Chœur de Tokyo : Tokyo au début des années 30 durant la Grande Dépression. Shinji (Tokihiko Okada), marié et père de trois enfants, perd son emploi d’assureur après qu’il ait pris la défense d’un de ses collègues qu’il trouvait s’être fait licencier abusivement. Il a beaucoup de difficultés à retrouver un travail ; il lui devient alors de plus en plus difficile de subvenir aux besoins de sa famille. Dans la rue, il retrouve son ancien professeur d’éducation physique de qui il se moquait étant étudiant mais qui va néanmoins lui venir en aide…

Une auberge à Tokyo : Kihachi (Takeshi Sakamoto) est au chômage et n’a pas de toit. Avec ses deux jeunes garçons, il erre dans la banlieue industrielle de Tokyo à la recherche de n’importe quel emploi ; sans résultats ! Se réfugiant le soir dans une auberge, ils rencontrent une femme et sa petite fille, elles mêmes dans le dénuement le plus total. Alors que Kihachi se fait enfin offrir un travail par une ancienne connaissance, la petite fille tombe malade mais sa mère n’a pas les moyens de la faire soigner…

Eté précoce : Noriko (Setsuko Hara), 28 ans, est secrétaire dans une petite compagnie à Tokyo. C’est une jeune femme moderne mais elle vit encore chez ses parents, tout comme son frère, sa femme et ses deux enfants. Elle subit de fortes pressions de la part de sa famille ; en effet, il n’est pas raisonnable à cet âge de ne pas encore s’être mariée. Mais la jeune fille se réjouit de son indépendance et préfère trouver elle même son futur époux. Son patron lui propose un bon parti de sa connaissance mais Noriko refuse…

Le gout du riz au thé vert : Mariés depuis longtemps et sans enfants, Mokichi (Shin Saburi) et Yoshiko (Michiyo Kogure) n'ont plus grand chose à se raconter. Lui est plongé dans son travail tandis qu’elle cherche tous les prétextes pour pouvoir sortir avec des amies. Un jour, Mokichi doit se rendre à l’étranger en voyage d’affaires. Il aura fallu ce départ pour qu’elle se rende compte de l'importance de son mari dans sa vie. Les ‘retrouvailles’ auront lieu autour d’un repas traditionnel tout simple, le riz au thé vert.

Printemps précoce : Shoji (Ryo Ikebe), jeune employé dans une grande entreprise de Tokyo, est las de sa modeste situation, de son travail peu gratifiant, et ne s’entend plus guère avec Masako (Chikage Awashima), son épouse, depuis qu’ils ont perdu leur unique enfant. Son seul plaisir est de sortir avec ses collègues. Il a une liaison avec l’une d’entre elles (Keiko Kishi). Masako apprend la vérité, quitte le domicile conjugal pour retourner chez sa mère. Une mutation loin de Tokyo pour Shoji sera à l’origine de la réconciliation du couple.

Chœur de Tokyo
(Tokyo no kôrasu)
Avec Tokihiko Okada, Emiko Yagumo, Hideo Sugawara, Hideko Takamine
Scénario : Komatsu Kitamura & Kôgo Noda
Photographie : Hideo Shigehara
Un film Shochiku
Japon – 90 mn – 1931

Une auberge à Tokyo
(Tokyo no yado)
Avec Takeshi Sakamoto, Yoshiko Okada, Chouko Iida, Tomio Aoki
Scénario : Masao Arata & Tadao Ikeda
Photographie : Hideo Shigehara
Musique : Keizo Horiuchi
Un film Shochiku
Japon – 75 mn – 1935

Eté précoce / Début d’été
(Bakushû)
Avec Setsuko Hara, Chishu Ryu, Chikage Awashima, Kuniko Miyake
Scénario : Kôgo Noda & Yasujiro Ozu
Photographie : Yuuharu Atsuta
Musique : Senji Ito
Un film Shochiku
Japon – 130 mn – 1951

Le gout du riz au thé vert
(Ochazuke no aji)
Avec Shin Saburi, Michiyo Kogure, Koji Tsuruta, Chikage Awashima
Scénario : Kôgo Noda & Yasujiro Ozu
Photographie : Yuuharu Atsuta
Musique : Ishirô Saitô
Un film Shochiku
Japon – 116 mn – 1952

Printemps précoce
(Soshun)
Avec Chikage Awashima, Takako Fujino, Ryo Ikebe, Daisuke Katô
Scénario : Kôgo Noda & Yasujiro Ozu
Photographie : Yuuharu Atsuta
Musique : Kojun Saitô
Un film Shochiku
Japon – 144 mn – 1956

« Une petite musique unique, immédiatement reconnaissable, à la fois ‘guillerette’ et triste, mélancolique et apaisante… dépouillée. Certains y sont sensibles, d’autre pas. Ceux qui arrivent à se faire à cet univers particulier ne s’en lassent plus… » Voilà ce que j’écrivais en début de chronique du premier volume des coffrets édités par Carlotta et consacrés à Yasujiro Ozu ; une sensation de manque quand la vision des films composant ce coffret s’était achevée ; une impression d’avoir quitté à regret une famille ou des amis avec qui nous étions heureux. Et bien ceci est toujours d’actualité alors qu’à peine un an après l’éditeur remet le couvert pour nous offrir un nouveau menu de roi qui devrait ravir encore une fois toutes les fines bouches ’ozuiennes’. En apéritif, dix minutes d’un film considéré perdu ; en entrée deux œuvres de sa période muette, le plat de résistance étant constitué par trois parlants d’avant son époque ‘couleur’ ; quant au non moins copieux dessert, il est composé d’une multitude de suppléments plus ou moins conséquents qui achèvent de nous faire trouver ce repas cinéphilique très gouteux ; enfin pour tous ceux qui adhèrent à cet cinéma si singulier.


