«
Une petite musique unique, immédiatement reconnaissable, à
la fois ‘guillerette’ et triste, mélancolique et
apaisante… dépouillée. Certains y sont sensibles,
d’autre pas. Ceux qui arrivent à se faire à cet
univers particulier ne s’en lassent plus… » Voilà
ce que j’écrivais en début de chronique du premier
volume des coffrets édités par Carlotta et consacrés
à Yasujiro Ozu ; une sensation de manque quand la vision des
films composant ce coffret s’était achevée ; une
impression d’avoir quitté à regret une famille ou
des amis avec qui nous étions heureux. Et bien ceci est toujours
d’actualité alors qu’à peine un an après
l’éditeur remet le couvert pour nous offrir un nouveau
menu de roi qui devrait ravir encore une fois toutes les fines bouches
’ozuiennes’. En apéritif, dix minutes d’un
film considéré perdu ; en entrée deux œuvres
de sa période muette, le plat de résistance étant
constitué par trois parlants d’avant son époque
‘couleur’ ; quant au non moins copieux dessert, il est composé
d’une multitude de suppléments plus ou moins conséquents
qui achèvent de nous faire trouver ce repas cinéphilique
très gouteux ; enfin pour tous ceux qui adhèrent à
cet cinéma si singulier.
Car,
s’il est compréhensible que certains ne soient pas sensible
au style dépouillé, à la poésie du quotidien
du cinéaste, force leur est de constater que ce dernier possède
une patte tout à fait unique et reconnaissable en deux ou trois
plans, deux ou trois présentations de personnages, deux ou trois
éléments récurrents de sa filmographie : la marque
d’un auteur à part entière qui se fait jour très
rapidement (uniquement à partir des cinq films de ce deuxième
volume par exemple). Les génériques sur fond de trame
en toile de jute ; les musiques à la fois fringantes et nostalgiques,
quelles qu’en soient les compositeurs, typiques de son cinéma
; les dialogues en champs / contre champs au cours desquels les protagonistes
parlent face caméra presque comme s’ils s’adressaient
à nous spectateurs ; les plans de trains traversant l’écran
en même temps que les vieux villages japonais aux maisons basses,
ceux du linge étendu sur des morceaux de bois et soulevé
par le vent, ceux des immeubles de Tokyo abritant les bureaux avec en
avant plan des lampadaires, ceux des couloirs vides traversés
subrepticement et au loin par de modestes employés ou femmes
au foyer affairés, ceux des pancartes ou panneaux lumineux et
clignotants indiquant l’extérieur des bars, toutes les
‘natures mortes’ sur les intérieurs de maisons individuelles
et leurs objets inanimés mais signes de présence et de
vie ; les enfants toujours têtus et capricieux portant souvent
le prénom de Minoru, les sages vieillards résignés
et philosophes, les inénarrables commères de quartier,
les jeunes filles à marier prises en tenailles entre volonté
de s’occidentaliser et coutumes traditionnelles à respecter,
les hommes trouvant leur plus grand plaisir dans la dégustation
du saké entre amis ou collègues... C’est aussi simple
que ça l’univers d’Ozu. Et nous l’aimons pour
cette simplicité, cette constance, ces répétitions
; nous nous sentons en terrain connu et nous sommes heureux de retrouver
tous ces éléments singuliers d’œuvres en œuvre.
Pour de plus amples informations biographiques sur le cinéaste,
je vous reporte au texte
du coffret n°1. Il est désormais temps de voir de plus
près ce que nous réserve le deuxième (qui nous
l’espérons ne sera pas qu’un ‘second’).
