Adieu
Philippine
En 1959, A bout de souffle triomphe. Son producteur,
Georges de Beauregard, demande à Jean-Luc Godard des noms
de jeunes cinéastes qui, il l’espère, pourraient
reproduire le miracle (définition du miracle pour un producteur
: un tournage rapide, un budget minime et les spectateurs qui affluent).
Godard lui propose trois réalisateurs dont il a apprécié
les courts métrages : Jacques Demy, Agnès Varda et
Jacques Rozier. Demy commence ainsi à tourner son premier
long métrage, Lola, au printemps 1960 et
Rozier le sien l’été de la même année.
Lola sort sur les écrans français
en mars 1961, Adieu Philippine devra attendre un
an et demi de plus. Entre temps, Jacques Demy est sur les écrans
avec un segment des Sept pêchés capitaux
et un autre long métrage, La Baie des anges.
Voilà, c’est dès le départ toute l’histoire
de Jacques Rozier : un cinéaste qui prend son temps, mais
aussi à qui on le fait prendre.
Les premiers mots de Michel dans le film, alors qu’il est
pris à partie par un supérieur pendant l’enregistrement
d’un direct pour la télévision, est : «
oh !... y’ a pas l’feu ! ». Premiers mots
qui font office de véritable profession de foi de la part
de Rozier. Le film démarre donc sur un plateau télé
(Rozier connaît parfaitement son affaire, y ayant débuté)
: les techniciens courent en tous sens, le réalisateur hurle
et, au milieu de ce brouhaha organisé, Michel est à
part, semble se promener. Il évite le travail, sort draguer
deux minettes qu’il remarque à l’entrée
du studio et qui se révèleront être Liliane
et Juliette. Adieu Philippine démarre sur
les chapeaux de roues, porté par le rythme endiablé
du groupe de jazz filmé en direct. Le générique
du film se mélange à celui de l’émission
télé (c’est « ZZ Mémories n°26
», réalisé par Jean-Christophe Averty, prince
de l’ORTF de la grande époque, qui produira plus tard
Nono et Nénesse de Rozier) dans un montage très découpé
où se mêle également les savantes chorégraphies
des techniciens sur le plateau. A la fin du générique,
le rythme de la musique s’apaise en une fraction de seconde
alors qu’apparaît à l’écran le carton
portant la mention : « Réalisation : Jacques Rozier
». Là encore, le cinéaste annonce la couleur
: au rythme effréné de la société (dont
la télévision est le symbole le plus moderne) il entend
bien opposer la lenteur, à l’efficacité, l’escapade.
Godard parlera d’Adieu Philippine comme du
« premier film de télévision ». C’est
vrai qu’il y a cet aspect de reportage pris sur le vif, la
présence d’acteurs non professionnels. Mais Rozier,
qui par ailleurs tournera beaucoup pour la télé (il
suivra par exemple le tournage du Mépris
et en tirera deux films), est dans ses films à l’exact
opposé de ce médium (enfin de ce que peu à
peu il devient) pour qui prime l’efficacité, les personnages,
les sujets.
Adieu
Philippine est un film qui parvient comme aucun à
saisir l’air du temps, la jeunesse, le libertinage. On se
régale de la façon dont le film restitue l’atmosphère
des années 60, aspect quasi documentaire qui imprègne
chaque séquence et qui est du à la façon dont
Rozier envisage le cinéma (nous y reviendrons). La bande
son égrène des tubes yéyé, de la variété,
du cha-cha-cha, du jazz… Adieu Philippine
ressemble parfois à une comédie musicale, non seulement
par sa richesse sonore mais aussi par la façon dont Rozier
monte ses séquences. Adieu Philippine était
d’ailleurs au départ un projet de comédie musicale,
intitulé « Embrassez-nous ce soir ».
Rozier a ensuite mixé cette première ébauche
de scénario, qui tournait autour des relations entre deux
filles et un garçon, avec une autre histoire écrite
par Michèle O’Glor (sa compagne, avec qui il a écrit
et tourné ses deux premiers courts métrages) racontant
les dernières semaines civiles d’un jeune homme devant
être incorporé en Algérie. La musique, c’est
la propriété de la jeunesse. Dans une séquence,
Juliette a rendez-vous avec un ami de son père dans un club.
Elle compte séduire cet homme influent pour éviter
à Michel de partir en Algérie. Elle l’entraîne
sur la piste de danse mais il se met à se plaindre, à
geindre à l’idée de danser le cha cha cha :
« je considère ces danses brutales comme l’expression
de la sècheresse de cœur de la jeunesse actuelle ».
Une sentence qui fait sourire, un clin d’œil complice
à la jeunesse… non pas, et c’est tout l’art
de Rozier de ne jamais prendre complètement parti pour un
personnage, une idée, une utopie et de désigner pour
cela un camp adverse. Rozier n’hésite jamais à
montrer les contradictions de ses personnages, leurs faiblesses,
leurs défauts, il ne force jamais la sympathie. Ici, d’abord
dégoûtés, on est finalement touchés par
ce vieux grigou et l’on se rend compte, qu’effectivement,
derrière leur jeunesse et leur vitalité, Juliette
et Liliane sont sèches de cœur et manipulatrices.
Si
Rozier n’a que peu d’égards pour notre société
lisse et aseptisés, la jeunesse n’est pas pour autant
un Eden. On croit d’abord à l’insouciance de
Michel, Liliane et Juliette, à leur jeunesse, leur liberté,
mais on est finalement rattrapé par la futilité de
leur mode de vie. Certes la futilité est agréable,
badiner permet de lutter contre la mort (très présente
pour Michel qui doit bientôt partir à la guerre) mais
ce déni des sentiments n’est guère tenable.
Lors d’une scène de danse magnifique, Rozier filme
Yveline Céry de face, avec la caméra comme partenaire.
Elle nous regarde droit dans les yeux et cette scène nous
ramène immédiatement au regard caméra lancé
par Monika dans le film de Bergman. Rozier, par le biais d’une
jonction purement cinématographique entre un film et le souvenir
d’un autre, montre la duplicité de son personnage,
sa sècheresse, mais aussi sa douleur profonde à se
conformer à son rôle d’ingénue. Dans cette
scène, Liliane et Juliette se disputent Michel et lorsque,
après cette invitation lancée par Liliane au spectateur,
on la retrouve dans les bras de Michel, ce regard caméra
se poursuit et elle nous prend alors à témoin de cette
victoire sur sa concurrente. Il faut attendre la toute fin, lorsque
Michel quitte la Corse à bord d’un bateau (qui annonce
celui de l’armée qui lui fera traverser la Méditerranée
pour l’Algérie), laissant Juliette et Liliane sur le
quai, pour ressentir une intense et véritable émotion
sur leurs visages. D’un coup, il n’y a plus de jeu,
plus que la vérité brute d’un garçon
qui part à la guerre, qui lorsqu’il reviendra ne sera
plus jamais le même, qui ne reviendra peut-être jamais.
