En mai 1970, dans une interview accordée à
la revue Positif, John Huston déclare à propos
de Heaven Knows, Mr. Allison : « Ils pensaient
qu’on allait leur montrer une pièce sexuelle sur les rapports
d’un marine et d’une nonne. Moi j’avais fait le contraire.
Je voulais obtenir des rapports purs, virginaux et extrêmement
sensibles. » (1)
A la lecture du roman de Charles Shaw, il paraît difficile d’imaginer
qu’on ait pu en extraire un chef-d’œuvre : un marine
de l’US Army échoue sur une petite île du Pacifique
et y rencontre une belle nonne... Pour le profane, rédiger une
adaptation cinématographique à partir de ce "pitch"
se résumerait à faire un croisement entre Les
Oiseaux se cachent pour mourir (Daryl Duke, 1983) et Le
Lagon Bleu (Randal Klaiser, 1980) !! Mais à cette époque,
les dirigeants de la Fox
sont
en quête de romances. Le roman de Shaw se présente alors
comme une aubaine dont le studio acquiert les droits rapidement. Dès
lors que le projet est rendu public, il se heurte aux différentes
ligues de décences catholiques choquées par l’idée
d’une nonne amoureuse d’un homme et à fortiori d’un
"marine" !! Bien décidée à adapter le
roman, la Fox réunit une équipe de scénaristes
afin de trouver une parade à la censure. L’idée
qui émerge de ce "brainstorming" est la suivante :
Sœur Angela révèle son identité à la
fin du film, elle n’est pas une nonne mais une femme déguisée
en religieuse ! Face à la pauvreté de ce raccourci dramaturgique
digne d’un épisode de Scoubidou, le studio,
dirigé par Darryl Zanuck, demande à John Huston de reprendre
l’écriture du script et d’en assurer la réalisation.
Le cinéaste, qui avait signé un film à la trame
similaire avec African Queen (1952), est séduit
par le projet. Il y voit l’occasion d’égratigner
la religion, et le tournage, prévu dans les îles de Trinidad
et Tobago, n’est pas pour déplaire au pêcheur aventurier
qu’il rêvait d’être...
Grâce à sa capacité exceptionnelle d’adapter
des œuvres littéraires (Moby Dick, Les Gens
de Dublin, Le Faucon Maltais... ), Huston transforme le
roman de Shaw en un bijou scénaristique. Heaven Knows,
Mr. Allison s’articule autour d’une trame pour
le moins classique : un valeureux héros protège une femme
menacée par des "sauvages" (ici les Japonais) et au
final, la cavalerie arrive et sauve tout le monde ! Mais derrière
ce schéma simpliste, John Huston profite du script pour construire
une histoire d’amour impossible entre un soldat confronté
à un complexe oedipien et une religieuse dont la foi est en proie
au doute...
Allison : un soldat victime du complexe d'Œdipe ?
Les premières images du film montrent Robert Mitchum allongé
dans une position fœtale sur un canot flottant au milieu de l’océan.
Symbole de la vie et de la maternité, l’eau pousse Allison
vers les côtes d’une petite île où il va rencontrer
Sœur Angela. Allégorie de la naissance, son arrivée
sur terre est mise en scène comme un parcours douloureux : le
soldat se cache, rampe, se plie pour éviter d’être
vu par d’éventuels ennemis. Cette panoplie de positions
peut être interprétée comme une métaphore
de l’accouchement pendant lequel l’enfant franchit un chemin
difficile et violent, le menant du confort de la matrice maternelle
au monde extérieur. Lorsqu’Allison arrive aux portes de
l’église qui trône au milieu de l’île,
il rencontre Sœur Angela qui va l’accueillir avec le sourire.
Dans un plan chargé de sens, elle l’observe du haut d’un
escalier : Allison est à ses pieds... Symboliquement, il vient
de rencontrer sa mère !
A partir de cet instant et pendant le premier tiers du métrage,
les deux protagonistes se découvrent. Le cadre idyllique de l’île
devient un terrain de jeu pour Allison, héros que John Huston
caractérise comme un enfant. Le soldat, éloigné
des horreurs de la guerre, vit ici des moments d’innocence qu’il
partage avec Sœur Angela. Pendant toute cette période, il
n’y a jamais ni jeu de séduction ni la moindre allusion
sexuelle : Huston a bel et bien décidé de faire de Mitchum
un être pur
et
vierge ! En témoignent ces scènes ludiques et merveilleuses
de chasse à la tortue ou encore ce dîner auprès
du feu où Allison, tel un enfant, pose une multitude de questions
à Angela : à quelle espèce appartient la tortue,
pourquoi veut-elle être nonne ?? Et Sœur Angela lui répond
posément avec un regard chargé de bienveillance, un regard
maternel bien évidemment...
