle aura son doute hérité l’intégrité
morale dont elle aura fait preuve tout au long de sa vie. De Myra Brooks,
sa mère, fervente féministe plus engagée dans son
combat pour les droits des femmes que dans la vie de sa famille, elle
aura gardé l’indépendance d’esprit et le besoin
de liberté qui auront toujours guidés ses choix.
Très tôt attirée par la danse pour laquelle elle montre
de réelles aptitudes, Louise Brooks se produit dès l’age
de six ans sur les planches de l’Opéra de Cherryvale. A douze
ans, c’est devant la bonne société de Wichita, où
la famille s’est installée, qu’elle brille désormais.
C’est là qu’elle verra se produire la Denishawn, célèbre
troupe de ballet avant-gardiste emmenée par Ruth St Denis, dont
le spectacle constitue pour elle une véritable révélation.Louise
part donc à l’age de quinze ans, seule, pour New York, afin
d’y suivre les cours de Ruth St Denis et elle est intégrée
à la prestigieuse troupe pour la saison 1922-1923. Les filles de
la Denishawn incarnent une certaine forme de pureté, elles sont
belles, jeunes, saines et virginales. Les rumeurs qui commencent à
courir sur la vie nocturne de Louise Brooks la stigmatisent déjà
comme étant trop émancipée, trop portée sur
les plaisirs de la vie, et après deux saisons, elle est remerciée
par la compagnie.

Bénéficiant
de l’appui de son amie Barbara Bennet (sœur de la célèbre
actrice Constance Bennet), Louise Brooks est alors engagée en 1924
pour la revue Scandals de George White et, si ce nouveau contrat ne représente
pas réellement un pas en avant artistique, elle s’y fait
néanmoins remarquer et s’attire les grâces du compositeur
de la revue, un certain George Gershwin. Louise se brouille bientôt
avec ses partenaires danseuses et quitte la troupe avant de partir avec
Barbara pour l’Europe. Louise sera la première à danser
le charleston à Londres. En revenant à New York en 1925,
c’est pour les prestigieuses Ziegfeld Follies qu’elle signe
cette fois. Les Follies sont à Broadway une véritable institution
qui mêlent humoristes et danseuses et rencontrent un immense succès.
Louise Brooks y étincelle, elle est l’objet d’articles
élogieux et entame une carrière de mannequin. En 1925, Louise
Brooks dont la popularité ne cesse de croître, est pour une
grande partie de la population l’incarnation même de la flapper
aux cotés de vedettes de cinéma comme Clara Bow. La jupe
à hauteur du genou, l’allure garçonne, insouciante
et légère, la flapper esquive d’un pas de danse la
crise qui couve dans cet entre-deux-guerres et règne sans partage
sur les nuits new-yorkaises. Louise en devient l’icône. Sa
liaison de deux mois avec Charlie Chaplin fait grand bruit. Louise Brooks
brille dans toutes les soirées et par lassitude finit par quitter
les Follies.
Les chercheurs de talents d’Hollywood s’intéressent
naturellement à Miss Brooks et elle accepte de pass

er
des essais sous l’impulsion de son flirt du moment, producteur exécutif
à la Paramount. Le studio l’engage pour cinq ans. Louise
Brooks participera à une douzaine de films, courts ou longs, durant
les deux premières années de son contrat : elle apparaît
notamment dans
The street of forgotten men,
The
american Venus et tourne sous la direction de Eddie Sutherland
dans
It’s the old army game où elle retrouve
W.C Fields, avec qui elle s’entendait déjà particulièrement
bien quand ils partageaient ensemble l’affiche des Ziegfeld Follies.
Louise Brooks épouse Eddie Sutherland en juillet 1926 mais le couple
ne sera pas heureux : leurs carrières les éloignent l’un
de l’autre (Sutherland tourne à Hollywood et Louise Brooks
à New York) et Louise ne semble pas renoncer à vivre sa
« vie de jeune fille ». Louise Brooks apparaît en 1928
dans le film de Howard Hawks
A girl in every port qui
sera très remarqué en Europe et, sous la direction de William
Wellman, dans
Beggars of life où elle partage
l’affiche avec Wallace Berry et Richard Arlen. Elle tourne la même
année
The canary murder case
et est alors au sommet de sa popularité, elle est régulièrement
en couverture de nombreux magazines et multiplie les séances de
photographie avec les plus grands.
