Maris aveugles : Le docteur Armstrong et sa femme Margaret se rendent en vacances au Tyrol dans un village des Dolomites. Dans la diligence qui les y amène, un officier autrichien, le Lieutenant Erich Von Steuben (Erich Von Stroheim), jette son dévolu sur Margaret ; il entreprend de la séduire. Son entreprise lui apparaît comme relativement aisée puisque Margaret semble être délaissée par son époux et qu’elle trouve bien agréables les attentions que lui prodigue le séduisant lieutenant. Celui-ci se révèle courir plusieurs ‘lièvres ‘ à la fois et Sepp, un guide de montagne surnommé ‘le silencieux’, qui semble deviner ce qui se trame, décide de veiller sur la vertu défaillante de l’épouse de son ami le docteur…

Folies de femmes : A Monte-Carlo, peu après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, le comte Sergius Karamzin (Erich Von Stroheim) et ses deux ‘cousines’, les princesses Olga et Vera, mènent la belle vie dans une luxueuse villa. Il s’agit en fait d’un trio d’escrocs cyniques et libertins se faisant passer pour des aristocrates russes et plumant les gogos des casinos grâce à des faux billets fabriqués par le faux-monnayeur Ventucci. Arrivent alors dans la ville un ambassadeur américain et sa jolie femme, Helen. Karamzin entreprend de séduire l’épouse pour tenter de lui extorquer de l’argent. Il a aussi pour maîtresse sa femme de chambre, très jalouse, à qui il a promis le mariage et à qui il soutire également de fortes sommes…

Queen Kelly : Dans un royaume imaginaire d’Europe, la Reine (Seena Owen), sadique, cruelle et impitoyable, doit épouser le Prince Wolfram (Walter Byron), un noceur et libertin notoire. Un jour, à la tête de son régiment, chevauchant sur les routes de campagne, il croise un groupe de jeunes nonnes en promenade. Il remarque immédiatement la belle Patricia Kelly qui, tout émoustillée, en perd sa culotte ! N’arrivant pas à se l’enlever de l’esprit, il profite de la nuit pour se rendre au couvent où se trouve Patricia et, simulant un incendie, il profite de la panique pour l’enlever. Il la conduit au Palais Royal et entreprend de la séduire. Ils tombent dans les bras l’un de l’autre mais la Reine les surprend…

 

Maris aveugles
- aka La Loi des montagnes
(Blind Husbands)
Avec Sam De Grasse, Erich Von Stroheim, Francelia Billington, Gibson Gowland
Scénario : Erich Von Stroheim d’après sa propre histoire ‘The Pinnacle’
Photographie : Ben F. Reynolds
Musique : Donald Sosin
Un film Universal
USA – 93 mn – 1919

Folies de femmes
(Foolish Wives)
Avec Erich Von Stroheim, Rudolph Christians, Miss DuPont, Maude George
Scénario : Erich Von Stroheim d’après sa propre histoire
Photographie : Ben F. Reynolds, William H. Daniels
Musique : Sigmund Romberg
Un film Universal
USA – 143 mn – 1921

Queen Kelly
(id.)
Avec Gloria Swanson, Walter Byron, Seena Owen, Sylvia Ashton
Scénario : Erich Von Stroheim d’après sa propre histoire et Delmer Daves, Edmund Goulding, Paul L. Stein
Photographie : Paul Ivano, Gordon Pollock, William H. Daniels, Ben F. Reynolds et Gregg Toland
Musique : Adolph Tandler
Un film Gloria Swanson Pictures Corporation
USA – 101 mn – 1929