Car, s’il est compréhensible que certains ne soient pas sensible au style dépouillé, à la poésie du quotidien du cinéaste, force leur est de constater que ce dernier possède une patte tout à fait unique et reconnaissable en deux ou trois plans, deux ou trois présentations de personnages, deux ou trois éléments récurrents de sa filmographie : la marque d’un auteur à part entière qui se fait jour très rapidement (uniquement à partir des cinq films de ce deuxième volume par exemple). Les génériques sur fond de trame en toile de jute ; les musiques à la fois fringantes et nostalgiques, quelles qu’en soient les compositeurs, typiques de son cinéma ; les dialogues en champs / contre champs au cours desquels les protagonistes parlent face caméra presque comme s’ils s’adressaient à nous spectateurs ; les plans de trains traversant l’écran en même temps que les vieux villages japonais aux maisons basses, ceux du linge étendu sur des morceaux de bois et soulevé par le vent, ceux des immeubles de Tokyo abritant les bureaux avec en avant plan des lampadaires, ceux des couloirs vides traversés subrepticement et au loin par de modestes employés ou femmes au foyer affairés, ceux des pancartes ou panneaux lumineux et clignotants indiquant l’extérieur des bars, toutes les ‘natures mortes’ sur les intérieurs de maisons individuelles et leurs objets inanimés mais signes de présence et de vie ; les enfants toujours têtus et capricieux portant souvent le prénom de Minoru, les sages vieillards résignés et philosophes, les inénarrables commères de quartier, les jeunes filles à marier prises en tenailles entre volonté de s’occidentaliser et coutumes traditionnelles à respecter, les hommes trouvant leur plus grand plaisir dans la dégustation du saké entre amis ou collègues... C’est aussi simple que ça l’univers d’Ozu. Et nous l’aimons pour cette simplicité, cette constance, ces répétitions ; nous nous sentons en terrain connu et nous sommes heureux de retrouver tous ces éléments singuliers d’œuvres en œuvre. Pour de plus amples informations biographiques sur le cinéaste, je vous reporte au texte du coffret n°1. Il est désormais temps de voir de plus près ce que nous réserve le deuxième (qui nous l’espérons ne sera pas qu’un ‘second’).

Chœur de Tokyo fait partie des films de la période muette du réalisateur qui s’est étendue bien plus longtemps qu’en France ou en Amérique puisqu’Ozu a poursuivi dans cette voie jusqu’en 1936. Il est d’ailleurs utile d’immédiatement repréciser que même ceux qui auraient des difficultés avec la période Ozu la plus célébrée, celle qui débute en 1949 avec le sublime Printemps tardif, que son époque muette est en revanche susceptible de plaire au plus grand nombre, bien plus accessible car moins à priori ‘austère’. Cette mise au point étant faite, Chœur de Tokyo est néanmoins un film charnière à l’intérieur de sa période muette puisque, touché par les bouleversements sociaux et économiques de son pays, Ozu délaisse ici après le prologue, l’univers étudiant qu’il avait mis en scène dans la plupart de ses films précédents pour décrire celui d’une famille avec enfants. Un carton vient d’ailleurs nous dire immédiatement après la première séquence qui voit Shinji encore étudiant que « Ceci appartient au passé. Il est maintenant employé d’une société d’assurances ». Fini les films de potaches, il faut désormais grandir un peu a t-il l’air de vouloir nous dire. Avec ses personnages d’enfants qui tiennent une place presqu’aussi importantes que les adultes et qui de plus leurs tiennent tête, bafouant ainsi leur autorité, il annonce aussi le magnifique Gosses de Tokyo tourné l’année suivante. C’est également à partir de là qu’il aborde les ‘films de famille’ et drames sociaux qui constitueront l’essentiel de sa filmographie à venir.

S’éloignant de la comédie américaine qu’Ozu avait prise pour modèle à ses débuts, mais sans pour autant occulter tout humour, Chœur de Tokyo nous plonge dans un pays dont l’économie est en crise et dont la capitale est décrite par les intertitres comme étant non moins que « la capitale du chômage ». Sans pour autant tomber dans le misérabilisme, Ozu nous montre donc sans ambages et avec un certain réalisme les effets des mutations socio-économiques du Japon du début des années 30. « Même des gens comme lui cherchent du boulot. Quel monde ! » diront des badauds en voyant notre jeune chômeur errant à travers les rues de la ville. Avant d’en arriver à cette situation, Shinji aura été employé, ce qui donne l’occasion à Ozu de tourner en dérision le tabou de l’argent à travers cette séquence très drôle des primes octroyées en fin de mois. Chacun son tour, les commis se rendent aux toilettes pour pouvoir décacheter l’enveloppe contenant la somme leur étant allouée ; mais personne n’a le temps de la voir puisque c’est un manège incessant d’autres collègues venant faire la même chose et surprenant leurs prédécesseurs voulant jouer aux cachotiers. Une séquence humoristique immédiatement suivie de celle au cours de laquelle Shinji joue les Don Quichotte et, faisant le bravache devant ses collègues plus ‘couards’, va dire ses quatre vérités à son patron sur le licenciement abusif d’un collègue soi-disant désormais trop âgé pour ce travail. Ce qui entraînera sa démission à lui aussi. L’ensemble du film sera rythmé de cette manière, suite de situations cocasses ou plus dramatiques sans que jamais les changements de ton soient trop brusques. L’unité est donc préservée et Chœur de Tokyo se révèle une œuvre d’une grande robustesse qui se suit jusqu’au bout sans une seconde d’ennui.

