Aujourd’hui,
pour une majorité de spectateurs pas forcément cinéphiles,
Erich Von Stroheim représente l’incarnation du pacifisme
à travers le célèbre personnage du Capitaine Von
Rauffenstein qu’il interprète dans le chef-d’œuvre
de Jean Renoir, La Grande illusion. Et pourtant, aussi
drôle que cela puisse paraître pour ces mêmes personnes,
il fut d’abord connu au temps du muet comme étant, d’après
le célèbre slogan qui lui fut accolé, ‘The
Man you’ll Love to Hate’ (L’homme que vous aimerez
haïr). Homme au physique inquiétant et sévère,
tyran capricieux sur les plateaux, horriblement dispendieux par son
perfectionnisme maniaque, mégalomane torturé et dément,
il avait tout pour attiser la curiosité et faire parler de sa
personne. Mais tout ceci se retourna rapidement contre lui. Cinéaste
trop en avance sur son temps par sa modernité, son style novateur
et son culot, il n’aura réalisé en tout et pour
tout que huit films dont un seul non mutilé, son coup d’essai.
Toutes ses autres œuvres les plus importantes, de Folies
de femmes (Foolish Wives) à
Queen Kelly en passant par La Symphonie nuptiale
(The Wedding March) et Les Rapaces
(Greed) auront été tronquées souvent
de plus de la moitié et montées contre son gré.
Vaincu par les studios et la toute puissance de leurs magnats qu’il
appelait des ‘marchands de saucisses’, il met fin
à sa carrière de cinéaste dès la fin du
muet ne laissant derrière lui qu’une œuvre fragmentaire.
Et pourtant ces parcelles de films inachevés qui n’ont
rien perdu de leur parfum de scandale suffisent à restituer le
génie d’un des plus grands réalisateurs du muet.
En arrivant en Amérique en 1909, il nimbe ses origines familiales
d’une frondaison romanesque se faisant passer pour un ancien officier
autrichien d’origine aristocrate. En réalité, il
est né à Vienne en 1885 d’un père simple
petit commerçant juif et il n’arriva jamais à devenir
officier de cavalerie dans son pays d’origine. En changeant de
continent, il y parviendra pendant une courte période de trois
années. Pour survivre par la suite, il tâtera de tous les
petits métiers et sera tour à tour vendeur dans un bazar,
cuisinier, guide pour touristes, maître d’équitation,
capitaine dans l’armée mexicaine, ouvrier de chemin de
fer et enfin passeur sur un lac de Californie ; Californie où
se trouve pas très loin un tout jeune Hollywood florissant. Une
compagnie cinématographique vient à passer près
du lac Tahoe où Stroheim fait traverser le bac et c’est
le début pour ce dernier d’une longue carrière dans
le monde du 7ème art. Il se joint à l’équipe
et rentre avec elle à Hollywood.
Après
avoir balayé les studios, il fait de la figuration dans Naissance
d’une nation puis très vite devient assistant
de John Emerson et D.W. Griffith (notamment sur Intolérance),
ce qui ne l’empêche pas de continuer à travailler
aussi de l’autre côté de la caméra. La Première
Guerre Mondiale est une véritable aubaine pour lui puisqu’il
se voit offrir à partir de Hearts of the World
de Griffith en 1918 toute une tripotée de rôles caricaturaux
d’ignobles et cruels officiers prussiens. Il acquiert alors une
semi-célébrité en devenant l’un des plus
vils salauds de cinéma de l’époque : tuer, torture,
violer sans vergogne, etc., telles étaient ses principales activités
à l’écran. Il ira même jusqu’à
jeter par la fenêtre un nourrisson braillard qui l’empêchait
de se concentrer alors qu’il était en train de ’s’occuper’
de sa mère ! Le premier conflit mondial ayant pris fin, on ne
lui propose plus rien. Il s’assoit donc derrière une machine
à écrire et se met à imaginer des scénarios.
L’un d’eux s’intitule ‘The Pinnacle’ qu’il
propose à tous les grands studios sans succès jusqu’à
ce qu’il se rende aux portes d’Universal où il y
rencontre le boss. "Laissez moi faire un film ! je n’ai
besoin que de 5000 Dollars" dit-il à Carl Laemmle qui,
conquis, lui donne son accord. A 33 ans, Stroheim réalise son
premier film adaptant son propre scénario.