Aujourd’hui, pour une majorité de spectateurs pas forcément cinéphiles, Erich Von Stroheim représente l’incarnation du pacifisme à travers le célèbre personnage du Capitaine Von Rauffenstein qu’il interprète dans le chef-d’œuvre de Jean Renoir, La Grande illusion. Et pourtant, aussi drôle que cela puisse paraître pour ces mêmes personnes, il fut d’abord connu au temps du muet comme étant, d’après le célèbre slogan qui lui fut accolé, ‘The Man you’ll Love to Hate’ (L’homme que vous aimerez haïr). Homme au physique inquiétant et sévère, tyran capricieux sur les plateaux, horriblement dispendieux par son perfectionnisme maniaque, mégalomane torturé et dément, il avait tout pour attiser la curiosité et faire parler de sa personne. Mais tout ceci se retourna rapidement contre lui. Cinéaste trop en avance sur son temps par sa modernité, son style novateur et son culot, il n’aura réalisé en tout et pour tout que huit films dont un seul non mutilé, son coup d’essai. Toutes ses autres œuvres les plus importantes, de Folies de femmes (Foolish Wives) à Queen Kelly en passant par La Symphonie nuptiale (The Wedding March) et Les Rapaces (Greed) auront été tronquées souvent de plus de la moitié et montées contre son gré. Vaincu par les studios et la toute puissance de leurs magnats qu’il appelait des ‘marchands de saucisses’, il met fin à sa carrière de cinéaste dès la fin du muet ne laissant derrière lui qu’une œuvre fragmentaire. Et pourtant ces parcelles de films inachevés qui n’ont rien perdu de leur parfum de scandale suffisent à restituer le génie d’un des plus grands réalisateurs du muet. En arrivant en Amérique en 1909, il nimbe ses origines familiales d’une frondaison romanesque se faisant passer pour un ancien officier autrichien d’origine aristocrate. En réalité, il est né à Vienne en 1885 d’un père simple petit commerçant juif et il n’arriva jamais à devenir officier de cavalerie dans son pays d’origine. En changeant de continent, il y parviendra pendant une courte période de trois années. Pour survivre par la suite, il tâtera de tous les petits métiers et sera tour à tour vendeur dans un bazar, cuisinier, guide pour touristes, maître d’équitation, capitaine dans l’armée mexicaine, ouvrier de chemin de fer et enfin passeur sur un lac de Californie ; Californie où se trouve pas très loin un tout jeune Hollywood florissant. Une compagnie cinématographique vient à passer près du lac Tahoe où Stroheim fait traverser le bac et c’est le début pour ce dernier d’une longue carrière dans le monde du 7ème art. Il se joint à l’équipe et rentre avec elle à Hollywood.

Après avoir balayé les studios, il fait de la figuration dans Naissance d’une nation puis très vite devient assistant de John Emerson et D.W. Griffith (notamment sur Intolérance), ce qui ne l’empêche pas de continuer à travailler aussi de l’autre côté de la caméra. La Première Guerre Mondiale est une véritable aubaine pour lui puisqu’il se voit offrir à partir de Hearts of the World de Griffith en 1918 toute une tripotée de rôles caricaturaux d’ignobles et cruels officiers prussiens. Il acquiert alors une semi-célébrité en devenant l’un des plus vils salauds de cinéma de l’époque : tuer, torture, violer sans vergogne, etc., telles étaient ses principales activités à l’écran. Il ira même jusqu’à jeter par la fenêtre un nourrisson braillard qui l’empêchait de se concentrer alors qu’il était en train de ’s’occuper’ de sa mère ! Le premier conflit mondial ayant pris fin, on ne lui propose plus rien. Il s’assoit donc derrière une machine à écrire et se met à imaginer des scénarios. L’un d’eux s’intitule ‘The Pinnacle’ qu’il propose à tous les grands studios sans succès jusqu’à ce qu’il se rende aux portes d’Universal où il y rencontre le boss. "Laissez moi faire un film ! je n’ai besoin que de 5000 Dollars" dit-il à Carl Laemmle qui, conquis, lui donne son accord. A 33 ans, Stroheim réalise son premier film adaptant son propre scénario.

Seule concession au studio mais premier conflit de Stroheim avec ses producteurs, le titre devra être modifié et il ne faudra pas que le film s’intitule The Pinnacle (pas assez commercial) mais Blind Husbands. En revanche, le cinéaste obtiendra 37000 dollars de plus que prévu au départ et partira reconstituer son village alpin dans les Montagnes Rocheuses. Sept semaines de tournages lui suffiront à boucler son examen de passage. Il se sera chargé lui même, outre l’écriture et la mise en scène, des décors, des costumes et du montage, revendiquant dès le départ sa volonté d’être l’auteur quasi complet de ses œuvres. Les producteurs ne lui en voudront pas puisque le film deviendra très vite bénéficiaire en étant l’un des plus gros ‘hits’ de 1919 et ne rapportera pas moins d’un million de dollars. Carl Laemmle lui reconnaîtra dès lors son immense talent et lui dira « Cher Stroheim, vous avez cinq ans d’avance sur nous ».