A priori éloigné de ses préoccupations futures plus ‘futiles’, Ozu nous parle ici de la difficulté à trouver du travail et à subvenir aux besoins de sa famille et de l’indignité sociale contre laquelle il faut lutter au prix de l’estime de soi (« Cela semble déraisonnable mais les pauvres ont leur fierté ») ; en effet, Shinji devra accepter de faire l’homme sandwich même si aux yeux de son épouse, son statut social en sort dévalorisé. Lorsqu’elle le croise dans la rue et le voit pour la première fois dans cette situation, la honte lui saute au visage. Mais elle finit par comprendre l’utilité de ce sacrifice qui n’est en aucune manière un rabaissement ; concevant la situation, elle accepte à son tour de faire serveuse dans un restaurant. Ces ‘sacrifices’ succèdent à un autre geste d’abnégation à l’origine de la séquence la plus touchante du film. Alors que leur petite fille était malade (la toute jeune Hideko Takamine, plus tard interprète entre autres du très beau Nuages flottants de Mikio Naruse), Shinji était allé vendre en cachette plusieurs de leurs effets personnels pour payer les frais d’hospitalisation. De retour à la maison après que leur enfant soit guérie, la femme s’en rend compte d’abord horrifiée mais comprend vite que par ce geste son époux a privilégié le bonheur de sa famille au bête matérialisme ; bonheur qui éclate lorsque tous ensemble à genoux autour d’un tapis, ils s’amusent à reprendre en chœur une chanson. Les regards des parents au départ gênés et un peu tristes d’avoir du en passer par là pour vaincre la maladie, deviennent de plus en plus gais, émus de la joie de la famille de nouveau réunie, heureux de la plénitude de ce petit moment de magie fugace. Des notations très justes sur les relations parents/enfants, des moments de totale liberté comme la sortie de l’hôpital, des instants de grande tristesse et mélancolie (« J’aimerais pouvoir pleurer comme un enfant abandonné…Ces temps ci, j’ai un peu perdu l’ardeur de la jeunesse ») pour finir sur un happy end bien mérité pour des protagonistes aussi attachants. « Je vous souhaite de vivre pleinement, sans compromission et sans soumission » lui dira son ancien professeur (homme providentiel représentant des valeurs plus traditionnelles) ayant réussi à les sortir de cette impasse en trouvant à Shinji un poste d’enseignant dans une ville éloignée avant d’entamer avec ses anciens élèves un chant d’adieu qui étreint les gorges : « la séparation vient mais les souvenirs demeurent. »

Une note d’espoir qui termine ce beau film, ce qui sera loin d’être le cas dans un autre drame du chômage, le bien plus noir et désespéré Une Auberge à Tokyo, film que l’on pourrait décrire comme étant un précurseur du néoréalisme italien, comme si Le Voleur de bicyclette avait été mis en scène par Eisenstein. Car certains auront beau dire et ricaner en douce, Ozu était loin d’être manchot en ce qui concerne la technique cinématographique contrairement à ce qu’il aurait voulu faire croire à force d’ascétisme en fin de carrière. Certains des plans en extérieur de ce dernier film n’ont rien à envier aux plus grands plasticiens de l’époque ; quant aux travellings, ils sont eux aussi absolument magnifiques. Une Auberge à Tokyo est encore muet mais a été à 90 % mis en musique, cette dernière renforçant son côté parfois mélodramatique. Brassant encore des thèmes graves tels que la misère et la difficulté de survivre dans un monde qui ne fournit plus de travail, le cinéaste parvient pourtant encore à trouver un certain équilibre entre drame et légèreté par le biais des deux jeunes enfants espiègles et vivaces malgré leur difficulté à devoir choisir chaque soir entre un repas ou un endroit chaud pour dormir. Car c’est le dilemme quotidien de ces laissés pour compte dont les journées se suivent et se ressemblent toutes. Sa situation misérable désespère Kihachi surtout par rapport à ses enfants qui doivent supporter son sort peu enviable. Il a beau faire le maximum pour trouver n’importe quel travail, rien ne se présente. Mais bientôt il rencontre une ancienne connaissance qui lui en fournit un et ce sont alors « des havres de sérénité et de bonheur au milieu de la grisaille quotidienne. » Les enfants peuvent enfin goûter aux joies de la scolarité, dormir dans des draps propres et manger à leur faim.