Chœur de Tokyo fait partie des films de la période
muette du réalisateur qui s’est étendue bien plus
longtemps qu’en France ou en Amérique puisqu’Ozu
a poursuivi dans cette voie jusqu’en 1936. Il est d’ailleurs
utile d’immédiatement repréciser que même
ceux qui auraient des difficultés avec la période Ozu
la plus célébrée, celle qui débute en 1949
avec le sublime Printemps
tardif, que son époque muette est en revanche susceptible
de plaire au plus grand nombre, bien plus accessible car moins à
priori ‘austère’. Cette mise au point étant
faite, Chœur de Tokyo est néanmoins un
film charnière à
l’intérieur
de sa période muette puisque, touché par les bouleversements
sociaux et économiques de son pays, Ozu délaisse ici après
le prologue, l’univers étudiant qu’il avait mis en
scène dans la plupart de ses films précédents pour
décrire celui d’une famille avec enfants. Un carton vient
d’ailleurs nous dire immédiatement après la première
séquence qui voit Shinji encore étudiant que «
Ceci appartient au passé. Il est maintenant employé d’une
société d’assurances ». Fini les films
de potaches, il faut désormais grandir un peu a t-il l’air
de vouloir nous dire. Avec ses personnages d’enfants qui tiennent
une place presqu’aussi importantes que les adultes et qui de plus
leurs tiennent tête, bafouant ainsi leur autorité, il annonce
aussi le magnifique Gosses de Tokyo tourné l’année
suivante. C’est également à partir de là
qu’il aborde les ‘films de famille’ et drames sociaux
qui constitueront l’essentiel de sa filmographie à venir.
S’éloignant de la comédie américaine qu’Ozu
avait prise pour modèle à ses débuts, mais sans
pour autant occulter tout humour, Chœur de Tokyo
nous plonge dans un pays dont l’économie est en crise et
dont la capitale est décrite par les intertitres comme étant
non moins que « la capitale du chômage ».
Sans pour autant tomber dans le misérabilisme, Ozu nous montre
donc sans ambages et avec un certain réalisme les effets des
mutations socio-économiques du Japon du début des années
30. « Même des gens comme lui cherchent du boulot. Quel
monde ! » diront des badauds en voyant notre jeune chômeur
errant à travers les rues de la ville. Avant d’en arriver
à cette situation, Shinji aura été employé,
ce qui donne l’occasion à Ozu de tourner en dérision
le tabou de l’argent à travers cette séquence très
drôle des primes octroyées en fin de mois. Chacun son tour,
les commis se rendent aux toilettes pour pouvoir décacheter l’enveloppe
contenant la somme leur étant allouée ; mais personne
n’a le temps de la voir puisque c’est un manège incessant
d’autres collègues venant faire la même chose et
surprenant leurs prédécesseurs voulant jouer aux cachotiers.
Une séquence humoristique immédiatement suivie de celle
au cours de laquelle Shinji joue les Don Quichotte et, faisant le bravache
devant ses collègues plus ‘couards’, va dire ses
quatre vérités à son patron sur le licenciement
abusif d’un collègue soi-disant désormais trop âgé
pour ce travail. Ce qui entraînera sa démission à
lui aussi. L’ensemble du film sera rythmé de cette manière,
suite de situations cocasses ou plus dramatiques sans que jamais les
changements de ton soient trop brusques. L’unité est donc
préservée et Chœur de Tokyo se révèle
une œuvre d’une grande robustesse qui se suit jusqu’au
bout sans une seconde d’ennui.
A
priori éloigné de ses préoccupations futures plus
‘futiles’, Ozu nous parle ici de la difficulté à
trouver du travail et à subvenir aux besoins de sa famille et
de l’indignité sociale contre laquelle il faut lutter au
prix de l’estime de soi (« Cela semble déraisonnable
mais les pauvres ont leur fierté ») ; en effet, Shinji
devra accepter de faire l’homme sandwich même si aux yeux
de son épouse, son statut social en sort dévalorisé.