En effet, Blind Husbands offre du jamais vu pour sur un écran et impose d’emblée un univers particulier, cruel et réaliste, bousculant toutes les conventions de l’époque. Son intrigue est pourtant ici très simple, beaucoup moins élaborée que pour ses films suivants. S’appuyant sur une trame moralisatrice « prenez soin de votre femme si vous ne voulez pas qu’il vous arrive la même chose », Stroheim offre sa vision personnelle et mordante du vieux continent européen. A l’aide d’un scénario ne reposant que sur l’éternel triangle amoureux, il pointe le doigt sur les ignominies du genre humain, les puissants n’hésitant pas à tirer profit de la misère morale, physique et intellectuelle des plus déshérités. L’officier hautain, cynique et cruel suit librement ses instincts sexuels n’hésitant pas à courir trois ‘lièvres’ à la fois sans se soucier des conséquences pour ces naïves infortunées tombées dans ses filets de séducteur intriguant mais oh combien égoïste. Au cours d’une soirée, il parvient même à faire la cour à deux femmes en leur prononçant les mêmes phrases romantiques et leur volant un baiser à chacune. Mais celles-ci ne sont simultanément que de ‘vulgaires’ paysanne ou femme de chambre ; celle qui l’intéresse le plus est la femme négligée du docteur, d’une autre classe, beaucoup plus jeune, belle et à priori moins facile à séduire. Ayant très vite analysé la situation dans laquelle évolue le couple, il met en place son ‘piège’ dans lequel, malgré l’indifférence de son mari, elle ne se laissera pas happer. La morale est sauve et c’est le personnage de Sepp, guide naïf et honnête (joué par Gibson Gowland, le futur McTeague du chef d’œuvre du réalisateur, Les Rapaces), qui l’énonce au mari alors que le couple s’en retourne après cette villégiature qui a failli leur être fatal : "Je connais peu de choses, mais je sais qu'elle n'a besoin que d'amour".

Histoire simple mais film qui contient déjà en germe toutes les obsessions de son auteur : liaisons avec des servantes, monomanie pour les jambes et les pieds de femmes, officier pervers et attirant, thème du désir, de la répression et de la jalousie avec constamment un fort potentiel d’érotisme sous-jacent… Et Stroheim de jouer une fois encore (et ce ne sera pas la dernière) son rôle d’homme hautain et haïssable portant balafre au front, crane rasé, bottes parfaitement vernies, monocle et longues cigarettes constamment fichées au coin de sa bouche. Que ceux qui craignent un peu le cinéma muet avec le maniérisme de ses acteurs aux yeux qui roulent, aux fortes grimaces évocatrice et aux amples mouvements de bras et du corps se rassurent ; l’une des grandes innovations de Stroheim fut de faire jouer ses interprètes avec plus de discrétion et de naturel. Lui même donnait l’exemple avec son personnage de Von Steuben ; ce dernier a beau être odieux, Stroheim le joue avec sobriété et sans cabotinage excessif. Non seulement, il avait réussi à canaliser le jeu de ses acteurs mais aussi, dans le même temps, il décidait de réduire les cartons et intertitres pensant avec justesse que le cinéma devait faire passer un maximum de choses par la seule force des images. Pari réussi qui s’accompagne de belles trouvailles visuelles et d’une étonnante capacité à filmer aussi bien les intérieurs que les extérieurs, aussi grandioses soient ces derniers. En effet, toutes les scènes de montagnes de la dernière partie, avec l’aide d’un beau travail du chef opérateur, sont magnifiques. En un film, Stroheim assoit sa réputation de cinéaste de génie auprès des critiques et du public. On le traite désormais avec crainte et respect et Stroheim, trop confiant, va se sentir pour un temps intouchable.