Tout pourrait aller pour le mieux si la mère et sa fille qu’ils ont rencontrées alors qu’ils étaient encore tous dans la détresse refont surface ; il s’avère que, contrairement à eux, elles n’ont pas trouvé d’ange gardien et que la femme a du se ‘prostituer’ pour payer les soins de sa fille atteinte de dysenterie. A l’inverse de Chœur de Tokyo, c’est l’homme qui a honte du sacrifice de cette femme (dont il s’est amouraché) et qui va accomplir un acte répréhensible pour lui venir en aide. Tous ses espoirs de vie stable s’envolent en fumée et, obligé de fuir pour ne pas se faire arrêter, il s’en va dans la nuit comme ‘l’évadé’ du célèbre film de Mervyn LeRoy tourné peu avant. Avec Une Auberge à Tokyo, Ozu prouvait que sa palette pouvait être très large. Son drame de la pauvreté est sans concession et d’un très grand réalisme : les habits sont sales, les décors sans glamour et, traverse parfois la tête des adultes l’idée de se tuer avec leurs enfants… Heureusement ces derniers sont présents avec leur insatiable appétit de vie ; une séquence remarquable les voit mimer avec leur père un repas copieux arrosé de saké. Le jeu des acteurs, adultes comme enfants, est juste, naturel et spontané. Le père est interprété par Takeshi Sakamoto qui tenait dans Chœur de Tokyo le rôle du vieux collègue licencié ; comme Chishu Ryu plus tard, les acteurs chez Ozu aiment à se grimer pour pouvoir jouer tour à tour des personnages plus ou moins vieux. Une liberté de jeu mais aussi une certaine liberté dans la construction surtout dans la première demi-heure qui relate l’errance et qui a certainement pu donner quelques idées à la Nouvelle Vague. Bref, un drame sobre et poignant sur la fragilité humaine qui peut se vanter d’être l’un des précurseurs de plusieurs courants cinématographiques. La partie la plus sombre de la palette ‘ozuienne’ à laquelle on est pourtant en droit d’être moins sensible et touché que par le ton nostalgique que son cinéma acquerra à la fin des années 40 et qui ne le quittera pratiquement plus à l’exception de Crépuscule à Tokyo bien ‘dépressif’ à nouveau.

La période la plus louée du cinéaste japonais débute avec peut-être son plus beau film, Printemps Tardif en 1949. Eté précoce est en quelque sorte une variation sur le thème abordé dans ce précédent film, repris encore plus tard dans Fin d’automne, de la jeune fille célibataire que l’on cherche à tout prix à marier ; variation plus positive, humoristique et légère, encore une fois par l’intermédiaire surtout de deux chenapans espiègles et têtus qui rappellent ceux de ses films muets et à qui il octroiera plus tard les rôles principaux dans son pétillant Bonjour. Eté précoce est avant tout une chronique de la vie quotidienne d’une famille japonaise des années 50 au sein de laquelle coexistent trois générations. Les plus jeunes avec leurs casquettes de base-ball vissées continuellement sur la tête, leurs maquettes de trains électriques et leur révolte continuelle contre l’autorité parentales sont les représentants de la nouvelle société de consommation qui éclot mais aussi du refus du traditionalisme. Les grands parents, toujours en retrait par peur de gêner, observent les plus jeunes avec indolence et commentent ce qu’ils voient entre eux à l’écart sur le banc d’un parc ou assis sur le bord de leur lit : leur philosophie de la vie se résume à une sorte de résignation qui consiste à accepter comme ils viennent les petits bonheurs simples de tous les jours et à s’en contenter (« Les choses pourraient être bien pires qu’elles ne le sont. Nous ne devons pas attendre trop de la vie et être satisfait de ce que nous avons »). Il est émouvant de les voir s’extasier devant un ballon étant allé se perdre dans le ciel constellé de petits nuages moutonnants, pensant à la tristesse de l’enfant qui a du le laisser s’envoler. Ce fait leur rappelle leur fils disparu à la guerre à qui il était arrivé la même expérience ; fils que la mère garde toujours espoir de voir réapparaître un jour alors que nous et son mari savons pertinemment qu’il n’est plus. Le vieil oncle qui vient leur rendre visite en début de film est de la même génération : simulant la surdité quand ça l’arrange, ne voulant pas entendre les « vieux schnocks » provocateurs de ses petits neveux qui n’en sont que plus frustrés, il est l’un des ressorts tendres et humoristiques de cette première partie.

Entre les deux, la génération qui a participé à la guerre et qui se retrouve dans la vie active, prise entre modernité et tradition. La modernité est visible dans la manière de s’habiller à l’occidentale mais aussi dans le bien être pour Noriko d’être célibataire. Bien plus émancipé que dans Printemps Tardif, le personnage de Noriko, admirablement interprété par Setsuko Hara qui irradie le film de son sourire, gère sa vie et prend elle même les décisions sans se conformer nécessairement au ‘traditionnellement correct’. Elle n’en est pas pour autant non respectueuse des coutumes puisque son émancipation ne va pas jusqu’à la faire oser des choses répréhensibles ou indécentes. Elle travaille comme secrétaire et aime sortir avec ses amies. Son patron se demande même en plaisantant si elle n’aurait pas des relations homosexuelles. Elle a beau se ‘chamailler’ gentiment avec ses amies à propos de leurs situations maritales (lors d’une séquence assez drôle au cours de laquelle fusent, dans une sorte de joute oratoire, piques ironiques sur les ‘inconvénients’ de la vie des femmes mariées et de celle des célibataires), elle choisira en fin de compte de prendre un époux avec qui elle se sentira en confiance et avec qui elle pourra mener une vie calme et paisible. Au lieu de favoriser le beau parti argenté et plus âgé qu’on lui recommandait, au grand désespoir de son entourage qui pensait y trouver profit dans le même temps, elle préfère librement se lier avec un jeune veuf déjà père d’un enfant et qu’elle sait au plus profond d’elle même être doux et aimant. Spontanément, elle choisi le mariage d’amour plutôt que le mariage arrangé ou d’argent. Elle s’oppose par ce geste à la Noriko de Printemps tardif.