Seule concession au studio mais premier conflit de Stroheim avec ses
producteurs, le titre devra être modifié et il ne faudra
pas que le film s’intitule The Pinnacle (pas
assez commercial) mais Blind Husbands. En revanche,
le cinéaste obtiendra 37000 dollars de plus que prévu
au départ et partira reconstituer son village alpin dans les
Montagnes Rocheuses. Sept semaines de tournages lui suffiront à
boucler son examen de passage. Il se sera chargé lui même,
outre l’écriture et la mise en scène, des décors,
des costumes et du montage, revendiquant dès le départ
sa volonté d’être l’auteur quasi complet de
ses œuvres. Les producteurs ne lui en voudront pas puisque le film
deviendra très vite bénéficiaire en étant
l’un des plus gros ‘hits’ de 1919 et ne rapportera
pas moins d’un million de dollars. Carl Laemmle lui reconnaîtra
dès lors son immense talent et lui dira « Cher Stroheim,
vous avez cinq ans d’avance sur nous ».
En effet, Blind Husbands offre du jamais vu pour sur
un écran et impose d’emblée un univers particulier,
cruel et réaliste, bousculant toutes les conventions de l’époque.
Son intrigue est pourtant ici très simple, beaucoup moins élaborée
que pour ses films suivants. S’appuyant sur une trame moralisatrice
« prenez soin de votre femme si vous ne voulez pas qu’il
vous arrive la même chose », Stroheim offre sa vision
personnelle et mordante du vieux continent européen. A l’aide
d’un scénario ne reposant que sur l’éternel
triangle amoureux, il pointe le doigt sur les ignominies du genre humain,
les puissants n’hésitant pas à tirer profit de la
misère morale, physique et intellectuelle des plus déshérités.
L’officier hautain, cynique et cruel suit librement ses instincts
sexuels n’hésitant pas à courir trois ‘lièvres’
à la fois sans se soucier des conséquences pour ces naïves
infortunées tombées dans ses filets de séducteur
intriguant mais oh combien égoïste. Au cours d’une
soirée, il parvient même à faire la cour à
deux femmes en leur prononçant les mêmes phrases romantiques
et leur volant un baiser à chacune. Mais celles-ci ne sont simultanément
que de ‘vulgaires’ paysanne ou femme de chambre ; celle
qui l’intéresse le plus est la femme négligée
du docteur, d’une autre classe, beaucoup plus jeune, belle et
à priori moins facile à séduire. Ayant très
vite analysé la situation dans laquelle évolue le couple,
il met en place son ‘piège’ dans lequel, malgré
l’indifférence de son mari, elle ne se laissera pas happer.
La morale est sauve et c’est le personnage de Sepp, guide naïf
et honnête (joué par Gibson Gowland, le futur McTeague
du chef d’œuvre du réalisateur, Les Rapaces),
qui l’énonce au mari alors que le couple s’en retourne
après cette villégiature qui a failli leur être
fatal : "Je connais peu de choses, mais je sais qu'elle n'a
besoin que d'amour".
Histoire
simple mais film qui contient déjà en germe toutes les
obsessions de son auteur : liaisons avec des servantes, monomanie pour
les jambes et les pieds de femmes, officier pervers et attirant, thème
du désir, de la répression et de la jalousie avec constamment
un fort potentiel d’érotisme sous-jacent… Et Stroheim
de jouer une fois encore (et ce ne sera pas la dernière) son
rôle d’homme hautain et haïssable portant balafre au
front, crane rasé, bottes parfaitement vernies, monocle et longues
cigarettes constamment fichées au coin de sa bouche. Que ceux
qui craignent un peu le cinéma muet avec le maniérisme
de ses acteurs aux yeux qui roulent, aux fortes grimaces évocatrice
et aux amples mouvements de bras et du corps se rassurent ; l’une
des grandes innovations de Stroheim fut de faire jouer ses interprètes
avec plus de discrétion et de naturel. Lui même donnait
l’exemple avec son personnage de Von Steuben ; ce dernier a beau
être odieux, Stroheim le joue avec sobriété et sans
cabotinage excessif. Non seulement, il avait réussi à
canaliser le jeu de ses acteurs mais aussi, dans le même temps,
il décidait de réduire les cartons et intertitres pensant
avec justesse que le cinéma devait faire passer un maximum de
choses par la seule force des images. Pari réussi qui s’accompagne
de belles trouvailles visuelles et d’une étonnante capacité
à filmer aussi bien les intérieurs que les extérieurs,
aussi grandioses soient ces derniers. En effet, toutes les scènes
de montagnes de la dernière partie, avec l’aide d’un
beau travail du chef opérateur, sont magnifiques. En un film,
Stroheim assoit sa réputation de cinéaste de génie
auprès des critiques et du public. On le traite désormais
avec crainte et respect et Stroheim, trop confiant, va se sentir pour
un temps intouchable.