A la suite de cette récréation joyeuse, les Japonais arrivent
sur l’île et rompent l’harmonie du couple mère/enfant.
Le soldat et la nonne vont reprendre leurs fonctions respectives (la
défense de la grotte où ils se cachent pour Allison, et
la prière pour Angela), chacun tentant d’assurer la protection
de l’autre. Pendant ces quelques jours, Allison (re)devient un
homme : il risque sa vie pour nourrir Angela, veille à la sécurité
de l’abri et la rassure lors des bombardements. Lentement, le
jeu de séduction prend forme : les regards que Mitchum porte
sur Deborah Kerr ne sont plus les mêmes. Sous la menace des soldats
nippons, l’enfant s’est transformé en mâle
et désire Angela.
Lorsque les Japonais quittent l’île, ils laissent le couple
seul face une situation nouvelle. Allison et Angela, qui jusqu’alors
se découvraient puis concentraient leur attention sur la menace
des soldats nippons, sont désormais seuls, tiraillés entre
la montée de leurs désirs et la barrière imposée
par leur morale. Allison aime Angela qu’il sait dévouée
à l’église tandis qu’elle, cède peu
à peu aux charmes du "marine". Pour éviter de
fâcher les ligues de décence, John Huston fait d’Angela
une nonne en devenir : avant de revêtir sa "robe définitive",
elle doit encore prouver sa dévotion absolue à la religion
catholique et résister à la tentation...
La dernière tentation d’Angela ?
Peu
de temps après leur rencontre, Angela raconte à Allison
qu’elle était venue sur l’île pour apporter
de l’aide aux missionnaires. Mais quelques jours après
son arrivée, le prêtre qui l’accompagnait décède
la laissant seule sur ce lopin de terre abandonné. Angela en
attente de sa confirmation, prie pour qu’on vienne la délivrer.
Mais au lieu de cela, l’océan, prenant un visage divin,
lui inflige une dernière épreuve en la confrontant à
Allison. Dans un premier temps, c’est Angela qui exerce un rôle
protecteur et maternel mais après l’arrivée des
Japonais, elle comprend que c’est le soldat qui l’a sauvée
et non ses prières. Luttant contre un amour naissant, elle tente
bien de garder les apparences : elle ne se sépare jamais de sa
robe ni de son couvre-chef ; ses gestes ne changent pas à l’égard
d’Allison mais son regard, lui, est irrémédiablement
attiré par les charmes du soldat. En lui offrant un peigne, Allison
va la confronter à sa féminité : à la fois
séduite et rongée par la culpabilité de la religion,
elle a du mal à cacher son embarras et accepte le présent
en baissant les yeux. Allison (en plein complexe d'Œdipe) demande
ensuite à Angela d’abandonner le sacerdoce et de l’épouser
!! Dans un premier temps, la sœur refuse poliment en lui expliquant
qu’elle est déjà liée à Dieu. Le lendemain,
sur la plage, elle observe Allison laissant alors transparaître
l’ambivalence de ses sentiments. Le plan qui la montre hésitante,
puis se précipitant pour le rejoindre est une magnifique représentation
de ce doute. On espère qu’elle va céder et offrir
son cœur à Allison, mais ce dernier joue les "durs",
ne la laisse pas parler et regrette ses propos de la veille... Dans
la scène suivante, le couple partage un repas autour d’une
bouteille de saké. Anticlérical au possible, Huston pousse
le vice jusqu’à faire boire Angela de cet alcool de riz
(« une petite goutte seulement pour goûter
» déclare-t-elle à son compagnon). Pendant
ce temps, Allison ingurgite verre sur verre et, tandis que son sang
se charge d’alcool, exprime ses frustrations et s’en prend
indirectement à la religion : « Qu’est-ce qui
vous a pris de vous faire nonne ? C’est bien ma chance !
» ou encore « A quoi ça sert d’être
nonne si nous sommes seuls ? A prier et moi à faire de l’exercice
? » Allison saisit alors une pipe mais, réalisant
qu’il n’y a pas de tabac dans cette île, la jette
violemment par terre où elle se brise. Anéanti par cette
métaphore de leur relation (il a une femme qu’il aime et
désire mais qui, à l’image de cette pipe, ne peut
être consommée), il déclare une dernière
sentence typique de la philosophie "‘hustonienne" :
« Nous ne possédons rien d’autre que cette île,
plus vous pour moi et moi pour vous, comme Adam et Eve. »
Face à cette évidence, Angela s’effondre en larmes
et s’enfuit dans la forêt. En une scène, Huston confronte
la religion à la réalité de la situation : dans
un cadre pur, paradisiaque presque, elle n’a aucun sens. Il n’y
a ni dieu, ni prière, ni sacerdoce. Il y a juste un homme et
une femme que les diktats de la religion et la rigidité militaire
empêchent de s’aimer. Au final c’est lui qui fait
exploser sa carapace et, après cette scène du dîner
au saké, c’est
celle
d’Angela qui est sur le point de céder.