Lorsqu’elle le croise dans la rue et le voit pour la première
fois dans cette situation, la honte lui saute au visage. Mais elle finit
par comprendre l’utilité de ce sacrifice qui n’est
en aucune manière un rabaissement ; concevant la situation, elle
accepte à son tour de faire serveuse dans un restaurant. Ces
‘sacrifices’ succèdent à un autre geste d’abnégation
à l’origine de la séquence la plus touchante du
film. Alors que leur petite fille était malade (la toute jeune
Hideko Takamine, plus tard interprète entre autres du très
beau Nuages
flottants de Mikio Naruse), Shinji était allé
vendre en cachette plusieurs de leurs effets personnels pour payer les
frais d’hospitalisation. De retour à la maison après
que leur enfant soit guérie, la femme s’en rend compte
d’abord horrifiée mais comprend vite que par ce geste son
époux a privilégié le bonheur de sa famille au
bête matérialisme ; bonheur qui éclate lorsque tous
ensemble à genoux autour d’un tapis, ils s’amusent
à reprendre en chœur une chanson. Les regards des parents
au départ gênés et un peu tristes d’avoir
du en passer par là pour vaincre la maladie, deviennent de plus
en plus gais, émus de la joie de la famille de nouveau réunie,
heureux de la plénitude de ce petit moment de magie fugace. Des
notations très justes sur les relations parents/enfants, des
moments de totale liberté comme la sortie de l’hôpital,
des instants de grande tristesse et mélancolie (« J’aimerais
pouvoir pleurer comme un enfant abandonné…Ces temps ci,
j’ai un peu perdu l’ardeur de la jeunesse »)
pour finir sur un happy end bien mérité pour des protagonistes
aussi attachants. « Je vous souhaite de vivre pleinement,
sans compromission et sans soumission » lui dira son ancien
professeur (homme providentiel représentant des valeurs plus
traditionnelles) ayant réussi à les sortir de cette impasse
en trouvant à Shinji un poste d’enseignant dans une ville
éloignée avant d’entamer avec ses anciens élèves
un chant d’adieu qui étreint les gorges : « la
séparation vient mais les souvenirs demeurent. »
Une
note d’espoir qui termine ce beau film, ce qui sera loin d’être
le cas dans un autre drame du chômage, le bien plus noir et désespéré
Une Auberge à Tokyo, film que l’on pourrait
décrire comme étant un précurseur du néoréalisme
italien, comme si Le Voleur de bicyclette avait été
mis en scène par Eisenstein. Car certains auront beau dire et
ricaner en douce, Ozu était loin d’être manchot en
ce qui concerne la technique cinématographique contrairement
à ce qu’il aurait voulu faire croire à force d’ascétisme
en fin de carrière. Certains des plans en extérieur de
ce dernier film n’ont rien à envier aux plus grands plasticiens
de l’époque ; quant aux travellings, ils sont eux aussi
absolument magnifiques. Une Auberge à Tokyo
est encore muet mais a été à 90 % mis en musique,
cette dernière renforçant son côté parfois
mélodramatique. Brassant encore des thèmes graves tels
que la misère et la difficulté de survivre dans un monde
qui ne fournit plus de travail, le cinéaste parvient pourtant
encore à trouver un certain équilibre entre drame et légèreté
par le biais des deux jeunes enfants espiègles et vivaces malgré
leur difficulté à devoir choisir chaque soir entre un
repas ou un endroit chaud pour dormir. Car c’est le dilemme quotidien
de ces laissés pour compte dont les journées se suivent
et se ressemblent toutes. Sa situation misérable désespère
Kihachi surtout par rapport à ses enfants qui doivent supporter
son sort peu enviable. Il a beau faire le maximum pour trouver n’importe
quel travail, rien ne se présente. Mais bientôt il rencontre
une ancienne connaissance qui lui en fournit un et ce sont alors «
des havres de sérénité et de bonheur au milieu
de la grisaille quotidienne. » Les enfants peuvent enfin
goûter aux joies de la scolarité, dormir dans des draps
propres et manger à leur faim.