Viennent ensuite The Devil’s Passkey, film définitivement perdu puis le fameux premier objet de scandale, la fresque dispendieuse qu’est Folies de femmes. Ecrit à nouveau par Stroheim seul (comme tous ses autres films excepté Les Rapaces), son tournage dure onze mois (alors que la moyenne des temps de tournage pour l’époque était de six semaines) et son coût de production s’élève au final à 750000 dollars (gonflé à 1 million de dollars pour la publicité, ce chiffre faramineux étant même affiché au fronton des cinémas le diffusant et sur les murs de New York, le S de Stroheim étant barré à l’imitation du sigle du dollar). Stroheim exigea paraît-il, pour sa reconstitution minutieuse du grand hôtel de Monte-Carlo, un luxe de détails tels que sonneries et ascenseurs en état de marche, fenêtres vitrées, etc. Gigantisme, démesure et mégalomanie qui vont le faire se confronter violemment avec ses producteurs, en l’occurrence ici, le jeune, cultivé et talentueux Irving Thalberg qui souhaite même le faire remplacer. Mais sous la menace de brûler les bobines déjà en boîtes s’il mettait sa menace à exécution, Thalberg le laisse poursuivre. Si le réalisateur capricieux gouverne avec autorité sur les plateaux, il n’en va pas de même dans les salles de montage. Sur les 320 bobines filmées (soit environ 80 heures d’images !!), il ne reste au départ que 5 heures de film lors du premier montage et de la première projection. Thalberg en supprime les deux tiers. La mutilation de l’œuvre de Stroheim vient de commencer ! A sa sortie sur les écrans, il ne reste qu’à peine une heure et demie de métrage et malgré ça il suscite de violentes critiques jugeant le film comme outrageant et dégradant pour la femme américaine ; il est même boycotté par ‘L’American Legion of Decency’. Tout ceci ne l’empêche pas de remporter un immense succès.

Heureusement pour nous, spectateurs d’aujourd’hui, entre temps, on retrouva quelques séquences qui firent atteindre au film la durée de 107 minutes. Et, en 2003, la dernière restauration porte celle-ci à 146 minutes avec restitution des teintes d’origine et ajout de la partition originale au piano de Sigmund Romberg. Nous ne verrons cependant jamais les séquences détruites, car jugées trop osées ou sordides, de Karamzin en travesti se faisant lacer un corset par ses ‘cousines’ ou de l’éclatement d’un bouton purulent en gros plan. Mais combien d’autres séquences étonnantes nous restent à apprécier ‘avec modération’ [attention, spoilers possible] : celle, très longue, ouvrant le film montrant Karamzin petit déjeuner de caviar en guise de confiture et quelques instants plus tard se lécher les babines devant la fille déficiente mentale du faussaire qu’il pense pouvoir un jour violer ; celle aussi de sa ‘cousine’ pinçant avec cruauté sa servante ; cette autre de l’incendie au cours duquel le Comte, ne se souciant pas de sa conquête, pense avant tout à sauver sa peau ; celle du suicide de Maruschka et le final voyant Karamzin se faire trainer et jeter dans les égouts… Un caravansérail d’ignominies, de monstruosités morales et physiques prodigués par des dépravés pour dénoncer le pouvoir de l’argent dans un Monte-Carlo se révélant être un lieu apocalyptique peuplé d’individus corrompus et sans scrupules. Stroheim pourrait être comparé à un Clinicien armé d’un scalpel tranchant à vif un abcès purulent comme il est écrit assez justement dans l’encyclopédie Atlas du cinéma. Mélange détonant de détails ultra réalistes, d’incongruités triviales, de naturalisme à la Zola et de kitsch assumé, Folies de femmes ne possède pourtant pas encore cette extraordinaire inspiration visuelle que Stroheim développera par la suite et qui atteindra des sommets dans Les Rapaces et Queen Kelly. Il s’agit pourtant d’un délire démesuré et baroque, d’une charge impitoyable contre un monde dominé par l’hypocrisie, la perversion, le cynisme, l’argent et le sexe d’une noirceur à contre courant du cinéma de l’époque puisqu’elle bannit l’émotion. En effet les victimes ne valent souvent guère mieux que leurs bourreaux ; alors que les ‘monstres’ sont croqués avec relief et panaches, leurs martyrs semblent ternes et peu dignes d’intérêts. L’anti manichéisme dans toute sa splendeur ! Heureusement, le cinéaste possède également une certaine dose d’humour et de dérision qui empêche son film d’être trop morbide : la femme de l’ambassadeur lit un roman intitulé Foolish Wives écrit par … Erich Von Stroheim. Même si, comme nous venons de le décrire, il reste toujours aussi actuel et étonnamment culotté, Foolish Wives pourra néanmoins légitimement en décevoir certains (comme je l’avoue avoir été malgré mon admiration pour le réalisateur) et nous mettrons ça sur le dos du charcutage éhonté des producteurs. Toutes les scènes sont inutilement étirées (Jacques Lourcelles lui même, grand adorateur de Stroheim, décrira dans son dictionnaire ‘l’impuissance de l’auteur à concevoir une dramaturgie cohérente et synthétique’), il n’existe pas vraiment de progression et de tension dramatique, le scénario est mal équilibré, la musique de Sigmund Romberg est plutôt insipide et la mise en scène manque encore un peu d’ampleur malgré le luxe de détails dont elle se sert ; la virulence, si elle est bel et bien présente, en prend un coup dans l’aile à l’occasion de quelques moments d’ennui dus au paramètre suscités. Bref, vouez moi aux gémonies si ça vous chante mais, malgré d’évidentes qualités et une importance historique certaine, vous ne me ferez pas attribuer à Folies de femmes, comme tant d’autres l’ont fait, l’étiquette de chef-d’œuvre. Mais soyons objectif : il reste tellement de bonne choses à piocher à l’intérieur de cette œuvre détériorée qu’il faudrait être sacrément exigeant pour bouder son plaisir.