Quand vient le moment de renégocier le contrat qui la lie à
la Paramount, Louise Brooks n’a toujours pas tenu le premier vrai
grand rôle qui ferait d’elle une star.
A girl in every
port de Hawks a confirmé son talent aux yeux du public
mais elle reste davantage connue pour son statut d’icône de
la mode et ses frasques sentimentales que pour ses rôles au cinéma.
Devant la nécessité de faire des économies en vue
du passage à l’ère du film parlant, les studios rognent
en premier sur les salaires des acteurs et, dit-on à l’époque,
même les plus grands tremblent. A Louise Brooks, B.P Schulberg refuse
donc l’augmentation de salaire pourtant prévue en arguant
qu’on est pas sûr de ses capacités à passer
au parlant. Elle répond qu’elle a la plus belle voix de Hollywood
et décide de démissionner sur le champ. Considérant
l’actrice comme dorénavant libre, le studio lui transmet
alors une proposition qui jusque là avait été rejetée
par la Paramount : l’invitation à venir en Allemagne tourner
Loulou sous la direction de Georg Willem Pabst. Louise
Brooks y fait répondre positivement par télégramme
et décide donc dans l’instant d’embarquer pour l’Allemagne,
elle qui ne connaît ni la langue allemande, ni la pièce qu’il
est question d’adapter, ni même le metteur en scène
qui la réclame. Une fois de plus, Louise, lassée, décide
de fuir.
Loulou
Portrait
tragique d’une femme qu’on qualifierait aujourd’hui
de "libérée", Loulou est à
l’origine la combinaison de deux pièces de Frank Wedekind
: l’Esprit de la Terre et La boite de
Pandore. La première raconte les mariages successifs
de Lulu et le destin funeste de ses époux, la seconde son procès
et ce qui s’ensuit. Le personnage de Loulou fut, d’après
la légende, inspirée à Frank Wedekind par Lou Andréas-Salomé
qu’il rencontra à Paris. Lou Salomé, jeune fille
d’origine russe, séduisit et fascina des esprit parmi les
plus grands de son temps : Freud, Nietzsche et Rilke, entres autres,
furent éblouis par son esprit des plus brillants et sa sensualité
virginale. Sa rencontre rocambolesque avec Wedekind fit sur lui la plus
forte impression et c’est en partie sur elle qu’il basa
la construction de son personnage, forme quintessencielle d’une
certaine vision « démoniaque » qu’il avait
de la femme.
Georg Willem Pabst, qui souhaitait depuis longtemps adapter la pièce
de Frank Wedekind, n’était pas parvenu à trouver
l’actrice idéale pour interpréter le rôle.
De castings sauvages infructueux en essais inutiles, l’équipe
commençait à désespérer de trouver la perle
rare avant que Pabst ne découvre Louise Brooks dans A
girl in every port. Elle n’y tient qu’un rôle
secondaire et c’est pourtant en elle que Pabst voit finalement
l’interprète qu’il peinait tant à trouver.
Sa demande rejetée par la Paramount, Pabst continue ses recherches
et s’apprête à engager Marlène Dietrich quand
Louise brooks, finalement libre de tout engagement, accepte de venir
tourner en Allemagne.