Tout
pourrait aller pour le mieux si la mère et sa fille qu’ils
ont rencontrées alors qu’ils étaient encore tous
dans la détresse refont surface ; il s’avère que,
contrairement à eux, elles n’ont pas trouvé d’ange
gardien et que la femme a du se ‘prostituer’ pour payer
les soins de sa fille atteinte de dysenterie. A l’inverse de Chœur
de Tokyo, c’est l’homme qui a honte du sacrifice
de cette femme (dont il s’est amouraché) et qui va accomplir
un acte répréhensible pour lui venir en aide. Tous ses
espoirs de vie stable s’envolent en fumée et, obligé
de fuir pour ne pas se faire arrêter, il s’en va dans la
nuit comme ‘l’évadé’ du célèbre
film de Mervyn LeRoy tourné peu avant. Avec Une Auberge
à Tokyo, Ozu prouvait que sa palette pouvait être
très large. Son drame de la pauvreté est sans concession
et d’un très grand réalisme : les habits sont sales,
les décors sans glamour et, traverse parfois la tête des
adultes l’idée de se tuer avec leurs enfants… Heureusement
ces derniers sont présents avec leur insatiable appétit
de vie ; une séquence remarquable les voit mimer avec leur père
un repas copieux arrosé de saké. Le jeu des acteurs, adultes
comme enfants, est juste, naturel et spontané. Le père
est interprété par Takeshi Sakamoto qui tenait dans Chœur
de Tokyo le rôle du vieux collègue licencié
; comme Chishu Ryu plus tard, les acteurs chez Ozu aiment à se
grimer pour pouvoir jouer tour à tour des personnages plus ou
moins vieux. Une liberté de jeu mais aussi une certaine liberté
dans la construction surtout dans la première demi-heure qui
relate l’errance et qui a certainement pu donner quelques idées
à la Nouvelle Vague. Bref, un drame sobre et poignant sur la
fragilité humaine qui peut se vanter d’être l’un
des précurseurs de plusieurs courants cinématographiques.
La partie la plus sombre de la palette ‘ozuienne’ à
laquelle on est pourtant en droit d’être moins sensible
et touché que par le ton nostalgique que son cinéma acquerra
à la fin des années 40 et qui ne le quittera pratiquement
plus à l’exception de Crépuscule à
Tokyo bien ‘dépressif’ à nouveau.
La
période la plus louée du cinéaste japonais débute
avec peut-être son plus beau film, Printemps
Tardif en 1949. Eté précoce
est en quelque sorte une variation sur le thème abordé
dans ce précédent film, repris encore plus tard dans
Fin d’automne, de la jeune fille célibataire que
l’on cherche à tout prix à marier ; variation plus
positive, humoristique et légère, encore une fois par
l’intermédiaire surtout de deux chenapans espiègles
et têtus qui rappellent ceux de ses films muets et à qui
il octroiera plus tard les rôles principaux dans son pétillant
Bonjour. Eté précoce est avant tout une
chronique de la vie quotidienne d’une famille japonaise des années
50 au sein de laquelle coexistent trois générations. Les
plus jeunes avec leurs casquettes de base-ball vissées continuellement
sur la tête, leurs maquettes de trains électriques et leur
révolte continuelle contre l’autorité parentales
sont les représentants de la nouvelle société de
consommation qui éclot mais aussi du refus du traditionalisme.
Les grands parents, toujours en retrait par peur de gêner, observent
les plus jeunes avec indolence et commentent ce qu’ils voient
entre eux à l’écart sur le banc d’un parc
ou assis sur le bord de leur lit : leur philosophie de la vie se résume
à une sorte de résignation qui consiste à accepter
comme ils viennent les petits bonheurs simples de tous les jours et
à s’en contenter (« Les choses pourraient être
bien pires qu’elles ne le sont. Nous ne devons pas attendre trop
de la vie et être satisfait de ce que nous avons »).
Il est émouvant de les voir s’extasier devant un ballon
étant allé se perdre dans le ciel constellé de
petits nuages moutonnants, pensant à la tristesse de l’enfant
qui a du le laisser s’envoler. Ce fait leur rappelle leur fils
disparu à la guerre à qui il était arrivé
la même expérience ; fils que la mère garde toujours
espoir de voir réapparaître un jour alors que nous et son
mari savons pertinemment qu’il n’est plus. Le vieil oncle
qui vient leur rendre visite en début de film est de la même
génération : simulant la surdité quand ça
l’arrange, ne voulant pas entendre les « vieux schnocks
» provocateurs de ses petits neveux qui n’en sont que plus
frustrés, il est l’un des ressorts tendres et humoristiques
de cette première partie.