Dès lors catalogué comme réalisateur à problèmes, autoritaire, incontrôlable et ne respectant ni délais ni budgets, il en subira les conséquences et aucun de ses cinq autres films suivants ne verra le jour dans la version voulue par Stroheim, mais tous seront coupés et remontés derrière son dos. Le problème de Queen Kelly est cependant tout autre. C’est l’arrivée du parlant qui nous aura privé de l’intégralité de ce film auquel il ne reste pratiquement plus aujourd’hui que le prologue. Mais ce dernier se révèle en l’état tout à fait cohérent, riche et complet pour nous fournir un film plus que satisfaisant, l’un des sommets de son œuvre malgré son incomplétude. A signaler que ceux qui découvriront Queen Kelly à l’occasion de l’achat de ce coffret seront peut être étonné d’en connaître déjà des images ; en effet, certains séquences sont utilisées dans le chef-d’œuvre de Billy Wilder qui voit réunis Erich Von Stroheim et Gloria Swanson vingt ans après : Sunset Boulevard. Lorsque Norma Desmond montre des extraits des films qui ont fait sa gloire à William Holden, ce sont des extraits de la séquence du couvent dans Queen Kelly.

Mais faisons machine arrière ! En 1928, Erich Von Stroheim était considéré (malgré ses frasques, délires mégalomaniaques et ses démêlées avec les studios) comme l’un des réalisateurs les plus ambitieux et talentueux et Gloria Swanson comme l’une des actrices les plus fiables du moment. Avec Joe Kennedy (le père du futur Président des Etats-Unis et amant de l’actrice) en tant que coproducteur, les deux stars pensaient réaliser avec Queen Kelly le film qui couronnerait leurs carrières respectives. Après trois mois de tournage (une fois encore très onéreux, le réalisateur ne reculant devant aucune dépense pour parfaire son film), Le Chanteur de Jazz fait son apparition et bouleverse toute la production cinématographique. Joseph Kennedy décide d’arrêter les frais et de bloquer le film pensant qu’un muet était désormais voué à l’échec et n’aurait plus aucune chance commercialement parlant. Il en sera de même de pratiquement tous les films muets en chantier. Tenant à son ‘bébé’, Gloaria Swanson décide néanmoins de tourner une fin hâtive qui voyait la mort de son personnage et le suicide du Prince Wolfram ; elle fût ajoutée au montage existant pour y être au moins exploitée en Europe, Stroheim refusant de voir cette œuvre ‘bâtarde’ distribuée aux USA. En effet, de trente bobines (5 heures de film) initialement prévues, il n’avait pu en tourner que dix. Les ‘miettes’ (seulement 20 malheureuses minutes) de la seconde partie se déroulant dans un bordel en Afrique n’ont été retrouvées qu’en 1963 et le film complété et restauré (avec aussi la très bonne musique écrite par Adolph Tandler pour la version de 1931) ne fut pas diffusé avant 1985 en Amérique. C’est la version que nous avons la chance d’avoir aujourd’hui sur DVD.