Viennent
ensuite The Devil’s Passkey, film définitivement
perdu puis le fameux premier objet de scandale, la fresque dispendieuse
qu’est Folies de femmes. Ecrit à nouveau
par Stroheim seul (comme tous ses autres films excepté Les
Rapaces), son tournage dure onze mois (alors que la moyenne
des temps de tournage pour l’époque était de six
semaines) et son coût de production s’élève
au final à 750000 dollars (gonflé à 1 million de
dollars pour la publicité, ce chiffre faramineux étant
même affiché au fronton des cinémas le diffusant
et sur les murs de New York, le S de Stroheim étant barré
à l’imitation du sigle du dollar). Stroheim exigea paraît-il,
pour sa reconstitution minutieuse du grand hôtel de Monte-Carlo,
un luxe de détails tels que sonneries et ascenseurs en état
de marche, fenêtres vitrées, etc. Gigantisme, démesure
et mégalomanie qui vont le faire se confronter violemment avec
ses producteurs, en l’occurrence ici, le jeune, cultivé
et talentueux Irving Thalberg qui souhaite même le faire remplacer.
Mais sous la menace de brûler les bobines déjà en
boîtes s’il mettait sa menace à exécution,
Thalberg le laisse poursuivre. Si le réalisateur capricieux gouverne
avec autorité sur les plateaux, il n’en va pas de même
dans les salles de montage. Sur les 320 bobines filmées (soit
environ 80 heures d’images !!), il ne reste au départ que
5 heures de film lors du premier montage et de la première projection.
Thalberg en supprime les deux tiers. La mutilation de l’œuvre
de Stroheim vient de commencer ! A sa sortie sur les écrans,
il ne reste qu’à peine une heure et demie de métrage
et malgré ça il suscite de violentes critiques jugeant
le film comme outrageant et dégradant pour la femme américaine
; il est même boycotté par ‘L’American Legion
of Decency’. Tout ceci ne l’empêche pas de remporter
un immense succès.
Heureusement
pour nous, spectateurs d’aujourd’hui, entre temps, on retrouva
quelques séquences qui firent atteindre au film la durée
de 107 minutes. Et, en 2003, la dernière restauration porte celle-ci
à 146 minutes avec restitution des teintes d’origine et
ajout de la partition originale au piano de Sigmund Romberg. Nous ne
verrons cependant jamais les séquences détruites, car
jugées trop osées ou sordides, de Karamzin en travesti
se faisant lacer un corset par ses ‘cousines’ ou de l’éclatement
d’un bouton purulent en gros plan. Mais combien d’autres
séquences étonnantes nous restent à apprécier
‘avec modération’ [attention, spoilers possible]
: celle, très longue, ouvrant le film montrant Karamzin petit
déjeuner de caviar en guise de confiture et quelques instants
plus tard se lécher les babines devant la fille déficiente
mentale du faussaire qu’il pense pouvoir un jour violer ; celle
aussi de sa ‘cousine’ pinçant avec cruauté
sa servante ; cette autre de l’incendie au cours duquel le Comte,
ne se souciant pas de sa conquête, pense avant tout à sauver
sa peau ; celle du suicide de Maruschka et le final voyant Karamzin
se faire trainer et jeter dans les égouts… Un caravansérail
d’ignominies, de monstruosités morales et physiques prodigués
par des dépravés pour dénoncer le pouvoir de l’argent
dans un Monte-Carlo se révélant être un lieu apocalyptique
peuplé d’individus corrompus et sans scrupules. Stroheim
pourrait être comparé à un Clinicien armé
d’un scalpel tranchant à vif un abcès purulent comme
il est écrit assez justement dans l’encyclopédie
Atlas du cinéma. Mélange détonant de détails
ultra réalistes, d’incongruités triviales, de naturalisme
à la Zola et de kitsch assumé, Folies de femmes
ne possède pourtant pas encore cette extraordinaire inspiration
visuelle que Stroheim développera par la suite et qui atteindra
des sommets dans Les Rapaces et Queen Kelly.
Il s’agit pourtant d’un délire démesuré
et baroque, d’une charge impitoyable contre un monde dominé
par l’hypocrisie, la perversion, le cynisme, l’argent et
le sexe d’une noirceur à contre courant du cinéma
de l’époque puisqu’elle bannit l’émotion.