Entre
les deux, la génération qui a participé à
la guerre et qui se retrouve dans la vie active, prise entre modernité
et tradition. La modernité est visible dans la manière
de s’habiller à l’occidentale mais aussi dans le
bien être pour Noriko d’être célibataire. Bien
plus émancipé que dans Printemps
Tardif, le personnage de Noriko, admirablement interprété
par Setsuko Hara qui irradie le film de son sourire, gère sa
vie et prend elle même les décisions sans se conformer
nécessairement au ‘traditionnellement correct’. Elle
n’en est pas pour autant non respectueuse des coutumes puisque
son émancipation ne va pas jusqu’à la faire oser
des choses répréhensibles ou indécentes. Elle travaille
comme secrétaire et aime sortir avec ses amies. Son patron se
demande même en plaisantant si elle n’aurait pas des relations
homosexuelles. Elle a beau se ‘chamailler’ gentiment avec
ses amies à propos de leurs situations maritales (lors d’une
séquence assez drôle au cours de laquelle fusent, dans
une sorte de joute oratoire, piques ironiques sur les ‘inconvénients’
de la vie des femmes mariées et de celle des célibataires),
elle choisira en fin de compte de prendre un époux avec qui elle
se sentira en confiance et avec qui elle pourra mener une vie calme
et paisible. Au lieu de favoriser le beau parti argenté et plus
âgé qu’on lui recommandait, au grand désespoir
de son entourage qui pensait y trouver profit dans le même temps,
elle préfère librement se lier avec un jeune veuf déjà
père d’un enfant et qu’elle sait au plus profond
d’elle même être doux et aimant. Spontanément,
elle choisi le mariage d’amour plutôt que le mariage arrangé
ou d’argent. Elle s’oppose par ce geste à la Noriko
de Printemps
tardif.
Jamais grave même si parfois cruel, presque toujours souriant,
ce qui n’exclut pas une émotion prégnante, Eté
précoce est vraiment typique de ce qu’Ozu sait
le mieux faire : la radioscopie juste, incisive mais attendrie de la
classe moyenne japonaise de l’après-guerre par l’intermédiaire
d’une mosaïque de petites histoires composant le portrait
d’une famille. Le ton unique qui nous rend son cinéma si
attachant est bien en place. Chaque séquence débute par
quelques sereines natures mortes, plans vides de présence humaine
en intérieur ou extérieur avec en arrière fond
la peinture
musicale
si caractéristique qui précède les dialogues. Des
plans d’une grande poésie parfois encore accompagnés
de travellings et mouvements de grue : ceux du début sur une
plage déserte sans autre accompagnement sonore que le déferlement
de vaguelettes ou le final balayant un champ dans laquelle l’herbe
se voit caressée par le vent sont tout simplement splendides
et invitent à la méditation. Le rythme des journées
et la chorégraphie matinale et journalière des déplacements
de chacun des membres de la famille sont décrits avec une finesse
et un sens du détail qui n’appartiennent qu’à
lui. Nous nous projetons avec aisance au milieu de ces gens simples
que l’on a presque l’impression de connaître puisque
finalement nous ressemblant par bien des aspects. C’est en cela
que l’on a souvent parlé d’universalité à
propos du cinéma d’Ozu et c’est pour cette raison
que nous quittons les personnages avec une certaine tristesse car nous
aurions bien voulu les voir encore un peu vivre sous nos yeux.
Et puis nous nous consolons très vite, sachant très bien
que les films d’Ozu se suivant et se ressemblant beaucoup, nous
allons bien vite pouvoir les retrouver. « Je me suis éprise
de cet homme comme lorsque l’on cherche en couture une paire de
ciseaux que l’on ne trouve pas et qui est pourtant sous nos yeux
» disait Noriko dans Eté précoce
justifiant ainsi son mariage d’amour. Le Goût du
riz au thé vert montre au contraire quelles peuvent
être les conséquences d’un mariage arrangé,
la désagrégation avec le temps d’un couple que tout
semble effectivement séparer et qui ne se comprennent pas l’un
l’autre, leur tempérament étant totalement opposés.