Grâce à la manière de tourner de Stroheim, qui filmait les scènes dans leur ordre chronologique, son ‘prologue’ forme un long métrage tout à fait exploitable et pleinement satisfaisant en l’état, sorte de conte de fée au cours duquel un Prince tombe amoureux d’une fille de la campagne rencontrée au bord d’une route. Au départ, il ne veut que ‘jouer’ avec elle mais dès qu’ils se retrouvent ensemble pour une soirée dans un des appartements du Palais Royal, il est clair qu’il en est sincèrement épris et la réciproque est également valable. Wolfram n’est donc pas un cynique haïssable comme les officiers joués par Stroheim mais un personnage attachant, noceur, libertin et bon vivant mais capable de romantisme et de sentiments à ses heures. Mais connaissant Stroheim, il paraissait évident qu’il n’allait pas en rester à ce stade. D’ailleurs déjà avant ça, la rencontre du couple s’était déroulée d’une manière assez triviale et osée, Patricia, émue, en perdant sa culotte devant la foule (soldats et nonnes), la ramassant et, de rage et de honte, la jetant au Prince toujours à cheval ; celui-ci n’hésite pas à la renifler avant de l’enfouir sous sa selle ! Séquence assez hallucinante de culot dans la droite lignée de ce que Stroheim réussit le mieux, un mélange de réalisme et de fantaisie grotesque proche parfois du kitsch ; une mixture qui n’a pas vieillie d’un poil et qui étonne encore aujourd’hui. Dans le même ordre d’idées, Queen Kelly bénéficie toujours dans son atmosphère générale d’un fort potentiel érotique : dès la première séquence, la reine nous apparaît entièrement nue sur son balcon puis se déplaçant dans son palais, les parties de son corps encore tabous à l’écran à l’époque étant stratégiquement cachées par le chat qu’elle porte dans ses bras ; la scène de séduction dans les appartements royaux splendidement photographiée avec ses plans de visages éclairés à la bougie, le prince déshabillant sa conquête de ses yeux avides, possède aussi une formidable sensualité.

Puis arrive la fameuse et inoubliable séquence de la découverte des deux amants par la Reine paranoïaque et jalouse qui se met à fouetter avec une furie proche de la folie la malheureuse Patricia alors que le garde regarde avec voyeurisme cette scène d’un œil égrillard, cruel et amusé. Difficile d’oublier le visage haineux de la remarquable Seena Owen. Encore plus démente et morbide, véritable descente aux enfers et témoin du plus pur génie du réalisateur, le fragment africain retrouvé se situant dans un bordel dans lequel Patricia vient assister aux derniers instants de sa propriétaire qui n’est autre que sa tante. Cette dernière a pour ultime volonté de voir se marier au pied de son lit de mourante sa nièce avec un riche propriétaire syphilitique, boiteux, d’une laideur repoussante et dont le regard lubrique ne cache rien de ses désirs les plus pervers. Tully Marshall est remarquable de monstruosité dans la peau de ce personnage. Un quart d’heure de pure folie ‘stroheimienne’ qu’il aurait été dommage de ne jamais voir. Le film se termine ici, le reste prévu dans le scénario nous étant résumé en quelques minutes à l’aide de cartons et photos de tournage. Mais l’ultime séquence tournée de la filmographie du cinéaste demeurera à jamais inoubliable. Au final, malgré cet inachèvement, le sinistre récit de déchéance que constitue Queen Kelly peut aisément être compté parmi ce qu’a fait de plus mémorable le réalisateur maudit. En effet, stylistiquement parlant, il était au sommet de son art, remarquablement aidé en cela par la somptueuse photographie de Paul Ivano. Visuellement sophistiqué, musicalement assez vigoureux et toujours aussi fascinant, un exemple de la perfection qu’avait atteint le cinéma muet à son crépuscule, les images dégageant assez sens et de puissance pour en dire un maximum sans n’avoir plus besoin d’avoir recours à de multiples cartons et intertitres. Presque la moitié de la filmographie d’un des géants du muet dans un seul coffret, une véritable aubaine pour les fans et ceux qui souhaiteraient le découvrir à cette occasion. Ne vous en privez pas !


Image :
Nous voici ici en présence des versions de ces trois films les plus complètes à ce jour. De plus, les restaurations effectuées dernièrement sont vraiment très réussies et si demeurent d’innombrables scratchs et rayures en tous genres (on ne peut pas faire de miracles non plus, surtout pour des masters aussi abîmées que celui de Foolish Wives), les copies ont retrouvées une belle jeunesse (surtout en comparaison de celles ignobles, et à bannir de toute urgence, proposées dans une collection de DVD vendue sur Cdiscount, Ciné Club Hollywood), celle de Queen Kelly étant même remarquablement propre pour un muet. Bref, pour ces films des années 20, je ne vois pas comment il aurait été possible de faire mieux ; et pour ne rien gâcher, la compression s’avère parfaitement bien gérée. Du très bon travail.