En effet les victimes ne valent souvent guère mieux que leurs
bourreaux ; alors que les ‘monstres’ sont croqués
avec relief et panaches, leurs martyrs semblent ternes et peu dignes
d’intérêts. L’anti manichéisme dans
toute sa splendeur ! Heureusement, le cinéaste possède
également une certaine dose d’humour et de dérision
qui empêche son film d’être trop morbide : la femme
de l’ambassadeur lit un roman intitulé Foolish Wives
écrit par … Erich Von Stroheim. Même si, comme nous
venons de le décrire, il reste toujours aussi actuel et étonnamment
culotté, Foolish Wives pourra néanmoins
légitimement en décevoir certains (comme je l’avoue
avoir été malgré mon admiration pour le réalisateur)
et nous mettrons ça sur le dos du charcutage éhonté
des producteurs. Toutes les scènes sont inutilement étirées
(Jacques Lourcelles lui même, grand adorateur de Stroheim, décrira
dans son dictionnaire ‘l’impuissance de l’auteur
à concevoir une dramaturgie cohérente et synthétique’),
il n’existe pas vraiment de progression et de tension dramatique,
le scénario est mal équilibré, la musique de Sigmund
Romberg est plutôt insipide et la mise en scène manque
encore un peu d’ampleur malgré le luxe de détails
dont elle se sert ; la virulence, si elle est bel et bien présente,
en prend un coup dans l’aile à l’occasion de quelques
moments d’ennui dus au paramètre suscités. Bref,
vouez moi aux gémonies si ça vous chante mais, malgré
d’évidentes qualités et une importance historique
certaine, vous ne me ferez pas attribuer à Folies de
femmes, comme tant d’autres l’ont fait, l’étiquette
de chef-d’œuvre. Mais soyons objectif : il reste tellement
de bonne choses à piocher à l’intérieur de
cette œuvre détériorée qu’il faudrait
être sacrément exigeant pour bouder son plaisir.
Dès
lors catalogué comme réalisateur à problèmes,
autoritaire, incontrôlable et ne respectant ni délais ni
budgets, il en subira les conséquences et aucun de ses cinq autres
films suivants ne verra le jour dans la version voulue par Stroheim,
mais tous seront coupés et remontés derrière son
dos. Le problème de Queen Kelly est cependant
tout autre. C’est l’arrivée du parlant qui nous aura
privé de l’intégralité de ce film auquel
il ne reste pratiquement plus aujourd’hui que le prologue. Mais
ce dernier se révèle en l’état tout à
fait cohérent, riche et complet pour nous fournir un film plus
que satisfaisant, l’un des sommets de son œuvre malgré
son incomplétude. A signaler que ceux qui découvriront
Queen Kelly à l’occasion de l’achat
de ce coffret seront peut être étonné d’en
connaître déjà des images ; en effet, certains séquences
sont utilisées dans le chef-d’œuvre de Billy Wilder
qui voit réunis Erich Von Stroheim et Gloria Swanson vingt ans
après : Sunset
Boulevard. Lorsque Norma Desmond montre des extraits des
films qui ont fait sa gloire à William Holden, ce sont des extraits
de la séquence du couvent dans Queen Kelly.
Mais faisons machine arrière ! En 1928, Erich Von Stroheim était
considéré (malgré ses frasques, délires
mégalomaniaques et ses démêlées avec les
studios) comme l’un des réalisateurs les plus ambitieux
et talentueux et Gloria Swanson comme l’une des actrices les plus
fiables du moment. Avec Joe Kennedy (le père du futur Président
des Etats-Unis et amant de l’actrice) en tant que coproducteur,
les deux stars pensaient réaliser avec Queen Kelly
le film qui couronnerait leurs carrières respectives. Après
trois mois de tournage (une fois encore très onéreux,
le réalisateur ne reculant devant aucune dépense pour
parfaire son film), Le Chanteur de Jazz fait son apparition
et bouleverse toute la production cinématographique. Joseph Kennedy
décide d’arrêter les frais et de bloquer le film
pensant qu’un muet était désormais voué à
l’échec et n’aurait plus aucune chance commercialement
parlant. Il en sera de même de pratiquement tous les films muets
en chantier. Tenant à son ‘bébé’, Gloaria
Swanson décide néanmoins de tourner une fin hâtive
qui voyait la mort de son personnage et le suicide du Prince Wolfram
; elle fût ajoutée au montage existant pour y être
au moins exploitée en Europe, Stroheim refusant de voir cette
œuvre ‘bâtarde’ distribuée aux USA. En
effet, de trente bobines (5 heures de film) initialement prévues,
il n’avait pu en tourner que dix. Les ‘miettes’ (seulement
20 malheureuses minutes) de la seconde partie se déroulant dans
un bordel en Afrique n’ont été retrouvées
qu’en 1963 et le film complété et restauré
(avec aussi la très bonne musique écrite par Adolph Tandler
pour la version de 1931) ne fut pas diffusé avant 1985 en Amérique.