Contrairement à ce qu’on aurait pu croire à la lecture
de ce sujet, Ozu abonde cette fois encore plus dans le domaine de la
comédie de mœurs ; d’ailleurs il m’est arrivé
à plusieurs reprises de penser à certains films du couple
Tracy / Hepburn comme La Femme de l’année
ou Madame porte la culotte. Ne vous attendez pas cependant
à une avalanche de gags ou de grimaces ; cette étude de
mœurs sur la vie de couple et ses aléas reste malgré
tout d’une grande sobriété. Ozu choisit d’adopter
pour ce film qu’il estimait raté (à tort d’ailleurs),
d’observer le couple du point de vue de la femme comme justement
dans beaucoup de comédies américaines de l’époque.
Cette radiographie d’un mariage ayant perdu toute sa signification
à partir du moment où la vie de couple est devenue une
pure routine, révèle le malaise provoqué par les
différences de conditions sociales d’origine ; si Taeko,
assez maniérée, vient d’une famille bourgeoise aisée
et occidentalisée, Mokichi sort d’une famille paysanne,
« aime ce qui est intime, presque primitif, la simplicité
rustique et sans façons » et a conservé des manières
de son milieu, par exemple lapant son lait comme un chien comme lui
reproche si souvent son épouse devenue acariâtre à
force de devoir supporter ces façons de ‘rustre’.
Lorsque
continuellement, par des stratagèmes, mensonges et tromperies
de son invention, elle arrive à s’éclipser du domaine
conjugal pour quelques nuits dans le but d’aller rejoindre ses
amies et passer quelques jours avec elles aux thermes, elle ne se prive
pas pour ironiser sur son mari n’hésitant pas à
le nommer « monsieur l ‘engourdi ». Les autres femmes
mariées font de même et, lors d’une séquence
d’une cruauté inhabituelle chez Ozu, elles se réunissent
autour d’un bassin où nagent des carpes qu’elles
invectivent faisant comme si les poissons étaient leurs époux.
« Une fois mariée, c'est dur la vie ! Un mari, c'est
terrifiant. Ça râle tout le temps. Plus possible de s'amuser
tranquillement » dit l’une d’entre elles à
la nièce de Taeko, Setsuko, qui, célibataire, souhaite
ardemment se mettre en ménage malgré les continuelles
plaisanteries qu’elle entend sur les hommes et la condition de
femme mariée. « Je ne me moquerais jamais de lui. J’épouserai
un homme que je respecterais » ; plus jeune d’une génération,
elle n’est pas prête d’accepter les compromis d’un
mariage arrangé dont elle voit quotidiennement les résultats
peu brillants. Ouf ! Alors qu’on allait s’offusquer de tant
de misogynie au vu de cette galerie de capricieuses mégères
en furie, le cinéaste sort de son chapeau ce personnage féminin
de 21 ans qui, plutôt que de se voir choisir un mari, préfère
poursuivre de ses assiduités un garçon dont elle est tombée
amoureuse et qui partage nombre de ses points de vue. ‘L’honneur’
pour Ozu est donc sauf grâce à Setsuko d’autant plus
que sa description des hommes dans cette oeuvre nous les faisait apparaître
comme bien plus sympathiques et plus profonds que leurs homologues féminins,
véritable galerie de femmes superficielles. De toute manière,
les connaisseurs de son cinéma savent très bien que la
plupart du temps au contraire, ce sont les femmes qui nous apparaissent
bien plus mures, réfléchies et adultes. Qu’Ozu ait
voulu inverser la tendance au cours d’un film le rend d’autant
plus intéressant !