Derrière
son apparente légèreté, le film tisse un arrière
plan sombre et inquiétant. Il y a là, tapi, la guerre
d’Algérie, menace constante qui pèse sur les
épaules de Michel. Le premier carton du film indique :
« 1960, sixième année de guerre en Algérie
». Plus tard, Michel retrouve un ami qui revient d’Algérie.
La guerre, il n’en parle pas, d’ailleurs Rozier ne pourrait
le faire, la censure guète. Mais par le silence du soldat,
on saisit l’indicible de son expérience, on devine
l’horreur qui se cache là-bas, loin de la France. Rozier
évoque aussi l’aveuglement des civils, le refus de
savoir ce qui se passe réellement là bas. Lors d’un
repas chez ses parents, Michel invite ce copain revenu d’Algérie
: on discute politique, modernité, tous les lieux communs
sont évoqués… mais pas un mot sur cette guerre
qui dure pourtant depuis six ans. De leur côté, Liliane
et Juliette, lorsqu’elles imaginent Michel à l’armée,
pensent au poids des lourdes chaussures qu’il devra traîner
toute la journée, puis enchaînent sans vergogne sur
le fait qu’elles préfèrent les chaussures fines
et se mettent à évoquer leurs achats, à comparer
les modèles et le prix des chaussures. A l’époque,
il est difficile de parler de la guerre d’Algérie mais
Rozier utilise le poids de la censure pour l’évoquer
en creux. Il ne peut pas montrer un navire militaire emmener Michel
en Algérie, alors il utilise le paquebot qui l’emporte
de Calvi à Marseille comme métaphore. L’ancien
soldat ne parle pas de son expérience, mais son silence en
dit long sur l’horreur du conflit, sur le traumatisme de celui
qui y a participé. On n’évoque pas le conflit
à table et on découvre ainsi l’hypocrisie de
la société française.
Avant
d’arriver à la triste conclusion du film (qui donne
son sens au titre Adieu Philippine, les philippines
étant les deux inséparables copines que Michel ne
reverra peut-être jamais), la première partie du film
est le règne de l’espièglerie, de la légèreté,
de la vitesse, de la jeunesse. Paris, les petits boulots, les virées
entre copains, la drague. Puis, peu à peu, le film se met
à patiner, les relations se tendent entre le trio. Michel
est angoissé, il ne tient plus, son incorporation approche
et les virées avec Juliette et Liliane ne parviennent plus
à lui faire oublier cette date fatidique. Il quitte son travail
et décide de passer ses dernières semaines en Corse,
bientôt rejoint par les deux « philippines ».
C’est le moment le plus beau du film, le plus libre, le plus
touchant et mélancolique. Comme Michel qui n’a plus
besoin de gagner sa vie, de tenir un rôle dans la société,
Rozier ne se soucie plus de remplir un contrat, aussi maigre soit-il.
Il laisse aller ses personnages, libres de toutes contraintes, il
les poursuit de sa caméra malicieuse, se contentant de ci
de là de placer sur leur chemin quelques rencontres incongrues.
Pourquoi cette fascination pour les vacances que l’on retrouve
de film en film chez Rozier ? Ce qui intéresse le cinéaste,
c’est filmer des personnages hors de leurs fonctions, de leur
contexte habituel, d’où le choix des vacances comme
lieu et comme moment privilégié. Rozier commence toujours
par les filmer dans une introduction (plus ou moins longue) les
présentant dans leur quotidien. Puis surgit l’échappée
belle et la fiction démarre alors véritablement. Rozier
filme ce que ces personnages deviennent lorsqu’ils ne sont
plus gouvernés par l’urgence, lorsqu’ils n’ont
plus de mission, de devoir, de but, de responsabilité. Rozier
alors les sent vivre et fait vivre ces moments où ils sont
entièrement eux. Il filme alors la grâce, la simplicité,
la beauté, le plaisir de l’abandon, la légèreté
mais aussi l’ennui. Rozier s’épanouit alors,
et ses films avec. Il refuse la construction scénaristique
efficace, les climax, le suspens, le drame, les grands enjeux. Il
filme les vacances, la vacance, le temps qui passe et qui s’enfonce
dans un pli. Il filme ces moments de creux et de liberté,
mais toujours avec le mot fin qui se profile à l’horizon
: la fin des vacances, la reprise du travail, l’armée,
le terminus d’un train… la fin du film.
Rozier
tourne son film avec une toute petite équipe, souhaitant
le fabriquer de la même façon qu’il a fabriqué
ses deux premiers courts métrages. Il n’écrit
pas de textes par peur de casser le naturel des acteurs. De même,
il évite les répétitions pour ne pas les user,
pour ne pas les préparer. Une méthode qui montre à
quel point la spontanéité prime sur toute autre considération.
Plutôt risquer le raté que d’offrir un produit
lisse et aseptisé. Rozier préfère toujours
plier le film à ses acteurs plutôt que l’inverse
comme c’est l’habitude dans le cinéma. Il n’hésite
pas à modifier ses scénarios ne serait-ce qu’en
fonction de l’humeur de ses interprètes. Il n’y
a pas d’ingénieur du son, ce qui oblige Rozier à
refaire en studio toutes les voix. Il passera, en plus des deux
mois de montage, cinq mois pour réaliser la post-synchronisation.
Celle-ci est d’autant plus fastidieuse que Rozier, laissant
une large place à l’improvisation, ne peut se reposer
sur les textes et qui plus est, les sons témoins se révèlent
inutilisables. Georges de Beauregard s’impatiente et lorsque
Rozier lui présente enfin une première version de
deux heures, il la rejette et se désintéresse du film.
Alain Raygot en rachète alors les droits. A Cannes, où
il est sélectionné à la quinzaine des réalisateurs,
la séance est présentée par George Sadoul et
Jean-Luc Godard. Ce dernier déclare : « Qui n’aura
pas vu Yveline Céry danser un cha cha cha les yeux sur la
caméra, ne pourra plus se permettre de parler cinéma
sur la Croisette ! ». Truffaut de son côté,
écrit : « Ce n’est pas parce que ce sont
des personnages « du peuple » et des sentiments élémentaires
que nous sommes touchés, mais parce que tout cela est filmé
avec intelligence, avec amour, avec énormément de
scrupules et de délicatesse ». Il interview les
acteurs du film sur la Croisette, entretien qui sera utilisé
pour la bande annonce.