Bien évidemment, la censure empêche Huston de concrétiser
cette "love story". Le spectateur nage en plein mélodrame
et assiste, impuissant, à l’échec de cet amour.
Mais John Huston offre une dernière piste de lecture : après
le débarquement des Américains, Angela déclare
à Allison : « Peu importe le nombre de kilomètres
qui nous séparera, et même si je ne dois jamais vous revoir,
vous resterez mon très cher compagnon toujours, toujours...
» Les deux personnages se regardent en silence et, dans
le plan suivant, des soldats offrent du tabac à Allison. Robert
Mitchum, une cigarette vissée au coin de la bouche, arbore alors
un immense sourire de satisfaction. Il n’y a plus de pipe sans
tabac, il peut désormais fumer et pousse ainsi le spectateur
à se demander si après le générique Angela
ne finira pas par succomber à la tentation...
Mitchum/Kerr un couple divin !
Quel plus beau couple que Deborah Kerr et Robert Mitchum pour incarner
ces deux personnages complexes et passionnés... Leur interprétation
force l’admiration et participe grandement à la réussite
du film. Mitchum y étale toute sa "‘classe nonchalante"
qu’il mêle avec habileté à une attitude parfois
bourrue, tandis que Kerr arrive à faire passer un nombre incalculable
de sentiments derrière la retenue qu’imposait son rôle.
Quelques
semaines avant d’être contacté pour réaliser
ce film, Mitchum tourne L’Enfer des tropiques
(Robert Parrish) sur l’île de Tobago déjà
! Lorsque l’équipe se rend à Londres pour les prises
de studio, il rencontre le directeur de la photo Oswald Morris qui lui
demande de faire des essais pour Heaven Knows, Mr. Allison.
Mitchum accepte le projet et accroche (aux côtés de Walsh,
Tourneur, Wise, Laughton, Wellman, Hattaway ou Nicholas Ray !!) un nouveau
cinéaste de renom à son palmarès. D’après
les témoignages de John Huston et Deborah Kerr, l’entente
sur le plateau fut excellente et le réalisateur (qui travaille
pour la première fois avec Mitchum) restera longtemps en admiration
devant le professionnalisme de ce comédien trop souvent déconsidéré.
Dans l’interview qu’il donne à Positif en
1970, il rend un bel hommage au grand Bob : « Vous vous souvenez
quand il (Mitchum) rampe dans l’herbe pour atteindre la tente
des Japonais ? On tourne la scène et je demande une seconde prise,
puis une troisième. Et chaque fois, il fallait aller là
où l’herbe n’avait pas été piétinée.
On aurait pu garder la première prise. J’ai dit : «
ça va c’est dans la boite ». Il s’est alors
retourné, et je me suis aperçu que son corps était
couvert de sang... Ces herbes étaient non seulement coupantes
mais empoisonnées. C’était pire que de ramper sur
des lames de rasoir. Il m’avait tourné le dos pour que
je ne vois pas le sang et pour être prêt à ramper
de nouveau si je lui demandais. Voilà le genre d’homme
qu’est Mitchum ! » (1)
Sa relation avec Deborah Kerr est également des plus heureuses
et la comédienne ne tarira pas d’éloges sur son
compagnon en déclarant : « Cette image publicitaire
d’une créature à moitié endormie qui vraiment
n’en a rien à faire, c’est complètement faux.
Il en a à faire énormément. »
Après avoir revêtu l’habit de "Sœur Clodagh"
dans Le Narcisse Noir de Powell en 1947, la comédienne
retrouve ce costume qui lui va à merveille et livre une superbe
performance qui lui vaut une nomination aux Oscars en 1958. Néanmoins,
elle manque une nouvelle fois la statuette qui revient finalement à
Joanne Woodward pour Les Trois Visages d’Eve
de Nunnally Johnson. Deborah Kerr, qui fut nommée six fois à
la cérémonie, ne remporta jamais le précieux trophée.
Mais l’histoire du cinéma se moque bien des remises de
prix, seules les performances restent et celle qu’elle a livrée
dans Heaven Knows, Mr. Allison demeurera à jamais
inoubliable.
Le public ne s’y trompe pas et réserve un triomphe au nouveau
chef-d’œuvre de Huston. Le film est l'un des plus rentables
de sa carrière et certainement l'un de ses préférés.
En signant ce long métrage plein d’humanisme, il évite
les écueils dans lesquels seraient tombés de nombreux
réalisateurs sans talent et obtient ce dont il rêvait,
un film pur, virginal et extrêmement sensible...
(1) Interview de John Huston dans Positif n°116 - mai 1970