Malgré
un sujet plutôt grave, le film reste constamment nonchalant et
léger, le cinéaste en profitant pour nous faire visiter
des endroits plutôt ‘exotiques’ par rapport à
son univers habituel assez confiné à la maison et au bureau,
à savoir un vélodrome, un terrain de base-ball ou une
salle de Pachinko tenu par un personnage attachant (interprété
par Chishu Ryu), ancien compagnon d’armée de Mokichi avec
qui il se remémore les années de guerre entonnant pour
finir un chant, hommage aux soldats tombés et disparus. Rare
moment d’émotion de cette comédie avec le final
plein d’espoir qui donne son titre au film. Alors qu’ils
vont être séparés pour des raisons professionnelles,
Takeo se rend compte à quel point son époux qu’elle
dénigrait tant risque de lui manquer et combien il lui serait
finalement difficile de s’en passer. Le couple enfin réconcilié,
le mari souhaite fêter l’occasion en mangeant un riz au
thé vert qu’ils devront se cuisiner eux mêmes. Alors
que la servante est endormie, au beau milieu de la nuit, ils se mettent
à explorer leur propre cuisine sans faire de bruit à la
recherche des ingrédients et ustensiles nécessaires à
la préparation du plat traditionnel. Cette scène de ‘retrouvailles’
donne l’occasion à Ozu de déployer son talent et
sa profonde tendresse lorsqu’il s’agit de décrire
les petits riens de la vie qui procurent d’immenses bonheurs.
Un long plan séquence exceptionnel voyant nos deux époux
reconstituer un couple solide autour de deux éléments
de base de la nourriture japonaise. « Un couple a le goût
du riz au thé vert » parfois doux, parfois amer. Des
lendemains meilleurs semblent se lever à l’horizon et Takeo
d’avouer à sa nièce « maintenant, je peux
aimer chez lui tout ce que je détestais auparavant »
avant que le cinéaste ne clôture son film à nouveau
sur une séquence de pure comédie. Faussement mineur, réellement
attachant que ce Goût du riz au thé vert.
Printemps
précoce relate à nouveau la monotonie qui se
fait jour au sein d’un couple mais cette fois sans presque aucun
élément de comédie ; un film plus dans le ton habituel
des derniers Ozu. C’est quasiment la seule fois de sa carrière
que le cinéaste abordera le thème de l’adultère
en même temps qu’il tracera un portrait naturaliste pour
le moins démoralisant de la condition des cols blancs au Japon.
Alors que l’économie du pays commence à relever
la tête, l’envers du décor est qu’il ne fait
pas vraiment pas bon être cadre ou employé à cette
époque. « Je voulais faire ressortir ce que l’on
pourrait nommer le pathos de la vie de cet employé. J’ai
tenté d’éviter tout élément dramatique
et de ne recueillir que des moments de la vie de tous les jours »
dira le cinéaste de son film. Alors que des copains artisans
l’envient d’être dans un bureau, Shoji leur démontre
qu’il n’y a vraiment pas de quoi car, comme la plupart de
ses collègues, il n’a pas une haute opinion de sa condition
de salarié : il faut supporter la routine quotidienne pour une
paye ridicule, attendre des promotions qui n’arriveront probablement
jamais, partir à la retraite sans un sou en poche et avoir beaucoup
de difficultés à retrouver du travail en cas de licenciement,
par manque de qualifications et connaissances. Ozu n’avait plus
été se pencher vers ce milieu salarié depuis sa
période muette ; ce qu’il découvre dans les années
50 n’est pas franchement réjouissant et lui fait dire une
fois encore que le travail ne doit pas être une fin en soi, qu’il
est difficile et pas spécialement nécessaire de s’y
épanouir et qu’il vaut mieux se consacrer avant tout à
sa famille.