Louise, première actrice américaine à venir tourner
en Europe, est accueillie en grande pompe à la gare de Berlin
par Pabst et une meute de journaliste. Louise Brooks apprécie
de travailler avec Pabst qui se comporte avec elle de manière
paternaliste, la rassurant et la protégeant contre l’hostilité
d’une partie de l’équipe (Fritz Kortner en tête)
qui ne comprend toujours pas quelle mouche a piqué Pabst d’aller
chercher cette américaine pour jouer leur Loulou. Mais cette
relation ne va pas sans une certaine forme de tyrannie de la part du
metteur en scène. Louise Brooks mène en Allemagne la vie
qu’elle vivait à New York : retrouvant des amis américains
pour de longues virées nocturnes, elle découvre le Berlin
bourgeois dont elle goûte les excès. Pabst s’en émeut
et la fait consigner. Elle se couchera dorénavant à neuf
heures et se dédiera, tout comme lui, totalement au film. De
nombreux petits conflits émaillèrent leur collaboration
mais nul doute que Louise Brooks et Georg Willem Pabst entretinrent
une relation privilégiée sans laquelle le fruit de leur
travail commun n’eut pas été aussi exceptionnel.
Louise Brooks avait très tôt manifesté du mépris
pour le milieu du cinéma. Elle en fustigeait la futilité,
la vanité et refusait de jouer le jeu d’une servilité
pourtant de rigueur envers tout « supérieur ». Elle
qui fut ironiquement surnommée « Brooks la bavarde »
sur les plateaux de tournage rencontre enfin en Georg Willem Pabst quelqu’un
dont elle se sent intellectuellement proche et dont elle admire la démarche.
Pabst, travaillant vers une forme de réalisme expressif, tente
de rompre le jeu de ses acteurs pour leur éviter tout stéréotype
en ne leur révélant qu’au dernier moment ce qu’ils
vont tourner et en se livrant à tout un tas d’autres petites
manipulations. Fritz Kortner, grand acteur de théâtre,
avait soigneusement préparé « sa mort » :
Pabst n’aura de cesse de faire tourner et retourner la scène
prétextant mille soucis techniques afin d’obtenir de lui
quelque chose d’autre. Si ces procédés
nous paraissent aujourd’hui communs, ils firent à l’époque
grand effet sur Louise Brooks.
Au cœur d’une société bourgeoise allemande
en pleine dégénérescence, Loulou fascine et ensorcelle
les hommes. Elle est la flamme à proximité de laquelle
on ne peut que se brûler, elle embrase et consume. Loulou, consciente
de la fascination qu’elle exerce sur les hommes, sait user de
ses charmes mais les passions qu’elle engendre sont mortifères.
Elle séduit les malheureux qui croisent son regard mais ceux-ci
la condamnent en même temps qu’ils succombent. Le Dr Schön
exprime toute l’ambiguïté de cette relation: "personne
ne peut épouser une fille comme ça, c’est du suicide".
Comment peut on garder ce que l’on ne peut saisir ? Ses maris
et amants tenteront de la contraindre, de la tuer, de la vendre à
défaut de savoir l’aimer. Au delà de son caractère
de séductrice, Loulou est avant tout l’incarnation d’une
certaine forme d’innocence, d’une forme pure, animale, de
l’amour. C’est avec beaucoup de candeur qu’elle dit
au Dr Schön qui souhaite épouser une autre femme qui, elle,
serait digne de son statut de notable : "si tu veux te libérer
de moi tu devras me tuer". Malgré ses sortilèges
et ses petites manipulations elle sera victime de la cupidité
des hommes et de leur incapacité à aimer. Même Alwa,
seul homme à la passion sincère, interprété
par le très romantique Francis Lederer qui avait déjà
tenu brillamment le rôle sur scène, sera dévoré
par ce monde. Le seul personnage réellement sauvé est
celui de la Comtesse Anna Geschwitz, (premier personnage ouvertement
lesbien de l’histoire du cinéma interprété
par Alice Roberts) liée elle aussi à Loulou par l’amour
qu’elle lui porte.