Ce
n’est pas étonnant que Godard et Truffaut (à
qui on peut ajouter Eric Rohmer qui choisit une photo du film pour
la couverture d’un numéro des Cahiers du cinéma
consacré à la Nouvelle Vague) aient vus dans Jacques
Rozier l’un de leurs frères de cinéma. Rozier
descend dans la rue (on se régale de ces scènes visiblement
filmées sans autorisation ni préparation où
les badauds passent devant la caméra et, surpris, la fixent
et rigolent entre eux), tourne son film avec un tout petit budget
(la question des moyens est au cœur de la Nouvelle vague),
une équipe très réduite et un vrai sens du
bricolage (il place sa caméra dans une 2CV pour exécuter
ses travellings). Il laisse une large place à l’improvisation
et fait tourner des acteurs non professionnels qu’il choisit
dans la rue, à partir de photos. Pour cela, il envoie dans
Paris quelques hommes et femmes qui doivent photographier des passants,
relever leurs coordonnées et lui transmettre le tout. C’est
comme ça que Rozier découvre Jean-Claude Aimini. Daniel
Descamps, il l’a remarque plusieurs fois à la terrasse
d’un café. Il demande à un de ses assistants
d’y faire le guet en attendant qu’elle s’y rende
de nouveau, ce qui prend deux, trois semaines. Il découvre
la photo de Stefania Sabatini sur le bureau de Carlo Ponti, le producteur
italien… Une méthode étonnamment proche de celle
de Philippe Garrel qui choisit souvent ses interprètes parmi
les multiples polaroïds qu’il ne cesse de prendre (Maurice
Garrel interprète d’ailleurs le père de Michel
dans le film et, autre apparition elle très fugace, celle
de Jean-Claude Brialy). Beaucoup d’éléments
qui le rapprochent effectivement de la Nouvelle vague, même
si finalement c’est peut être plutôt de l’autre
côté des Alpes qu’il faudrait chercher sa véritable
famille de cinéma, Rozier n’ayant jamais caché
son amour du cinéma italien et l’influence qu’à
eue sur lui le néo réalisme.
Malgré l’engouement des tenants de la Nouvelle vague,
malgré sa présentation enthousiaste à Cannes,
le film n’intéresse aucun distributeur et il faut attendre
un an et demi pour qu’il soit enfin projeté dans deux
malheureux cinémas. Rozier, qui s’est toujours rêvé
comme un cinéaste populaire, essuie sa première désillusion.
Du côté d'Orouët
Après
ses déboires sur Adieu Philippine, Rozier
veut être son propre gestionnaire et s’assurer son indépendance.
Le film voit le jour grâce à deux producteurs de l’ORTF,
Yves Laigu et Yves Laumet, les même qui ont permis à
Jean Renoir de tourner son dernier film, Le Petit théâtre
de Jean Renoir en 1970. Rozier souhaitait faire un film
assez érotique, du côté des corps, mais la présence
de la télévision l’oblige à gommer cet
aspect. A peine a-t-il des velléités d’indépendance
que ce doux rêveur se heurte à la loi de la production
cinématographique. Le film s’appelle au départ
« Journal de vacances d’une grosse fille »,
puis « Chi-chi frichi », conçu comme
deux épisodes pour la télévision. Le petit
budget est bouclé, Rozier choisit ses acteurs et part avec
son équipe réduite et un simple squelette de scénario
tourner ce qui deviendra un deuxième long métrage,
plus encore que le premier, guidé par l’improvisation.
Rozier tourne son film en 16mm. Il sera gonflé en 35mm seulement
en 1996, d’où sa diffusion confidentielle en 1973,
trois ans après sa réalisation. Mais la légèreté
du film tient aussi à la légèreté de
son dispositif technique. Grande avancée, pour la première
fois Rozier peut tourner en son direct. Seulement, il rencontre
des soucis au moment du gonflage en 35mm, la source 16mm devenant
quasi inaudible après transfert.
Le
film démarre sur la façade vitrée de l’immeuble
où travaille Joëlle. La bande sonore est couverte du
cliquetis des machines à écrire, ambiance étouffante
de notre société industrielle. Le patron de Joëlle,
Gilbert, est insistant, lourd dans sa façon d’essayer
de faire oublier la hiérarchie pour s’approcher de
la jeune fille. Puis les vacances se profilent, le film s’emballe
; c’est le temps des préparatifs, les bagages que l’on
plie, l’excitation du départ. Les filles, enfin en
vacances, prennent un bateau et le film largue les amarres avec
elle. A leur arrivée à Saint-Gilles-Croix-de-Vie,
le rythme se ralentit et le film dès lors joue sur ce decrescendo,
sur les heures qui enfin cessent de se bousculer, sur la douce répétition
des journées de farniente, des journées sans enjeux.
C’est le temps de l’insouciance et des fous rires. Puis
le temps s’étire encore et la monotonie pointe : «
Quel repas tristouille », « c’est triste
cette lumière ». La lassitude s’installe,
mêlée de l’inquiétude de voir de ce petit
paradis, même si l’on s’y ennuie un peu, prendre
fin. La pluie est trop présente, Joëlle excède
ses copines avec sa manie de vouloir maigrir. Les plages se sont
vidées. Les filles tournent en rond, souffrent on dirait
de ne pas trouver un sens à cette inactivité tant
désirée. Le rythme du film épouse cette courbe
descendante. Le temps du film, subjectif, est celui des personnages.
L’arrivée de Gilbert relance la machine. Il débarque
sur leur lieu de villégiature soit disant par hasard. Les
filles l’adoptent, mais c’est pour se moquer de lui,
pour tromper leur ennui. Elles se révèlent cruelles
tandis que Gilbert, d’abord énervant, s’humanise.
Le film redevient vif alors qu’il sort petit à petit,
parfois alcool aidant, de ses gonds et de son rôle d’amuseur.
C’est ensuite l’apparition de Patrick, l’Apollon
des plages. Les filles tournent autour, se le disputent et Gilbert
retourne à son néant.
Comme
dans Adieu Philippine, Jacques Rozier s’attache
à filmer l’instant. Le film est ponctué de cartons
indiquant le jour, parfois l’heure, comme dans un film à
suspens. Le futur on l’écarte, on essaye de l’oublier,
du moins de le repousser jusqu’à la limite du film.
Le passé, il n’en est même pas question : des
personnages, on ne saura rien de leur histoire, de ce qu’ils
faisaient avant la Vendée. L’instant, c’est parfait
pour la comédie. C’est léger et sans conséquence
lorsqu’il est prit pour ce qu’il est, seul. Mais Rozier
montre finement que ce présent est quelque chose de fragile,
que le futur ne cesse de vouloir pointer son nez, qu’il est
finalement toujours aux aguets, à la frontière du
récit, attendant que les personnages du film le rejoigne.