Son : Les pistes musicales des deux premiers films ont été réenregistrées récemment d’après les partitions d’origines et se révèlent donc de très bonne qualité et très claires. Celle de Queen Kelly est elle aussi très bien conservée. Reste une piste mono anglaise assez abîmée pour The Great Gabbo mais sans que jamais ça nuise à sa découverte.

MK2
93/145/101 mn
Zone 2
Menu musical et animé
Chapitrage animé

Format cinéma : 1.33 : 1/2.35 : 1
Format vidéo
: 4/3 / 16/9 compatible 4/3
Langues : muets sonorisés en mono
Sous titres : français sur intertitres anglais

* Gabbo le ventriloque (The Great Gabbo) de James Cruze avec Erich Von Stroheim, Betty Compson, Donald Douglas, Marjorie Kane - Scénario : Ben Hecht d’après ‘The Rival Dummy’ - Photographie : Ira H. Morgan - Musique : Donald McNamee, King Zany et Howard Jackson - USA – 96 mn - 1929

Gabbo (Erich Von Stroheim) est un ventriloque de talent. Avec sa marionnette Otto, ils forment un duo étonnant qui obtient à chacune de ses apparitions un franc succès. Egoïste, rustre et tyrannique envers Mary (Betty Compson), sa jolie assistante et maîtresse, il finit par la faire le quitter. Elle s’associe vite avec un chanteur renommé, Frank (Donald Douglas), avec qui elle décide de refaire sa vie. Seul, se sentant abandonné, Gabbo ne va alors avoir de cesse de faire revenir Mary auprès de lui en utilisant sa marionnette par l’intermédiaire de laquelle il fait ressortir tous ses bons côtés. Un spectacle va alors de nouveau réunir Mary et Gabbo mais les cartes sont déjà jouées…

Premier rôle de Stroheim après qu’il ait arrêté la mise en scène et son premier film parlant. Bonne idée de la part de l’éditeur de proposer au fan de Stroheim cette œuvre assez médiocre dans sa réalisation mais possédant une bonne interprétation de l’acteur et de nombreux numéros filmés, certes avec indigence (n’est pas Berkeley qui veut), soutenus par d’assez agréables chansons. Un film typique (et donc historiquement fort intéressant) du début du parlant où les metteurs en scène abdiquaient, l’aspect visuel étant complètement délaissé au profit d’une attention reporté quasi exclusivement sur les dialogues. Heureusement, il n’en allait pas être longtemps le cas et le cinéma de l’image reprendrait vite du poil de la bête.

* Notes d’Erich Von Stroheim : Quelques courtes pages écrites reprenant commentaires et anecdotes d’Erich Von Stroheim sur ses trois films

* Galeries de photos : Une vingtaine de photos de tournage par film.

* Extraits du dossier de presse d’époque de Blind Husbands : Galerie de photos reprenant des documents publicitaires d’époque et des dessins sur le film.

* Scènes censurées de Foolish Wives et scènes coupées de Queen Kelly : Pour Folies de femmes, nous voyons brièvement le document dans lequel il était indiqué les séquences à supprimer mais sans voir ces dernières. En revanche, bien plus intéressant, une vingtaine de minutes d’images de tournage et de scènes coupées de Queen Kelly.

* The Man who Loved to Hate (80’) : documentaire datant des années 80 revenant sur toute la carrière professionnelle et la vie privée de Stroheim avec moults anecdotes, extraits de films rares et interviews de collaborateurs. Même si le document est en assez mauvais état, il permet de nous rendre compte du formidable travail de restauration qui a eu lieu pour les quatre films présentés dans le coffret. Riche et très intéressant.

* Présentation de Queen Kelly par Gloria Swanson (11’) : L’actrice, lors d’une émission télévisée, nous présente assez longuement avec classe, élégance et clarté, le film dont elle fut productrice et comédienne principale.



* L’autre fin de Queen Kelly tournée à l’initiative de Gloria Swanson
(6’) : Nous pouvons ici découvrir la fin voulue par Gloria Swanson afin que le film puisse enfin sortir sur les écrans en 1932. Il est évident que l’absence de la partie africaine (qui n’a été redécouverte que dans les années 60) fait grandement défaut au film qui finit ici par la mort des deux amants.

* Souvenirs de Gloria Swanson (9’) : Suite de la même émission de présentation du film par l’actrice, elle revient ici sur les différentes versions de Queen Kelly qui ont circulé depuis 1932, ses différents rajouts et découvertes au fil des ans.

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