Jamais grave même si parfois cruel, presque toujours souriant, ce qui n’exclut pas une émotion prégnante, Eté précoce est vraiment typique de ce qu’Ozu sait le mieux faire : la radioscopie juste, incisive mais attendrie de la classe moyenne japonaise de l’après-guerre par l’intermédiaire d’une mosaïque de petites histoires composant le portrait d’une famille. Le ton unique qui nous rend son cinéma si attachant est bien en place. Chaque séquence débute par quelques sereines natures mortes, plans vides de présence humaine en intérieur ou extérieur avec en arrière fond la peinture musicale si caractéristique qui précède les dialogues. Des plans d’une grande poésie parfois encore accompagnés de travellings et mouvements de grue : ceux du début sur une plage déserte sans autre accompagnement sonore que le déferlement de vaguelettes ou le final balayant un champ dans laquelle l’herbe se voit caressée par le vent sont tout simplement splendides et invitent à la méditation. Le rythme des journées et la chorégraphie matinale et journalière des déplacements de chacun des membres de la famille sont décrits avec une finesse et un sens du détail qui n’appartiennent qu’à lui. Nous nous projetons avec aisance au milieu de ces gens simples que l’on a presque l’impression de connaître puisque finalement nous ressemblant par bien des aspects. C’est en cela que l’on a souvent parlé d’universalité à propos du cinéma d’Ozu et c’est pour cette raison que nous quittons les personnages avec une certaine tristesse car nous aurions bien voulu les voir encore un peu vivre sous nos yeux.

Et puis nous nous consolons très vite, sachant très bien que les films d’Ozu se suivant et se ressemblant beaucoup, nous allons bien vite pouvoir les retrouver. « Je me suis éprise de cet homme comme lorsque l’on cherche en couture une paire de ciseaux que l’on ne trouve pas et qui est pourtant sous nos yeux » disait Noriko dans Eté précoce justifiant ainsi son mariage d’amour. Le Goût du riz au thé vert montre au contraire quelles peuvent être les conséquences d’un mariage arrangé, la désagrégation avec le temps d’un couple que tout semble effectivement séparer et qui ne se comprennent pas l’un l’autre, leur tempérament étant totalement opposés. Contrairement à ce qu’on aurait pu croire à la lecture de ce sujet, Ozu abonde cette fois encore plus dans le domaine de la comédie de mœurs ; d’ailleurs il m’est arrivé à plusieurs reprises de penser à certains films du couple Tracy / Hepburn comme La Femme de l’année ou Madame porte la culotte. Ne vous attendez pas cependant à une avalanche de gags ou de grimaces ; cette étude de mœurs sur la vie de couple et ses aléas reste malgré tout d’une grande sobriété. Ozu choisit d’adopter pour ce film qu’il estimait raté (à tort d’ailleurs), d’observer le couple du point de vue de la femme comme justement dans beaucoup de comédies américaines de l’époque. Cette radiographie d’un mariage ayant perdu toute sa signification à partir du moment où la vie de couple est devenue une pure routine, révèle le malaise provoqué par les différences de conditions sociales d’origine ; si Taeko, assez maniérée, vient d’une famille bourgeoise aisée et occidentalisée, Mokichi sort d’une famille paysanne, « aime ce qui est intime, presque primitif, la simplicité rustique et sans façons » et a conservé des manières de son milieu, par exemple lapant son lait comme un chien comme lui reproche si souvent son épouse devenue acariâtre à force de devoir supporter ces façons de ‘rustre’.

Lorsque continuellement, par des stratagèmes, mensonges et tromperies de son invention, elle arrive à s’éclipser du domaine conjugal pour quelques nuits dans le but d’aller rejoindre ses amies et passer quelques jours avec elles aux thermes, elle ne se prive pas pour ironiser sur son mari n’hésitant pas à le nommer « monsieur l ‘engourdi ». Les autres femmes mariées font de même et, lors d’une séquence d’une cruauté inhabituelle chez Ozu, elles se réunissent autour d’un bassin où nagent des carpes qu’elles invectivent faisant comme si les poissons étaient leurs époux. « Une fois mariée, c'est dur la vie ! Un mari, c'est terrifiant. Ça râle tout le temps. Plus possible de s'amuser tranquillement » dit l’une d’entre elles à la nièce de Taeko, Setsuko, qui, célibataire, souhaite ardemment se mettre en ménage malgré les continuelles plaisanteries qu’elle entend sur les hommes et la condition de femme mariée. « Je ne me moquerais jamais de lui. J’épouserai un homme que je respecterais » ; plus jeune d’une génération, elle n’est pas prête d’accepter les compromis d’un mariage arrangé dont elle voit quotidiennement les résultats peu brillants. Ouf ! Alors qu’on allait s’offusquer de tant de misogynie au vu de cette galerie de capricieuses mégères en furie, le cinéaste sort de son chapeau ce personnage féminin de 21 ans qui, plutôt que de se voir choisir un mari, préfère poursuivre de ses assiduités un garçon dont elle est tombée amoureuse et qui partage nombre de ses points de vue. ‘L’honneur’ pour Ozu est donc sauf grâce à Setsuko d’autant plus que sa description des hommes dans cette oeuvre nous les faisait apparaître comme bien plus sympathiques et plus profonds que leurs homologues féminins, véritable galerie de femmes superficielles. De toute manière, les connaisseurs de son cinéma savent très bien que la plupart du temps au contraire, ce sont les femmes qui nous apparaissent bien plus mures, réfléchies et adultes. Qu’Ozu ait voulu inverser la tendance au cours d’un film le rend d’autant plus intéressant !