C’est du sceau de la tragédie qu’est marqué
le destin de Loulou. Malgré cela, le film, foncièrement
pessimiste, ne sombre jamais dans le mélodrame. Pabst parvient
toujours à maintenir un juste équilibre entre les développements
dramatiques du récit et la peinture à caractère
réaliste d’une époque à travers ses différentes
strates sociales. La veine réaliste de Pabst trouve ici un parfait
terrain d’expression et il est fort probable que la justesse de
sa représentation de cette bourgeoisie agonisante est en grande
partie responsable des foudres que la censure fit s’abattre sur
le film (la pièce en son temps avait elle aussi provoqué
un scandale). Les soirées mondaines, les coulisses du music-hall,
la foule du procès : autant de séquences dont on croirait
les images volées. Dans sa dernière partie londonienne,
la réalisation de Pabst se teinte à nouveau largement
d’expressionnisme en offrant des cadres et décors tarabiscotés
et des éclairages tranchants. Accompagnant la chute de Loulou,
la mise en scène passe des élégantes fêtes
berlinoises à un Londres gothique à la brume épaisse.
Mais
si le film ne sombre jamais dans le pur mélodrame c’est
aussi largement grâce à l’interprétation de
Louise Brooks. Insouciante et légère même au milieu
des pires avanies, Loulou offre un visage radieux sur lequel les événements
semblent n’avoir que peu de prise. A l’image des déplacements
de l’actrice d’une légèreté et d’une
grâce hors du commun, Loulou semble virevolter au milieu des péripéties.
La flamme demeure insaisissable.
La presse reprocha à Louise Brooks de « ne pas jouer »,
de « ne rien ressentir » : on était pas habitué
à l’époque à l’économie d’effets
dont son jeu fait preuve. Louise Brooks n’affecte pas la douleur,
elle se lit dans ses yeux. Nul doute que si Marlène Dietrich
avait tenu le rôle de Loulou, c’est un tout autre film que
nous aurions aujourd’hui sous les yeux. Car si Pabst avait choisi
Louise Brooks, c’est qu’il avait su déceler en elle
une nature propre à donner chair au personnage. Cette nature,
aussi exceptionnelle que l’était sa beauté, Pabst
saura en exploiter l’essence, et si ce personnage si archétypal,
si mythologique et plus qu’humain prend corps sous nos yeux c’est
bel et bien par la présence magnétique de son interprète.
Seule, définitivement seule, à pouvoir incarner l’objet
maudit de toutes les passions, l'innocente perverse. Asta Nielsen avait
tenu le rôle de Loulou dans une adaptation réalisée
par Leopold Jessner en 1923 ; son interprétation par trop affectée
dénaturait le personnage qui devenait une pure victime effrayée
par ce qui arrivait autour d’elle. Le scénario du film
avait par ailleurs été largement édulcoré
par rapport à la pièce d’origine.
L’incroyable grâce et l’immense beauté de Louise
Brooks, l’érotisme puissant qui se dégage du moindre
de ses gestes étaient seuls capables de donner vie à Loulou.
On parle d’ « expérience Louise Brooks » de
« quelque chose qui se passe entre le milieu de son torse et son
front », la beauté de Louise devenait par le personnage
de Loulou le terrain d’expression même de la tragédie.
L'innocente sensualité de Loulou avait besoin de cette grâce,
de la magie toute particulière de Louise. Loulou c’est
l’innocence dans tout ce qu’elle a de plus cru, à
nu. Cette innocence, cette vérité, proprement inadaptée
à toute forme de société, appartient à un
autre monde.
Jugé trop immoral, le film sera victime des coupes de la censure
avant de subir le désintérêt du public et les foudres
d’une partie de la critique. Marguerite Tazelaar écrit
dans le New York Herald Tribune le 3 décembre 1929 : “Miss
Brooks doesn't seem to have improved since her departure.“, Martin,
Quinn dans The World : “It does occur to me that Miss Brooks,
while one of the handsomest of all the screen girls I have seen, is
still one of the most eloquently terrible actresss who ever looked a
camera in the eye.”, on peut lire dans Variety : “Pandora's
Box, a rambling thing that doesn't help her, nevertheless proves that
Miss Brooks is not a dramatic lead.”. Tous les articles ne sont
pas aussi calamiteux mais l’accueil est plutôt froid et
le public ne se déplace pas dans les salles même si le
film rencontre un certain succès en France.