Cette présence du futur, qui contredit l’aspect insouciant
du film, lui apporte une atmosphère mélancolique,
un peu triste. Du Côté d’Orouët
se termine par le retour à la ville, à la case départ,
comme ce sera le cas dans les films suivants du cinéaste
: Rozier aime fermer la parenthèse en fermant ses films,
rappeler qu’ils ne sont que des instants, des petits morceaux
de rêves et d’évasion et qu’ils sont, à
ce titre, précieux. Ce mélange très particulier
de poésie et d’amertume c’est aussi ça
la patte Rozier.
Comme dans Adieu Philippine, Rozier ne prend pas
parti pour l’idée d’une vie faite d’insouciance.
Les trois filles sont pénibles à force de discussions
sans conséquences. Il ne nous les rend pas particulièrement
sympathiques, il nous les montre se moquant d’un marin pêcheur,
des accents (poitevin avec la façon de prononcer «
Ollouet », breton avec « Saintpoldléon »)
et bien sûr de Gilbert. Il y a un sentiment de supériorité
assez déplaisant chez elles, de la cruauté, même
parfois entre elles. Joëlle est souvent mise à l’écart,
Kareen et Caroline partageant une complicité de longue date.
Elle est toujours un peu en dehors de leurs jeux de gamines, retour
à l’enfance exclusif et excluant. Orouët incarne
ce besoin de revenir vers l’enfance. Toutes trois fuient la
ville, leurs vies, pour rejoindre le temps de l’insouciance
et du plaisir sans conséquence. Orouët c’est la
maison de famille, c’est Kareen qui se love en position fœtale
dans un lit d’enfant, c’est les fous rires, les après-midi
sous la couette, les flirts et les amours sans lendemain. Kareen,
lorsqu’elle retrouve au début du film la chambre qu’elle
occupait lorsqu’elle avait cinq ans, partage ses souvenirs
face caméra avec le public, moment intime de retrouvailles
entre l’adulte qu’elle est devenue et cette petite personne
qu’elle a un jour été.
Cette
intimité avec les personnages on la ressent tout au long
du film et, même lorsque les trois filles nous agacent, on
est au cœur de leur complicité. Cette proximité
que Rozier parvient à nous transmettre tient aux liens très
forts entre les comédiens et leurs personnages. Ainsi, sur
le tournage, Bernard Menez, exceptionnel, est vraiment maltraité
par le groupe de filles (elles le surnomment Nénesse, nom
qui sera réutilisé peu après par Rozier pour
le personnage de Menez dans Nono et Nénesse).
Rozier refuse la psychologie, il souhaite que ses personnages possèdent
leurs vies propres, lui échappent et, indépendants,
puissent aller contre le scénario. Lorsqu’il filme
ses acteurs, le cinéaste va toujours jusqu’au bout
du magasin de pellicule. Il n’annonce jamais qu’il coupe
et oblige ainsi ses acteurs à meubler, à aller au
fond d’eux chercher de quoi alimenter cette caméra
qui ne cesse de tourner. Cette mise en danger des acteurs, cette
déstabilisation leur permet, même et surtout lorsqu’ils
son chevronnés, d’aller au-delà de leurs habitudes,
de ne pas se reposer sur des trucs et des astuces de comédiens.
Ce qui intéresse Rozier, ce n’est pas filmer des performances,
des acteurs au travail, mais des gens. Pour cela, il faut vraiment
les filmer, ne pas être obnubilé par l’histoire,
par l’efficacité comique ou dramatique. Cependant,
Rozier n’est pas un cinéaste réaliste, il cherche
à capter du réel, ce qui est très différent.
C’est plus complexe, plus fragile, plus difficile à
trouver et forcément plus précieux. Rozier qui filme,
c’est comme le chasseur qui attend le gibier. Cette quête
du naturel, de l’évidence des situations, de la spontanéité
se fait au prix d’une disponibilité totale de l’équipe
technique et des acteurs. Sous ses allures de vacances, les tournages
de Rozier sont en fait épuisants et demandent de la part
de tout le monde un investissement total. Chez Rozier, pas de loges,
pas d’horaires : on ne sait pas forcément où
on dort le soir et on peut tourner en continu du petit matin à
la nuit tombée au gré de l’inspiration du cinéaste
et des acteurs. L’art de la mise en scène pour Rozier,
c’est mettre en place les conditions nécessaires pour
pouvoir capter l’imprévisible, ce qui advient et qu’on
n’attend pas. Rozier utilise tout : la fatigue de ses acteurs,
le climat, la lumière, un élément du décor
qui lui saute aux yeux. Si les acteurs restent le cœur palpitant
de son cinéma, Rozier n’en demeure pas moins un cinéaste
attentif à toutes les composantes de la mise en scène
de cinma. Ainsi, dans Du Côté d’Orouët,
il joue savamment sur les couleurs, les rouges, bleus et jaunes
des décors et des vêtements qui indiquent les rapports
des personnages entre eux, leurs sentiments, la façon dont
ils se raccordent au monde, à leur entourage et à
eux-mêmes.
Rozier radicalise encore son cinéma, il évacue l’arrière
plan social et politique encore présent dans Adieu
Philippine. Cela ne veut pas dire que le cinéma
de Rozier n’est pas politique, il parle bel et bien de la
société, de la France de l’époque, mais
de biais, sans l’afficher. Le film est inscrit dans les années
70, par les vêtements (Rozier a réalisé des
reportages sur la mode pour l’émission « Dim
Dam Dom »), par la musique de Daevid Aellen. La composition
de Gong intervient en contre point, par fragments, nullement accompagnatrice
des évènements. Rozier s’attache énormément
au travail sur la bande sonore, détachant les ambiances de
la réalité des situations. Il peut aussi bien placer
le bruit des vagues par dessus les voix alors que l’environnement
ne l’explique pas, il peut tout aussi bien le faire disparaître
alors que les personnages marchent le long d’une plage bousculée
par les embruns. L’usage du son, comme celui du rythme du
film, est dans la subjectivité des personnages. Ainsi, lors
d’une scène de repas, Joëlle écoute Gilbert,
mais son attention est bientôt attirée par Kareen qui
discute avec Patrick : le mixage fait disparaître Gilbert
(qui à ce moment du film est écarté après
avoir servi à amuser les filles) au profit de la conversation
chuchotée entre les des deux autres.
Le
style Rozier est ici à son zénith : la longueur, la
langueur, la lenteur, le refus du drame ou du climax, qu’il
soit dramatique ou comique. Pourtant Orouët est un film drôle,
mais c’est une constante de Rozier que d’aller contre
l’efficacité comique. Le comique, c’est la science
du gag, de la narration, du rythme. Rozier, lui, a un tout autre
sens du comique et sa conception est toute aussi personnelle. Quelque
soit le registre dans lequel il semble se placer, il pratique l’ellipse,
place ses climax hors champ, désamorce. Il écarte
sa caméra lorsque l’émotion des personnages
est trop forte, il fuit les moments trop intimes, il évite
tout effet dramatique appuyé, il coupe la chute attendue
des gags. Rozier préfère utiliser l’ennui, les
longueurs, tout ce que l’on s’échine à
écarter dans un film, à plus forte raison lorsque
l’on est dans le domaine de ma comédie, alors que c’est
souvent là que se situent les morceaux de vies. Rozier se
glisse dans les creux narratifs, se permet même de répéter
quasi à l’identique des séquences sans enjeux
dramatiques, ajoutant au futile un phénomène de répétition.