Malgré un sujet plutôt grave, le film reste constamment nonchalant et léger, le cinéaste en profitant pour nous faire visiter des endroits plutôt ‘exotiques’ par rapport à son univers habituel assez confiné à la maison et au bureau, à savoir un vélodrome, un terrain de base-ball ou une salle de Pachinko tenu par un personnage attachant (interprété par Chishu Ryu), ancien compagnon d’armée de Mokichi avec qui il se remémore les années de guerre entonnant pour finir un chant, hommage aux soldats tombés et disparus. Rare moment d’émotion de cette comédie avec le final plein d’espoir qui donne son titre au film. Alors qu’ils vont être séparés pour des raisons professionnelles, Takeo se rend compte à quel point son époux qu’elle dénigrait tant risque de lui manquer et combien il lui serait finalement difficile de s’en passer. Le couple enfin réconcilié, le mari souhaite fêter l’occasion en mangeant un riz au thé vert qu’ils devront se cuisiner eux mêmes. Alors que la servante est endormie, au beau milieu de la nuit, ils se mettent à explorer leur propre cuisine sans faire de bruit à la recherche des ingrédients et ustensiles nécessaires à la préparation du plat traditionnel. Cette scène de ‘retrouvailles’ donne l’occasion à Ozu de déployer son talent et sa profonde tendresse lorsqu’il s’agit de décrire les petits riens de la vie qui procurent d’immenses bonheurs. Un long plan séquence exceptionnel voyant nos deux époux reconstituer un couple solide autour de deux éléments de base de la nourriture japonaise. « Un couple a le goût du riz au thé vert » parfois doux, parfois amer. Des lendemains meilleurs semblent se lever à l’horizon et Takeo d’avouer à sa nièce « maintenant, je peux aimer chez lui tout ce que je détestais auparavant » avant que le cinéaste ne clôture son film à nouveau sur une séquence de pure comédie. Faussement mineur, réellement attachant que ce Goût du riz au thé vert.

Printemps précoce relate à nouveau la monotonie qui se fait jour au sein d’un couple mais cette fois sans presque aucun élément de comédie ; un film plus dans le ton habituel des derniers Ozu. C’est quasiment la seule fois de sa carrière que le cinéaste abordera le thème de l’adultère en même temps qu’il tracera un portrait naturaliste pour le moins démoralisant de la condition des cols blancs au Japon. Alors que l’économie du pays commence à relever la tête, l’envers du décor est qu’il ne fait pas vraiment pas bon être cadre ou employé à cette époque. « Je voulais faire ressortir ce que l’on pourrait nommer le pathos de la vie de cet employé. J’ai tenté d’éviter tout élément dramatique et de ne recueillir que des moments de la vie de tous les jours » dira le cinéaste de son film. Alors que des copains artisans l’envient d’être dans un bureau, Shoji leur démontre qu’il n’y a vraiment pas de quoi car, comme la plupart de ses collègues, il n’a pas une haute opinion de sa condition de salarié : il faut supporter la routine quotidienne pour une paye ridicule, attendre des promotions qui n’arriveront probablement jamais, partir à la retraite sans un sou en poche et avoir beaucoup de difficultés à retrouver du travail en cas de licenciement, par manque de qualifications et connaissances. Ozu n’avait plus été se pencher vers ce milieu salarié depuis sa période muette ; ce qu’il découvre dans les années 50 n’est pas franchement réjouissant et lui fait dire une fois encore que le travail ne doit pas être une fin en soi, qu’il est difficile et pas spécialement nécessaire de s’y épanouir et qu’il vaut mieux se consacrer avant tout à sa famille.