Après le tournage, Louise Brooks repart pour New York en décembre
1928. Les studios ne jurent plus que par le cinéma parlant et
la Paramount offre 10.000$ à Louise Brooks pour qu’elle
accepte de se doubler dans le dernier film qu’elle a tourné
avant de partir et qu’on a décidé de transformer
en talkie : The canary murder case. Louise tient sa
revanche sur ceux qui la traitèrent hier sans ménagement
: elle refuse et décide de retraverser l’atlantique quand
elle reçoit un cable de Pabst l'invitant à venir tourner
en France sous la direction de René Clair. Louise Brooks apprend
à Paris que le film ne se fera pas pour cause de problèmes
financiers, elle séjourne un peu en France avant de partir retrouver
Georg Willem Pabst en Allemagne pour y tourner un second film.
Le Journal d’une fille perdue

Thymiane assiste le jour de sa communion solennelle au renvoi de la
gouvernante de la famille, mise enceinte par son père. Le soir
même, après avoir croisé le cadavre de la gouvernante
qui a mis fin à ses jours, l’employé de la pharmacie
de son père profite de l’état de choc dans lequel
elle est et la met à son tour enceinte. Devant le refus de Thymiane
d’épouser le coupable, son enfant lui est enlevé
pour être confié à une famille et est elle envoyée
dans un pensionnat des plus stricts. Elle y fera la connaissance d’Erika,
et malgré les tentatives du Comte Osdorff d’intercéder
en sa faveur auprès de son père désormais sous
la coupe de sa nouvelle épouse, Thymiane sera contrainte de fuir
cette véritable prison.
La seconde collaboration entre Louise Brooks et Georg Willem Pabst est
tirée d’un roman de Margarete Böhme qui fut déjà
l’objet d’une adaptation en 1918 sous la direction de Richard
Oswald. On y suit le parcours de Thymiane qui sera confrontée
à la violence d’un monde décadent aux valeurs falsifiées.
Thymiane est une innocente, elle n’a pas la perversité
d’une Loulou et, lâchée trop tôt, elle devra
faire face seule à un monde qu’elle aura du mal à
comprendre. Thymiane, définitivement perdue, sans repères
moraux ni guide, ne peut trouver sa place.
Pabst dont on connaît les engagements politiques (il fut surnommé
‘Pabst le rouge’) fustige ici encore l’atroce hypocrisie
de la bourgeoisie et de la bonne société. Seules comptent
les apparences et la seule chose qui importe est de les préserver.
Ce n’est qu’auprès des petites gens que Thymiane
pourra trouver un brin de réconfort et une forme de sincérité.
Les « filles perdues » du pensionnat s’uniront ainsi
contre la directrice sadique qui dirige l’institution et son terrifiant
cerbère dans une séquence de rébellion des
plus libératrices pour le spectateur. Thymiane, après
avoir fuie l’oppressante institution, se réfugie avec le
Comte Osdorff et son amie Erika dans un bordel où elle goûtera
une vie de plaisirs, passées ses premières résistances.
Ses tentatives d’échapper à son destin tout tracé
de courtisane ayant échouées, Thymiane finit par savourer
le luxe dans lequel elle évolue. Auprès de ces autres
filles perdues elle retrouve une véritable camaraderie et semble
voir une vraie famille se constituer autour de la bienveillante mère
maquerelle.
Le personnage du Docteur Vitalis est assez emblématique des problématiques
morales auxquelles Thymiane est confrontée. Une des filles dira
à propos du Docteur: « Il veut nous sauver mais finit toujours
par jouer le jeu ». Quand Thymiane prendra violemment conscience
de son irrémédiable solitude au cours d’une admirable
séquence qui la verra confrontée à son père,
il résumera ainsi l’un des enjeux fondamentaux du film
: « Oui Thymiane, te voilà perdue. Perdue comme nous tous.
» Sous le vernis d’une bonne société joyeuse
et insouciante se cache la profonde douleur d’êtres seuls
et désemparés.
Thymiane, qui parviendra à s’évader de sa condition
de courtisane par le biais du testament de son défunt père,
saura faire preuve d’une immense bonté d’âme.