Famille,
ou plutôt couple, qui est aussi bien mis à mal dans ce
drame intimiste. Ils sont mariés depuis plus de sept ans, ont
eu un enfant mort très jeune. Depuis, Shoji s’est recentré
sur le monde du travail avec tout ce qui gravite autour, les sorties
avec les collègues étant devenues ses seules réelles
distractions. Son épouse qui, par des gestes d’agacement
ou de dédain, semble refuser de se donner à lui, ne reste
chez eux que par respect des convenances ; elle ne peut pas s’empêcher
de dénigrer son mari à chaque fois qu’elle rend
visite à sa mère. Mais le jour où elle découvre
qu’il a une maîtresse, elle ne peut plus le supporter et
quitte le domicile conjugal. Tout le monde trouvera des excuses à
son époux adultérin marquant ainsi le renforcement de
la position de l’homme sur la femme dans la société
traditionnelle japonaise. Sa mère lui dira de relativiser et
d’être plus conciliante puisque son propre mari lui avait
faire pire, s’étant rendu dans un ‘bordel’
lors de sa nuit de noce. Seule ‘Poisson d’or’, la
maîtresse de Shoji, réussit à sortir un discours
un peu moins ‘réactionnaire’ touchant du doigt la
non-enviable condition féminine de ces temps de prospérité
économique. Alors qu’elle se trouve avec Shoji dans un
bar, elle lui dit : « Devine ce que ta femme est en train
de faire à cet instant ? Elle prépare ton repas et attend.
Elle se fait belle pour toi. C’est vraiment stupide d’être
épouse. Tu es assis là en train de siroter une bière
alors qu’elle, elle t’attend ». Ce qui ne l’empêchera
pas de l’attirer pour en faire son amant. ‘Poisson d’or’
est un personnage bien à part dans la filmographie d’Ozu.
Alors que la plupart des individus de ses films ne font rien deviner
de leurs émotions, elle est au contraire étonnamment extravertie
: elle embrasse (oui, chose extrêmement rare et assez inhabituelle
dans le cinéma très pudique d’Ozu !), elle crie,
se met en colère, injurie, griffe et n’hésite pas
à dire ce qu’elle pense aux autres au risque de les blesser.
Trop moderne et trop libérée pour ses collègues
qui ne perdront pas l’occasion de lui faire la morale. Une morale
totalement hypocrite provoquée par la jalousie puisque chacun
d’entre eux a rêvé de pouvoir tromper sa femme comme
Shoji l’a fait. Indignée par ses moralistes et humanistes
de bas étage, elle décide de couper les liens avec eux.
Ozu fait donc ici de ‘la femme fatale’ le porte parole de
la libération féminine !
Comme
dans Le Goût du riz au thé vert, Shoji
se verra proposer une mutation mais cette fois dans un petit village
perdu et par le fait que ces relations avec une collègue ont
fini par être connues. En gros, on l’envoie en ‘Sibérie’
pour que cette conduite immorale ne rejaillisse pas sur la société.
Et comme dans le film précédent, cette délocalisation
forcée marquera le début d’une nouvelle vie, les
deux époux décidant dans un émouvant final d’oublier
leurs blessures d’amour propre, de se pardonner mutuellement et
de recommencer à zéro avec plus de maturité et
un couple renforcé. En véritable humaniste, Ozu nous dit
d’aller de l’avant, d’oublier les nuisances et de
maintenir une cellule familiale qui lui semble envers et contre tout
le bastion ultime du peu de bonheur que l’on peut attendre de
la vie. Une très belle séquence nous montre d’ailleurs
un jeune homme très malade et qui découvre à l’article
de la mort que la routine journalière n’est pas nécessairement
négative ou ennuyeuse et que la vie peut être belle si
on prend le temps de s’arrêter sur des choses simples. Toujours
cette ‘résignation positive’ ou zen oriental, une
attention constante aux rituels anodins du quotidien qui en font malgré
tout le sel, ces soûleries au saké qui en disent long sur
la lassitude des salariés après une journée de
travail, ces plans plastiquement superbes d’hommes et de femmes
se rendant à pied à la gare, se ruant vers les bureaux
et la description toujours juste, lucide et crédible de tous
ces personnages jusqu’à ces galeries de seconds rôles
que nous n’avons pas eu le temps d’évoquer mais qui
sont toujours constituées par une même famille de comédiens
que l’on retrouve avec plaisir de film en film. Nous pourrons
peut-être un jour réparer cet oubli si Carlotta a la bonne
idée de nous concocter un aussi passionnant troisième
volume !