Famille, ou plutôt couple, qui est aussi bien mis à mal dans ce drame intimiste. Ils sont mariés depuis plus de sept ans, ont eu un enfant mort très jeune. Depuis, Shoji s’est recentré sur le monde du travail avec tout ce qui gravite autour, les sorties avec les collègues étant devenues ses seules réelles distractions. Son épouse qui, par des gestes d’agacement ou de dédain, semble refuser de se donner à lui, ne reste chez eux que par respect des convenances ; elle ne peut pas s’empêcher de dénigrer son mari à chaque fois qu’elle rend visite à sa mère. Mais le jour où elle découvre qu’il a une maîtresse, elle ne peut plus le supporter et quitte le domicile conjugal. Tout le monde trouvera des excuses à son époux adultérin marquant ainsi le renforcement de la position de l’homme sur la femme dans la société traditionnelle japonaise. Sa mère lui dira de relativiser et d’être plus conciliante puisque son propre mari lui avait faire pire, s’étant rendu dans un ‘bordel’ lors de sa nuit de noce. Seule ‘Poisson d’or’, la maîtresse de Shoji, réussit à sortir un discours un peu moins ‘réactionnaire’ touchant du doigt la non-enviable condition féminine de ces temps de prospérité économique. Alors qu’elle se trouve avec Shoji dans un bar, elle lui dit : « Devine ce que ta femme est en train de faire à cet instant ? Elle prépare ton repas et attend. Elle se fait belle pour toi. C’est vraiment stupide d’être épouse. Tu es assis là en train de siroter une bière alors qu’elle, elle t’attend ». Ce qui ne l’empêchera pas de l’attirer pour en faire son amant. ‘Poisson d’or’ est un personnage bien à part dans la filmographie d’Ozu. Alors que la plupart des individus de ses films ne font rien deviner de leurs émotions, elle est au contraire étonnamment extravertie : elle embrasse (oui, chose extrêmement rare et assez inhabituelle dans le cinéma très pudique d’Ozu !), elle crie, se met en colère, injurie, griffe et n’hésite pas à dire ce qu’elle pense aux autres au risque de les blesser. Trop moderne et trop libérée pour ses collègues qui ne perdront pas l’occasion de lui faire la morale. Une morale totalement hypocrite provoquée par la jalousie puisque chacun d’entre eux a rêvé de pouvoir tromper sa femme comme Shoji l’a fait. Indignée par ses moralistes et humanistes de bas étage, elle décide de couper les liens avec eux. Ozu fait donc ici de ‘la femme fatale’ le porte parole de la libération féminine !

Comme dans Le Goût du riz au thé vert, Shoji se verra proposer une mutation mais cette fois dans un petit village perdu et par le fait que ces relations avec une collègue ont fini par être connues. En gros, on l’envoie en ‘Sibérie’ pour que cette conduite immorale ne rejaillisse pas sur la société. Et comme dans le film précédent, cette délocalisation forcée marquera le début d’une nouvelle vie, les deux époux décidant dans un émouvant final d’oublier leurs blessures d’amour propre, de se pardonner mutuellement et de recommencer à zéro avec plus de maturité et un couple renforcé. En véritable humaniste, Ozu nous dit d’aller de l’avant, d’oublier les nuisances et de maintenir une cellule familiale qui lui semble envers et contre tout le bastion ultime du peu de bonheur que l’on peut attendre de la vie. Une très belle séquence nous montre d’ailleurs un jeune homme très malade et qui découvre à l’article de la mort que la routine journalière n’est pas nécessairement négative ou ennuyeuse et que la vie peut être belle si on prend le temps de s’arrêter sur des choses simples. Toujours cette ‘résignation positive’ ou zen oriental, une attention constante aux rituels anodins du quotidien qui en font malgré tout le sel, ces soûleries au saké qui en disent long sur la lassitude des salariés après une journée de travail, ces plans plastiquement superbes d’hommes et de femmes se rendant à pied à la gare, se ruant vers les bureaux et la description toujours juste, lucide et crédible de tous ces personnages jusqu’à ces galeries de seconds rôles que nous n’avons pas eu le temps d’évoquer mais qui sont toujours constituées par une même famille de comédiens que l’on retrouve avec plaisir de film en film. Nous pourrons peut-être un jour réparer cet oubli si Carlotta a la bonne idée de nous concocter un aussi passionnant troisième volume !

Image : Rappelons une fois encore qu'éditer du cinéma japonais antérieur aux années 60 signifie le plus souvent chercher en vain du matériel dans un état de conservation admissible. Carlotta a néanmoins choisi de nous offrir des oeuvres rares. La copie de Chœur de Tokyo est jalonnée de tâches et de griffures, et un certain nombre de plans est envahi par les moisissures, il apparaît clairement que le matériel de départ devait être dans un état irrécupérable. Pour le reste, l’image manque de contraste, mais la définition reste acceptable. On fera à peu près le même constat pour Une Auberge à Tokyo : une copie bien tachée et griffée, aux blancs brûlés, sans doute déjà touchée par la décomposition. Toutefois, compte tenu de l'état de conservation du film, la définition reste acceptable, et on peut penser qu'il était difficile d'atteindre un meilleur résultat. Les choses s’arrangent très nettement avec Eté Précoce, présenté dans une belle copie très bien restaurée – ne subsistent que quelques lignes verticales. La définition est globalement satisfaisante, et les contrastes très corrects. Toutefois, les légères instabilités ponctuelles du master donnent du fil à retordre à l’encodage – chose rare chez l’éditeur – et on peut observer quelques fugitives pertes de définition. Les copies de Le Goût du Riz au Thé Vert et Printemps Précoce ont également bénéficié d’une restauration impressionnante, ne laissant pratiquement aucune impureté à l’écran ; les contrastes ne sont peut-être pas assez poussés, mais la définition est le plus souvent satisfaisante, même si l’on observe quelques manques de netteté dans certains plans d’ensemble. Les masters présentent de ponctuelles variations de luminosité et quelques brèves instabilités, mais qui ne gêneront pas le spectateur. En résumé, si l’on excepte les deux premiers films - il faudra se montrer indulgent pour découvrir ces raretés -, Carlotta nous offre un coffret qui devrait satisfaire les amateurs d’Ozu, pour peu qu’ils gardent à l’esprit les difficultés à trouver du matériel en bonne état concernant les films japonais antérieurs aux années 60. Une fois encore, pas de miracle, mais une restitution globalement satisfaisante.