Le journal d’une fille perdue est moins noir
que Loulou. Il existe un espoir et de rares personnes
de bonne volonté. Thymiane qui n’aura de cesse de faire
ce qu’elle pense être juste, quand bien même cela
va contre ses propres intérêts, sera récompensée
de sa profonde humanité et, quand elle sera passée à
nouveau du bon coté de la barrière, elle ne renoncera
pas pour autant à faire ce qu’elle pense être juste
et se révoltera à nouveau contre une bonne société
affreusement hypocrite.
Louise Brooks aura elle-même été cette fille perdue.
N’ayant jamais vraiment su trouver sa place ni à Broadway
ni à Hollywood, ne se sera-t-elle pas déclarée
elle même « comme perdue dans un grand hôtel, incapable
de retrouver (sa) chambre » ? Louise Brooks est Thymiane, et ce
visage sur lequel se mariaient si bien angélisme et perversité
dans Loulou se fait ici pure douceur. Avec la même
économie d’effets que dans sa précédente
collaboration avec Pabst, Louise Brooks prête sa grâce à
cette fille perdue et dans ses grands yeux noirs se lit toute la détresse
de cet être désemparé dans un monde d’injustice.
On soulignera aussi les excellentes prestations du français André
Roanne dans le rôle du Comte Nicolas Osdorff (qui comme nombre
de ses compatriotes, dut partir à l’époque tourner
en Allemagne) auquel il apporte son élégance légère
matinée de fragilité, et de la ravissante Edith Meinhard,
dans le rôle d’Erika
,
l’amie fidèle.
Pabst prend un malin plaisir à s’attarder sur les visages
de ces êtres perdus, au bord de la folie. Le laborantin libidineux,
la directrice sadique du pensionnat, les vieux messieurs indignes, Pabst
filme leurs rictus avec une certaine délectation et, par le pouvoir
tout particulier du cinéma muet, créé des images
aux limites du fantastiques. Creusant par ailleurs toujours sa veine
réaliste, marquée par ce courant expressionniste dont
on sent encore ici largement les influences, Pabst tend, avec
Le journal d’une fille perdue, comme avec Loulou
et nombre de ses autres œuvres, un miroir grossissant à
la société de son époque et offre à Louise
Brooks un rôle délicat où son talent éclate
à nouveau.
A la fin du tournage Pabst proposera à Louise Brooks de rester
en Allemagne pour y tourner avec lui de « vrais films ».
Mais une fois de plus Louise ne peut se résigner à s’installer
et lui annonce son intention de retourner aux Etats-Unis. Dépité,
Pabst lui lancera cette malediction qui la marquera profondément
: "Tu vis comme Loulou et tu finiras comme elle". Louise Brooks
repart pour New York avant de revenir en Europe, en France cette fois,
pour y tourner le film dont on a finalement confié les rennes
à Augusto Genina en remplacement de René Clair : Prix
de Beauté.
Prix de beauté
Lucienne est dactylo, André son compagnon travaille dans une
imprimerie. Tombant par hasard sur l’annonce du concours de l’élection
de Miss France, Lucienne s’y inscrit et, ayant remporté
le titre, part à San Sebastien concourir pour le titre de Miss
Europe. Lucienne sera charmée par sa vie luxueuse de reine de
beauté et aura bien du mal à reprendre une vie ordinaire
quand André l’aura contrainte à rentrer avec lui
à Paris. Lucienne rêve de s’extirper de sa condition
sociale mais lutte pour ne pas « trahir » celui qu’elle
aime et qui souhaite la voir rester à ses cotés. Quand
elle décidera finalement de tenter de s’affranchir de lui
et de prendre sa destinée en mains, Lucienne sera victime de
la jalousie maladive de son ami.