Avec ces petits riens, Rozier construit délicatement des
films qui touchent droit au cœur. Petit à petit, ils
se glissent en nous, nous enveloppent et une émotion pure,
profonde nous envahit sans crier gare. Du côté d’Orouët
est un film discret, qui semble dans un premier temps nous contourner,
dans lequel on ne trouve pas tout de suite sa place. Mais peut à
peu il nous cerne, nous étreint et finalement nous emporte.
On peut ne pas accrocher à ce cinéma sans ampleur
dramatique, sans enjeu clairement affiché. On peut tout aussi
bien y plonger, se régaler du naturel des acteurs, des petites
choses qui en disent tellement sur l’homme, sur notre société.
Quoiqu’il en soit, il ne faut pas croire que Rozier se contente
de faire des films de petits riens glanés ici ou là.
S’il est effectivement comme un auditeur curieux qui, à
la terrasse d’un café, écoute les conversations
des tables voisines, Rozier sait qu’il fait du cinéma
et il sait que le cinéma a cette capacité naturelle
à redoubler le réel, à donner une virginité,
un regard neuf, à tout ce qui est filmé, même
à ce qui est les plus banal, le plus trivial. Rozier est
très conscient que le simple fait de filmer crée de
fait une distance entre le spectateur et l’objet, ce qui lui
permet de redécouvrir de la vie là où le quotidien
ne lui permet plus d’en voir.
Les
Naufragés de l’île de la Tortue
Le film démarre en ville, à Paris car, comme toujours
chez Rozier, il faut un contrepoint aux évasions à
venir. La ville donc, le travail, les gens affairés, pressés,
et soudain ce nom qui surgit, Jean-Arthur Bonaventure, patronyme
décalé qui fait faire au film un petit pas de côté.
La réalité glisse, devient incongrue. Bonaventure…
ça appelle des souvenirs de lectures d’enfance, des
personnages de Stevenson, Dumas ou Defoe, des aventures de pirates,
des îles aux trésors, des robinsonnades. Et il y a
le titre, Les Naufragés de l’île de la Tortue,
qui s’affiche à l’écran dans une calligraphie
qui rappelle les couvertures des vieilles éditions des romans
d’aventures. Le film peut démarrer, la graine est semée.
Jean-Arthur et son ami Gros Nono ont une idée de génie
: « Robinson, démerde-toi ». Une formule
de voyage inédite qu’ils parviennent à vendre
à leur compagnie, formule où rien n’est organisé,
rien n’est préparé : « 3000 francs,
rien compris ! ». Une blague ? Non bien sûr, Jean-Arthur
Bonaventure y croit dur comme fer. Chez Rozier, les blagues sont
à prendre bien plus au sérieux que le reste, et ses
films semblent d’ailleurs souvent construits sur une idée
lancée en l’air, comme ça, en s’amusant.
Les Naufragés est à ce titre le film
qui ressemble peut-être le plus à la façon dont
Rozier imagine ses films. C'est-à-dire que son histoire c’est
l’histoire de sa fabrication. On lance une idée (Bonaventure
et sa formule de voyage, Rozier et son envie d’aller faire
un tour du côté des îles en partant avec trois
lignes de scénario), on s’en va et on improvise.
Ce
troisième long métrage du cinéaste est le plus
poétique, le plus rêveur. D’ailleurs, tout le
film, qui s’ouvre sur l’image d’un Pierre Richard
somnolant, pourrait n’être qu’un songe de Jean-Arthur
Bonaventure, cette aventure dans les îles un rêve lui
permettant de décompresser de son quotidien, une fugue mentale
qui l’emporte loin de Paris, une blague qu’il se fait,
le soir, fatigué du travail et avec l’envie de tout
envoyer balader. Lors du générique, des images de
différentes origines se succèdent, comme des pensées
qui vagabondent. Parmi elle, la peinture d’une femme noire.
Le générique est entrecoupé de noirs comme
des paupières qui s’ouvrent et se ferment au moment
de s’endormir, l’image se fait floue comme si Jean-Arthur
finissait par s’endormir. On le retrouve plus tard, au bureau,
où il raconte à son ami Gros Nono que pour rendre
sa fiancée jalouse, il s’est inventé une maîtresse,
Lisette. Or il se trouve que sa fiancée a appelée
l’agence, et qu’il y a bien une Lisette parmi ses collègues.
Jean-Arthur se renseigne, l’attend à la sortie du travail,
découvre qu’elle est noire, comme la femme du tableau,
l’invite à prendre à verre. Il lui explique
la situation et lui demande de mentir à sa femme en se présentant
comme son amante. Or Lisette ne sait pas mentir, par contre elle
veut bien coucher avec Jean-Arthur. Les voilà au lit et forcément
la fiancée téléphone. Jean-Arthur raconte des
sornettes, explique qu’il est avec sa sœur. Offusquée,
Lisette arrache le combiné et demande qui ose s’immiscer
dans leur couple. Elle tourne la discussion de telle manière
que cette aventure complètement inventée devient la
réalité et que Jean-Arthur se retrouve obligé
de jouer à être son époux, à y croire
même. Par deux fois, des histoires, des mensonges deviennent
vrai, car avec Rozier les inventions sont plus réelles que
la vie. Pas étonnant dès lors que l’idée
farfelue de « Robinson, démerde toi !» convainc
les dirigeants de l’agence et prenne corps, que toute l’histoire
des Naufragés, même si elle n’est
qu’un rêve comme le laisse entendre le générique,
soit filmée comme une tranche de réalité. D’ailleurs,
pour le convaincre de se lancer dans l’aventure, Jean-Arthur
ne crie t-il pas à Nono : « Gros Nono, réveille
toi ! ». Pour Rozier, rêver, s’évader,
c’est en fait se réveiller et vivre.
Plus encore que ses deux précédents longs métrages,
Les Naufragés est un film d’escapade,
mais c’est aussi un film de flibustier. Rozier, qui semble
se laisser aller complètement dans cette aventure ludique
et décontractée, laisse poindre son désir de
partir à l’abordage. On sent son envie d’en découdre,
de mener sa troupe de pirates, Jean-Arthur et Petit Nono en tête,
à l’assaut d’un grand navire insubmersible qui
pourrait être notre société policée,
timide et peureuse, qui pourrait tout aussi bien être le cinéma
français.