C’est la version que nous avons la chance d’avoir aujourd’hui
sur DVD.
Grâce
à la manière de tourner de Stroheim, qui filmait les scènes
dans leur ordre chronologique, son ‘prologue’ forme un long
métrage tout à fait exploitable et pleinement satisfaisant
en l’état, sorte de conte de fée au cours duquel
un Prince tombe amoureux d’une fille de la campagne rencontrée
au bord d’une route. Au départ, il ne veut que ‘jouer’
avec elle mais dès qu’ils se retrouvent ensemble pour une
soirée dans un des appartements du Palais Royal, il est clair
qu’il en est sincèrement épris et la réciproque
est également valable. Wolfram n’est donc pas un cynique
haïssable comme les officiers joués par Stroheim mais un
personnage attachant, noceur, libertin et bon vivant mais capable de
romantisme et de sentiments à ses heures. Mais connaissant Stroheim,
il paraissait évident qu’il n’allait pas en rester
à ce stade. D’ailleurs déjà avant ça,
la rencontre du couple s’était déroulée d’une
manière assez triviale et osée, Patricia, émue,
en perdant sa culotte devant la foule (soldats et nonnes), la ramassant
et, de rage et de honte, la jetant au Prince toujours à cheval
; celui-ci n’hésite pas à la renifler avant de l’enfouir
sous sa selle ! Séquence assez hallucinante de culot dans la
droite lignée de ce que Stroheim réussit le mieux, un
mélange de réalisme et de fantaisie grotesque proche parfois
du kitsch ; une mixture qui n’a pas vieillie d’un poil et
qui étonne encore aujourd’hui. Dans le même ordre
d’idées, Queen Kelly bénéficie toujours dans
son atmosphère générale d’un fort potentiel
érotique : dès la première séquence, la
reine nous apparaît entièrement nue sur son balcon puis
se déplaçant dans son palais, les parties de son corps
encore tabous à l’écran à l’époque
étant stratégiquement cachées par le chat qu’elle
porte dans ses bras ; la scène de séduction dans les appartements
royaux splendidement photographiée avec ses plans de visages
éclairés à la bougie, le prince déshabillant
sa conquête de ses yeux avides, possède aussi une formidable
sensualité.
Puis
arrive la fameuse et inoubliable séquence de la découverte
des deux amants par la Reine paranoïaque et jalouse qui se met
à fouetter avec une furie proche de la folie la malheureuse Patricia
alors que le garde regarde avec voyeurisme cette scène d’un
œil égrillard, cruel et amusé. Difficile d’oublier
le visage haineux de la remarquable Seena Owen. Encore plus démente
et morbide, véritable descente aux enfers et témoin du
plus pur génie du réalisateur, le fragment africain retrouvé
se situant dans un bordel dans lequel Patricia vient assister aux derniers
instants de sa propriétaire qui n’est autre que sa tante.
Cette dernière a pour ultime volonté de voir se marier
au pied de son lit de mourante sa nièce avec un riche propriétaire
syphilitique, boiteux, d’une laideur repoussante et dont le regard
lubrique ne cache rien de ses désirs les plus pervers. Tully
Marshall est remarquable de monstruosité dans la peau de ce personnage.
Un quart d’heure de pure folie ‘stroheimienne’ qu’il
aurait été dommage de ne jamais voir. Le film se termine
ici, le reste prévu dans le scénario nous étant
résumé en quelques minutes à l’aide de cartons
et photos de tournage. Mais l’ultime séquence tournée
de la filmographie du cinéaste demeurera à jamais inoubliable.
Au final, malgré cet inachèvement, le sinistre récit
de déchéance que constitue Queen Kelly peut aisément
être compté parmi ce qu’a fait de plus mémorable
le réalisateur maudit. En effet, stylistiquement parlant, il
était au sommet de son art, remarquablement aidé en cela
par la somptueuse photographie de Paul Ivano. Visuellement sophistiqué,
musicalement assez vigoureux et toujours aussi fascinant, un exemple
de la perfection qu’avait atteint le cinéma muet à
son crépuscule, les images dégageant assez sens et de
puissance pour en dire un maximum sans n’avoir plus besoin d’avoir
recours à de multiples cartons et intertitres. Presque la moitié
de la filmographie d’un des géants du muet dans un seul
coffret, une véritable aubaine pour les fans et ceux qui souhaiteraient
le découvrir à cette occasion. Ne vous en privez pas !