Ecrit par René Clair sur un argument qui lui aurait été
soufflé par Georg Willem Pabst, Prix de beauté
présente, sous la caméra de Augusto Genina, un saisissant
instantané de ce début des années 30. Tourné
en partie dans des conditions réelles, au milieu des passants,
le film offre des séquences quasi documentaires dont la qualité
« historique » n’outrepasse pas pour autant la pure
beauté graphique. Pour la scène de l’élection
de Miss Europe, on organisa par exemple une réelle élection
qui servit de décor pour le film, le réalisateur disposa
plusieurs caméras pour couvrir l’événement
et la foule enthousiaste se prêta volontiers au jeu. Splendides
photographies de ces bords de Marne où vient s’ébattre
le dimanche une foule bigarrée et rieuse, tourbillonnant vertige
dans la cohue d’une fête foraine, la caméra épie
les visages et les gestes dans un ballet au rythme rapide. Genina souligne
les détails du quotidien, magnifie le visage des anonymes et
signe une réalisation particulièrement dynamique.
Louise Brooks étincelle ici encore. La nature entièrement
positive du personnage de Lucienne lui permet de laisser éclater
sa joie de vivre et une face purement candide de sa personnalité.
Radieuse, elle est simple et limpide. Dans la seconde partie du film,
quand elle est soumise à la douleur que lui procure ce retour
à une vie des plus banales, Louise Brooks émeut une fois
de plus par la justesse de son jeu et l’immense fragilité
qui se lit dans son regard d'enfant perdue.
Ses partenaires sont tout aussi inspirés. Georges Charlia apporte
à André sa force et sa capacité à sembler
vaciller au bord de la folie, sa complicité avec le comique italien
Augusto Bandini qui campe Antonin, l’ami du couple, fonctionne
à merveille à l’écran. Jean Bradin pour sa
part livre aussi une bien belle prestation dans le rôle du Prince
de Grabovsky, personnage tentateur, charmeur et trouble.
Jacqueline
Lenoir a beau écrire dans l’Intransigeant que
« l’adaptation musicale se fond enfin avec le son, s’y
amalgame de façon à former un ensemble harmonieux. On
ne nous avait pas montré jusqu’ici une chose aussi nouvelle.
», force est de constater qu’on est bien encore ici aux
balbutiements du cinéma sonore. Peu de sons d’ambiance
ou alors en brouhaha, des scènes extérieures qui donnent
l’impression d’avoir été enregistrées
dans un hangar, un espace sonore vide de toute atmosphère duquel
surgit subitement une voix, la sonorisation de Prix de beauté
sent encore l’expérimentation. De la même façon,
la musique est encore extrêmement illustrative et a même
largement tendance à forcer le trait. Mais le point faible principal,
le plus dommageable de cette bande son, c’est l’épouvantable
doublage qui a été réservé à Louise
Brooks. Affublée d’un timbre de voix dénué
de toute grâce et flanquée d’un accent parigot du
plus mauvais effet (les intonations en ‘oir’ sont terribles),
Louise Brooks semble avoir la voix de quelqu’un qui aurait vingt
ans de plus. Une catastrophe.
Prix de beauté illustre le gouffre qu’était
la fracture sociale qui séparait à l’époque
les classes modestes de la grande bourgeoisie. La simplicité
de l’argument permet au réalisateur de s’attacher
à la description de ces mondes dont on ne franchit pas impunément
les barrières et fait du film un précieux témoignage
sur son temps.
Après le tournage, Louise Brooks repart outre-atlantique et s’installe
cette fois à Hollywood. Mais la flapper girl est passée
de mode et Louise qui en fut la si parfaite incarnation n’intéresse
plus guère les metteurs en scène. On dit aussi que, le
Canary murder case étant resté en travers
de la gorge de la Paramount, on a fait courir le bruit que sa voix «
ne passerait pas ». C’est finalement sous la direction d’une
autre vedette tombée en disgrâce qu’elle retrouvera
le chemin des plateaux de cinéma : Fatty Arbuckle la dirige dans
Windy Riley goes to Hollywood en 1930. Elle apparaît
la même année dans un petit rôle au coté de
Carole Lombard dans It pays to advertise, et dans God’s
gift to women de Michael Curtiz en 1931. Louise Brooks se voit
proposer le premier rôle féminin du Public Ennemy
de William Wellman ; elle accepte et se ravise au dernier moment avant
de repartir pour New York.