Rozier,
comme à son habitude, ne recherche absolument pas l’efficacité,
même comique. Il ne filme pas les scènes clés
que le public est habitué de voir et son film contredit constamment
la narration classique. Les Naufragés fonctionne
juste sur la notion de plaisir, de beauté. La photographie
est très soignée et Rozier prend grand soin à
rendre admirables les couleurs d’un arc en ciel, le léger
mouvement des vagues et, ne craignant pas le cliché, se permet
même de filmer des silhouettes qui se découpent sur
un couché de soleil sur la mer. « Dans la vie on
a que des émotions minables, petites et on pense qu’il
faudrait créer des émotions inoubliables, uniques
» explique Gros Nono à son chef de service. Le
cinéma de Rozier, c’est ça : offrir des émotions,
aussi simples soient-elles, aux spectateurs, réenchanter
les petites choses du quotidien par le biais du cinéma. Rozier
n’a pas besoin de grandes aventures, aussi il n’hésite
pas à contrarier l’ambition de Jean-Arthur et par la
voix des vacanciers mécontents, il rabaisse la volonté
de ce doux dingue de se mesurer à l’aventure de Robinson.
Pas besoin de grand dessein pour sortir un peu des ornières
du quotidien : un petit grain de folie, une peu d’inattendu,
quelques petits dérapages peuvent suffire à insuffler
de la vie, à redonner du goût et des sensations. C’est
pourquoi il ne prend pas parti pour Jean-Arthur. Il aime son idée
un peu folle, mais montre qu’elle n’est qu’une
utopie. Cependant, avoir des utopies c’est très bien,
mais ce que ne manque pas de relever Rozier c’est que Bonaventure
et Gros Nono se lancent dans ce projet aussi par ambition professionnelle
et le rêve est donc biaisé à la base. Il est
impossible d’organiser l’aventure, de réglementer
la liberté, de cadrer l’imprévu. Les
Naufragés est ainsi la critique d’un système
qui parvient à pervertir même les plus beaux rêves
d’évasion, portrait en creux de la société
des années 70 placée sous le signe de la marchandisation
et de la publicité. Le film est ainsi pris entre deux mouvements
contradictoires. Bonaventure invente Lisette, Rozier lui donne corps.
Il invente sa délirante formule de voyage, Rozier le précipite
malgré lui dans la fiction (Jean-Arthur est envoyé
sur place contre son gréé). Rozier rend réel
l’imaginaire de son héros, parfois pour le piéger,
pour relever ses contradictions, mais il y a une chose qu’il
lui refuse : c’est une véritable île déserte.
Celle-ci serait pour le vrai rêveur, pas pour quelqu’un
qui utilise ses rêves pour faire du commerce. Petit Nono a
droit lui à son morceau d’île déserte,
ou du moins a la possibilité un moment d’y croire vraiment.
Jean-Arthur, qui essaye de le rejoindre à la nage, se fait
prendre par le courant et se retrouve en prison. Son rêve
lui reste inaccessible et Rozier le punit des mensonges qu’il
s’est infligé malgré lui.
Ce
qui sauve Jean-Arthur, c’est que derrière l’aspect
mercantile de son entreprise, il y a une réelle croyance
dans cette histoire de Robinson. Lorsqu’il mène sa
troupe, il se transforme certes en dictateur capricieux, mais il
est entier, il ne joue pas, il vit. La question du jeu est d’ailleurs
primordiale dans le film. Que ce soit jouer pleinement un rôle
(Jean-Arthur en petit conquistador des îles), fuir un personnage
social auquel on est lié, jouer à se faire peur. Le
film, à un moment, est ponctué par la lecture du carnet
de voyage d’une des vacancières : elle ne cesse d’annoncer
des catastrophes à venir qui jamais ne se réalisent,
manière pour Rozier de s’amuser de la notion de suspens
et de drame, de jouer avec le spectateur. On joue aussi à
se raconter des histoires : un bateau est prétendument à
voile, mais Petit Nono découvre qu’il est à
moteur ; une île est prétendument déserte, on
découvre une route de bitume… il y a une constante
friction entre l’imaginaire et le réel, choc qui ne
provoque pas la déception mais qui au contraire rend ludique
et enchanteur le quotidien.
Derrière
son aspect critique, il y a à l’œuvre une réelle
fascination pour l’idée d’évasion. Comme
toujours chez Rozier, le film est pour le spectateur une escapade.
Le film, que ce soit pour les spectateurs mais, et c’est une
particularité du cinéma de Rozier, pour les personnages
n’est qu’un intermède de deux heures (ou de quelques
semaines). Avant et après il y a le quotidien auquel nous
(et les personnages) avons échappé un temps et que
l’on sait devoir rejoindre. Un film est ceinturé par
la réalité, c’est son essence même, celle
d’une oeuvre aux contours délimités dans le
temps. Chez Rozier, les personnages partagent la position de celui
qui est venu assister à leurs aventures. Ils s’évadent
un temps, avant il y a le travail, après il y a le retour
à ce travail. L’évasion est également
délimitée géographiquement : la Corse dans
Adieu Philippine, la côte vendéenne
dans Du Côté d’Orouët,
L’Île d’Yeu dans Maine Océan,
ici les îles désertes, ou plutôt l’idée
d’île déserte. Rozier sait que recréer
des robinsonnades est de plus en plus difficile, impossible même
et c’est donc un beau pari que d’encore rêver
d’îles désertes et de trésors de pirates.
Evasion ne signifie pas farniente. Rozier malmène ses personnages,
Jean-Arthur mène sa troupe de touriste comme un dictateur.
Eux, qui n’attendent des vacances qu’un repos bien mérité
après une dure année de labeur, découvrent
que pour Bonaventure les vacances c’est encore du travail
! Le bonheur, le plaisir ne s’achètent pas, ça
ne tombe pas tout cuit, il faut les gagner. Robinson passait ses
journées à travailler (cultiver, pêcher, couper
du bois, élever, réparer…) et Bonaventure compte
bien faire trimer ses ouailles. Il les fait marcher plusieurs journées
dans la jungle, jette leurs valises dans l’océan, veut
les obliger à gagner le rivage à la nage… Et
Bonaventure qui mène cette troupe, c’est un peu Rozier
qui mène son équipe et ses interprètes.
Rozier
fait tourner des acteurs encore débutants comme Jean-François
Balmer, Patrick Chesnais et Jacques Villeret (qu’il vient
de faire jouer dans Nono Nénesse au côté
de Bernard Menez). Il emporte Pierre Richard dans cette aventure,
lui offrant un rôle très différent de ceux qui
font alors son succès. Il convient de rappeler combien Pierre
Richard est un immense acteur, certes trop souvent cantonné
dans le même rôle. Cependant, cela lui a ainsi permit
de créer un personnage assez unique dans le cinéma
français. Un personnage avec son univers, sa gestuelle, son
mode de pensée, à la façon de ceux que l’on
retrouve habituellement plutôt chez les acteurs réalisateurs
(de Max Linder à Pierre Etaix en passant par Chaplin et Tati)
mais qui ici traverse les œuvres de plusieurs cinéastes.