Son : Chœur de Tokyo est présenté dans sa version d’origine, donc muet sans accompagnement musical. En revanche, Une Auberge à Tokyo bénéficie d’une bande-son mono où subsistent des craquements, mais rien de grave. Eté Précoce : mono très légèrement étouffé mais correct. Quant à Le Goût du Riz au Thé Vert et Printemps Précoce, ils sont présentés dans un mono de bonne qualité, net et intelligible.

Test technique de Franck Suzanne

Carlotta
Zone 2
Menu musical et animé
Chapitrage existant mais sans page correspondante

Format cinéma : 1.33 : 1/ 1.37 : 1
Format vidéo
: 4/3
Langues : muet / musical / japonais mono
Sous titres : français

J’ai été diplômé, mais… (10 mn) : Les vestiges d’un film perdu d’Ozu sur un jeune homme fraîchement diplômé ne trouvant pas d’emploi. A partir des quelques minutes retrouvées de ce film, on arrive pourtant miraculeusement à s’attacher aux personnages d’autant plus qu’à l’aide d’intertitres nous racontant les passages manquants, on se trouve devant une histoire totalement cohérente ; nous avons eu l’impression de voir un court métrage dans son intégralité, des séquences de début et de fin ayant été retrouvées. Un véritable trésor.

Voyage dans le cinéma : Été précoce (15 mn) et Le goût du saké (15 mn) : Ces deux petits documents d’un quart d’heure chacun font partie d’une série de documentaires japonais sur le retour sur les lieux de tournage de certains films du pays. Tout comme pour celui présent sur le DVD de Voyage à Tokyo, il est intéressant et assez nostalgique de pouvoir comparer les lieux dans lesquels se sont déroulées ces histoires et pouvoir ensuite retrouver ces mêmes endroits à l’époque actuelle. Entre temps, nous aurons aussi appris quelques anecdotes sur la genèse et le tournage de ces films. Loin d’être ennuyeux.

Figures : Linges, fumées et poteaux électriques (10 mn) et Figures : Affiches et panneaux (10 mn) : Déjà présents dans le volume 1 mais portants sur d’autres ‘objets’, ces petits documents sont des montages chronologiques mettant en parallèle les images de certains éléments récurrents dans la filmographie du grand cinéaste japonais ; ils sont accompagnés des musiques tirées elles aussi de ses films. L’idée a beau être d’une simplicité absolue, il n’en demeure pas moins que ces montages se révèlent ainsi à la fois apaisants, intrigants et non dénués d’intérêts.

J’ai vécu, mais… (118’) : Documentaire de 1983 réalisé par Kazuo Inoué. Le gros morceau de ces bonus et le supplément que tout fan du cinéaste attendait, qui était déjà présent, mais non sous titré en français, dans le Criterion de Voyage à Tokyo. Nous reprendrons donc ici le texte que Benoit Van Den Abeele a écrit pour nous à l’occasion du test de ce dernier film : 'Ce documentaire réalisé en 1983 Kazuo Inoue est l’un des beaux jamais consacré à un cinéaste. Il justifierait à lui seul l’achat du DVD. Il a la particularité d’avoir été photographié par le chef opérateur attitré d’Ozu, Yuharu Atsuta, qui compose ici des plans de ville et de nature, à la manière de son maître, d’une grande beauté. C’est un documentaire passionnant sur les méthodes de travail d’Ozu. Les principaux collaborateurs encore vivants ou leurs proches sont interviewés avec une grande intelligence. Habillement, Inoue fait parfois succéder à ces interventions de longs extraits de la scène correspondante. Ainsi après que Chishu Ryu, enfin vieux comme dans les films d’Ozu (quel grand acteur), ait expliqué que son mentor lui avait parlé de la façon dont son père était mort d’une crise cardiaque devant ses yeux, nous revoyons l’extrait poignant où il rejoue cette scène traumatique dans Il était un père (1942). Malgré l’absence de Setsuko Hara, les différents entretiens avec la plupart des acteurs de la dernière période permettent de mieux comprendre la manière dont il les dirigeait. La fille et la veuve du scénariste Kogo Noda livrent de précieuses anecdotes sur leur longue et fructueuse collaboration. Suivant les indications d’Atsuta, le réalisateur du documentaire recrée les attitudes d’Ozu sur un plateau. Enfin de grands réalisateurs, qui ont été parfois l’assistant d’Ozu comme Keisuke Kinoshita et Shohei Imamura, nous parlent également de sa technique de mise en scène et de son influence sur leurs carrières. Le documentaire s’articule brillamment entre ces entretiens qui dévoilent les méthodes de travail d’Ozu, des longs extraits (bien choisis) des films, et un récit biographique illustré par les très belles images photographiées par Atsuta. La poésie de ces plans, la lecture de certains textes et le plaisir de revoir les acteurs d’Ozu procurent une émotion, difficile à contenir, particulièrement vers la fin. Le document indispensable pour tous les fans d’Ozu'. BENOIT VAN DEN ABEELE

Conclusion : encore un travail éditorial remarquable et un coffret absolument indispensable pour tout fan de Yasujiro Ozu qui se respecte. Merci à Carlotta et vivement le troisième volume !

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