Louise Brooks disparaît un moment au début de ces années
30. Elle reprend la danse avec son second mari Deering Davis avec qui
elle s’est installée à Chicago en 1933, puis après
l’avoir quitté six mois après leur mariage, retourne
à New York et y danse en duo avec Dario Borzani. Ils tournent
ensemble durant près de deux ans, recueillant partout de très
bonnes critiques, et en 1935 le duo se sépare.
On pense à Louise Brooks pour incarner la fiancée de Frankenstein,
elle s’installe à nouveau à Hollywood et tourne
dans trois films en 1936 : Empty saddles avec Buck
Jones, King of gamblers et When You're in Love
avec Cary Grant. Louise n’y tient que des petits rôles et
apparaît pour la dernière fois au cinéma en 1938
dans Overland stage raiders au coté d’un
jeune talent prometteur sur le point d’exploser aux yeux du monde
: John Wayne.
Louise Brooks repart s’installer à Wichita en 1940, elle
y ouvre une école de danse et sort un livre « The Fundamentals
of good ballroom dancing ». En 1943 elle retourne à New
York et participe à des pièces radiophoniques. Les années
40 seront particulièrement difficiles pour elle. Seule, Louise
Brooks est totalement oubliée, aussi bien des gens de la profession
que du public. Elle écrit ses mémoires dont elle brûlera
finalement le manuscrit après des années de travail. C’est
en 1955, à l’occasion de l’exposition « 60
ans de cinéma », au Musée National d’Art Moderne
de Paris, qu’elle sera de nouveau mise à l’honneur
et célébrée. Un immense portrait de Louise Brooks
ouvre l’exposition et, quand un visiteur s’étonnera
qu’on l’ai choisi plutôt que Garbo ou Dietrich, Henry
Langlois lui répondra son célèbre : « Il
n’y a pas de Garbo ! Il n’y a pas de Dietrich ! Il n’y
a que Louise Brooks ! ». En 1958 il lui consacrera, en sa présence,
une rétrospective à la cinémathèque française
et la fera redécouvrir à toute une génération
de cinéphiles émerveillés.
A partir du milieu des années 50, Louise Brooks écrira
de nombreux articles consacrés au cinéma qui seront publiés
dans de prestigieuses revues : Sight and Sound en Angleterre, Objectif
au Canada (1), Positif en France
(Marlène n°75 mai 1966, Humphrey and Bogey n°81 février
1967, On location with Billy Wellman n°114 mars 1968, L’autre
visage de W.C Fields n°125 mars 1971).
Elle décèdera le 08 août 1985 à Rochester
(NY) où elle vécut seule les dernières années
de sa vie.
Louise Brooks n’a certainement pas eu la carrière que son
talent aurait du lui valoir. Il lui aura néanmoins suffit d’un
film pour tenir à jamais une place à part dans les cœur
de tous les cinéphiles, un film pour entrer dans la légende.
Louise Brooks est Loulou pour toujours, icône gracile à
l’aura éternelle. Son inoubliable silhouette, sa beauté
fragile et le caractère inachevé d’une carrière
qu’on aurait rêvée plus abondante lui assurent à
jamais un statut à part dans l’histoire du cinéma.
Elle n’aura jamais été une star et aura, à
vrai dire, plutôt tout fait pour l’éviter, cherchant
sans cesse à échapper aux carcans qu’on lui tendait.
Louise Brooks, qu’elle le veuille ou non, fait partie de la légende
; on ne rendra jamais assez grâce au cinéma d’avoir
pu capter par instants un peu de l’ensorcelante magie de cette
femme, trop libre et trop intègre pour la vie qu’on lui
promettait.
Louise Brooks écrivait à Guido Crepax en 1976 : «
Souvenez-vous que lorsque le fils prodigue s’en revient, son père
dit : « Il était perdu, il est maintenant retrouvé.
» C’est le père qui retrouve le fils perdu.
Comme quoi j’ai sans doute manqué d’être retrouvée».
Le temps a fait son œuvre Louise, tu ne sera plus jamais perdue.
(1) Consultables sur ce site : Louise
Brooks : Femme innacessible