Rozier est l’un des rares (on pense sinon à Damien
Odoul) à lui avoir offert autre chose, à l’avoir
fait sortir de son corps de cinéma habituel. On retrouve
quelques éléments épars du Pierre Richard auquel
on est habitué, mais Rozier en fait autre chose. Ainsi, son
grand corps étourdi n’est pas utilisé à
des fins de comédie, mais pour interdire le sérieux
à son personnage : lorsqu’il se fait petit chef, sa
gaucherie l’oblige à revenir à la raison. Rozier
a aussi souhaité filmer ses yeux bleus plutôt que son
corps. Ces yeux bleus dans lesquels se lisent le rêve, la
mer, le ciel.
Pierre Richard a déjà travaillé avec Rozier
en 1965. Il est contacté pour tourner, avec Victor Lanoux,
« Ni figue, ni raisin », un petit court pour une émission
de variété. Quatre jours de tournage sont prévus,
il en faudra trois fois plus. Pierre Richard s’en souvient
comme d’une expérience qui l’a déstabilisé
: il découvre un tournage qui ressemble à des vacances
(qui ressemble seulement, comme d’habitude la disponibilité
doit être totale) et un cinéaste qui n’a pas
du tout la même notion du temps que les autres être
humains.
Rozier
emporte donc sa petite troupe d’acteurs et quelques techniciens
d’île en île, entre la Guadeloupe et la Martinique,
comme il nous emporte, nous, spectateurs. Le déplacement
est constant, on bouge tout le temps, on va d’un point à
un autre, on s’arrête brièvement et on repart.
Pour tourner sur une île déserte, Rozier emmène
Jacques Villeret et Pierre Richard pour une traversée de
cinq heures. Arrivés sur place, il les filme assis sur une
plage, de face, regardant le large. Il n’y a pas de contre
champ et les acteurs s’en étonnent : pourquoi ne pas
avoir tourné sur la plage en bas de l’hôtel ?
Parce que, explique Jacques Rozier « ça n’aurait
pas été pareil, pas dans vos yeux ».
Le cinéaste ressemble un peu à Bonaventure menant
sa troupe. Si le groupe de vacancier découvre que les vacances
c’est harassant et que l’aventure est toujours prête
à surgir (dix minutes de minibus qui se transforment en trois
heures, deux heures de marche en deux jours en pleine jungle etc…),
c’est aussi le cas de la troupe Rozier qui doit répondre
présente 24 heures sur 24, être toujours dans le film
qui se fait. De son côté, Rozier fait évoluer
le film au gré des situations. Pierre Richard doit repartir
d’urgence en Métropole ? Rozier change la fin, invente
l’histoire de la prison qu’il tournera à Paris.
Maurice Risch a des engagements et ne peut quitter la France ? Rozier
le remplace par Jacques Villeret et créé le personnage
de Petit Nono.
Le tournage dure huit semaines. Il y a 50000 mètres de pellicule
que Rozier met deux ans à monter. La première version
dure deux heures trente et le cinéaste ne cesse d’y
revenir, de le démonter, de le remonter. Rozier construit
ses films en salle de montage plus encore qu’au moment du
tournage. Le film, autoproduit, ne sera jamais distribué
en salle, la société de Rozier faisant faillite à
peine celui-ci est enfin prêt.
Maine Océan
On
prend ici place dans l’express Paris-Nantes-Saint Nazaire
de 17h27, le Maine Océan. Un train qui file sur des rails,
un trajet quasi sans escale d’un point A à un point
B, deux directions possibles… bref, l’opposé
du cinéma de Rozier. Venant de sa part, vouloir tourner son
quatrième long métrage avec ces données de
départ a des allures de blague. Un pari, une gageure : comment
va-t-il parvenir à faire sortir le film de ses rails, à
emporter ses passagers sur ces chemins de traverse qu’il affectionne
tant ? Comment de l’étroitesse d’un train, de
sa vitesse, de son trajet obligé, va-t-il déployer
son art de la fugue ? Mais l’on sait depuis son premier court
métrage, Rentrée des classes, où l’on
suit un écolier qui refuse de suivre la troupe et s’en
va se perdre le long d’un ruisseau, qu’il est un maître
en ce domaine. Quand on prend un train dont le maître de gare
est Rozier, on n’est pas un usager : le cinéaste prend
même cette horrible dénomination à rebours :
on est pas usagé, usé, on est bousculé, requinqué,
on a envie de bousculer à son tour.
Maine
Océan va donc devenir un nouveau périple,
avec comme horizon la mer, toujours ce même point de fuite
du cinéma de Rozier. Le Paris-Nantes-Saint Nazaire de 17h27
de Rozier va nous faire faire un voyage autour du monde. Rozier
s’amuse avec les mots, avec la langue. Les contrôleurs
bredouillent en anglais pour s’expliquer avec Dejanira, la
charmante brésilienne ; Marcel Petigas (Yves Afonso) parle
dans un patois poitevin aussi incompréhensible qu’irrésistible
; l’avocate (jouée par Lydia Feld, proche collaboratrice
qui a écrit le scénario avec Rozier) qui prend la
défense de Dejanira prise à parti par les contrôleurs,
plaide la cause de Petigas au tribunal dans un parlé méticuleux,
policé, ennuyant… l’inhabituel, dusse t-il être
approximatif et bancal, a toujours grâce aux yeux du cinéaste.
Les nationalités se croisent, se rencontrent, dialoguent,
souvent par le biais de la musique. On retrouve ainsi Bernard Menez
qui, quinze après Du Côté d’Orouët,
danse de nouveau, son personnage de contrôleur se transformant
d’un coup en prince de la samba. On danse toujours chez Rozier,
moments où les corps se libèrent, se parlent, parlent
aussi d’eux. C’est aussi l’occasion pour Rozier
de s’amuser à établir un parallèle entre
le personnage de Le Garrec et son interprète : Le Garrec
qui se laisse embobiner par un impresario qui lui promet le succès,
des tournées, c’est un peu Bernard Menez et sa carrière
de chanteur (deux ans auparavant, Rozier, apprenant que Menez part
en tournée, s’empare d’une caméra et tourne
« Oh, oh, oh jolie tournée ! »). Souvent,
Rozier en réalisant un film pense dans le même temps
à un futur projet. Ainsi, il fait tourner en 1983 Yves Afonso
dans un film pour l’émission « Cinéma
Cinémas » intitulé Lettre de la Sierra Morena.
A cette occasion, il lui demande de prendre l’accent des habitants
de l’Île d’Yeu. Il a bien sûr déjà
en tête l’idée de Petigars et c’est l’occasion
pour lui de faire une expérience grandeur nature.
Rozier
utilise au tournage un wagon en queue de train. Il ne filme que
lorsque le train va dans la même direction que celle du film,
lorsque les lieux coïncident, quitte à perdre des heures
et des heures de tournage. Vue l’exiguïté du train
et le peu de paysages aperçus, Rozier aurait pu tout aussi
bien tourner n’importe quand, sur n’importe quelle ligne…
mais, de la même manière qu’il faisait faire
des heures de bateau à Jacques Villeret et Pierre Richard
pour aller juste filmer leurs visages sur une île déserte,
il ne peut tricher avec cette réalité. Un tournage
de Rozier ne ressemble à rien de ce qui se fait habituellement.
Il peut attendre un temps infini, et faire patienter acteurs et
techniciens pour finalement décider de ne rien tourner avant
le lendemain. Il peut les embarquer vers des destinations non prévues,
les faire intervenir en dehors du planning de tournage. De planning,
il n’y en a d’ailleurs pas. Chaque acteur doit être
présent, prêt à jouer lorsque Rozier estime
qu’il est temps de le faire, prêt à répondre
à une invention de dernière minute. Rozier s’applique
à créer les conditions pour que l’imprévu
surgisse, mais aussi le réel. C’est par ce travail
de longue haleine qu’il en saisit des brides, que ce soit
chez les acteurs où dans l’environnement immédiat.
C’est un cinéma à l’écoute, qui
réagit à ce qui l’entoure, qui mute pour pouvoir
mieux saisir l’instant. On pourrait aussi rapprocher la manière
Rozier pense de celle de Pagnol : une équipe réduite
qui touche un peu à tout, comme Michel Frappier, chef électro
et deuxième caméra sur Du Côté
d’Orouët, qui s’occupe après la
journée de tournage de préparer les repas qui, du
coup, s’éternisent jusqu’à deux, trois
heures du matin. Le soir, Rozier écoute les prises de la
journée. Là encore, on retrouve la méthode
Pagnol : si le son est bon, la prise est bonne. Autre passion partagée,
celle de la technique. Rozier est un amoureux de l’outil caméra,
comme Jean Rouch, Flaherty, Perrault. Il se passionne pour tous
les aspects techniques, sait faire la prise de son, l’éclairage,
poser un rail de travelling : pour lui, faire un film c’est
mettre la main à la pâte, c’est être comme
un cuisinier qui connaît ses ustensiles et ses ingrédients.
Seulement, Rozier n’a jamais pu avoir l’indépendance
de Pagnol et sa carrière a constamment souffert du fait de
devoir trouver des financements. Le peu de longs métrages
qu’il a réalisé tient aussi au fait que Rozier,
toujours dans cette recherche d’indépendance, souhaite
tout contrôler, signe chaque contrat, refuse de déléguer,
chose impensable dans le système du cinéma français.
Maine Océan est le seul de ses films à
être distribué normalement, grâce au soutien
de son producteur Paulo Branco. La production du film, à
laquelle participe FR3 (au départ le scénario devait
donner naissance à un téléfilm), se fait sans
grande difficulté, juste dans l’urgence et avec un
petit budget, comme il est de coutume. Et, miracle, le film est
distribué dans le circuit traditionnel, dans des conditions
classiques.
Jacques
Rozier n’a tourné que cinq longs métrages en
plus de cinquante ans de carrière (son dernier film,
Fifi Martingale est sorti en 2001). Et pourtant il ne cesse
de travailler, pour la télévision et sur des projets
de films qui n’aboutissent pas. Mais comme le dit Monte Hellman,
cinéaste qui fait aussi penser par certains aspects à
Rozier, écrire des films qui ne se font pas est aussi un
acte de création, un travail. Développer des projets
qui n’aboutissent pas est le lot de tous les cinéastes,
mais le cas Rozier est un exemple extrême. Sa méthode
de travail, sa vision du cinéma ne peut s’accorder
avec le système de production du cinéma français.
Pour trouver des producteurs, il ne faut pas seulement être
porté par une envie de cinéma. Même une histoire
ne suffit pas, il faut un sujet et le sujet, Rozier le fuit. Pour
déclencher la chaîne des aides, il faut un scénario,
et le scénario pour Rozier ce n’est pas grand chose,
juste quelques images, quelques idées. Lorsque enfin il réussit
à convaincre les financeurs, vient la période du tournage
et, là encore, un tournage de Rozier ne correspond à
rien de classique et ça effraye les producteurs. Cette approche
si personnelle de la fabrication d’un film se poursuit au
montage. C’est là que Rozier, comme un artisan, bricole
son film, le triture, le monte, le démonte, l’invente.
Deux anecdotes sur Maine Ocean. Paolo Branco le
convainc de le raccourcir de vingt minutes. Rozier est partant et
pendant trois mois il retravaille pour livrer une version plus courte…
d’une minute. L’autre anecdote est racontée par
Hervé Le Roux, qui faisait alors partie du comité
de sélection des films français de Cannes. Maine
Ocean doit être présenté au comité
et Rozier informe, chose très classique, que la version montrée
n’est pas encore le film terminé. Les sélectionneurs
s’attendent à un film non étalonné ou
au mixage pas encore tout à fait finalisé. La projection
débute, tout est normal, puis des choses étranges
viennent perturber le déroulement du film : un plan qui débute
trop tôt, une coupure qui tarde à venir, puis différentes
prises qui se répètent. Bientôt le film ne raconte
plus rien, n’est plus qu’une suite de prises de moins
en moins montés puis une succession de rushes… le son
n’est même plus synchrone. Les sélectionneurs,
médusés, sont au bout de trois heures de film dans
un maelström d’images sans queues ni têtes. Gilles
Jacob se rend en cabine et découvre un projectionniste épuisé,
qui monte au fur et à mesure de leur arrivée des bobines
de films qui sortent directement de la salle de montage. Cette anecdote
résume à merveille l’univers de ce cinéaste
indispensable. Un cinéaste qui butine, se promène
dans ses histoires, se moque des règles, des produits bien
ficelés, des œuvres gravées dans le marbre. Une
oeuvre à part dans le cinéma français, musique
légère qui est le fruit d’un pointilleux travail
de mise en scène. Laissons le dernier mot à Jean-Luc
Godard, celui qui nous a permit de découvrir Rozier : «
L’originalité de l’attitude (de Rozier) vient
de ce qu’elle est celle d’un ethnologue, ou d’un
sociologue ou, mieux encore, d’un reporter. Mais, en elle-même,
cette originalité ne servirait à rien si tout le travail
de Rozier en tant que sociologue ou reporter ne se doublait en même
temps d’un travail de Rozier en tant qu’artiste ».