«Dans
mon rêve, nous étions perdus dans une forêt, tous
les deux ; fatigués et affamés. Nous avons marché
et marché jusqu’au moment où nous sommes arrivés
à une petite maison. Nous avons frappé à la porte
mais personne n’a répondu. La porte était fermée
à clé. Alors, nous avons regardé à travers
une fenêtre et, à l’intérieur, nous avons
vu une grande table sur laquelle étaient empilées toutes
sortes de bonnes choses, mais nous ne pouvions pas entrer par les fenêtres
non plus, parce qu’elles avaient des barreaux de fer. Alors, nous
sommes revenus à la porte et nous avons frappé et frappé,
mais personne ne répondait. A ce moment, nous avons fini par
penser que les gens laissent quelque fois la clé sous le paillasson
et nous avons regardé. Elle était bien là. (…)
Mais la clé était en verre, alors elle s’est rompue
dans nos mains quand nous avons ouvert la porte et nous avons été
obligé de forcer la serrure.» (2)
Ainsi se confesse Janet Henry à Ned Beaumont (et non pas Ed,
comme dans le film de Heisler) dans le roman de Dashiell Hammett, dans
un des rares instants de tout l’œuvre d’Hammett, d’ailleurs,
où des personnages se risquent à confier leurs pensées,
leurs doutes, leurs rêves… Cette confession, qui donne son
titre au roman (2), possède bien évidemment une résonance
dans l’histoire du roman, résonance que l’historien
du cinéma Jon Tuska se risque (3) à étendre au
genre entier du « film noir » : au début des années
40, ce genre ose présenter à la conscience collective
les sensations expérimentées par l’individu qui
sent la clé se casser et qui réalise qu’une fois
la serrure forcée, la porte ne peut alors plus être fermée,
et que tout retour en arrière est impossible. En poussant sa
réflexion, et partant du principe freudien que le domaine de
la raison est extrêmement limité, Tuska démontre
comment l’esprit humain, confronté à des situations
ingérables, à l’infirmité, à l’impuissance,
à la frustration, etc.… se laisse envahir par la folie
et peut basculer dans l’horreur. Le film noir serait donc le genre
par excellence des comportements imprévisibles, irraisonnés,
mais aussi des contorsions de l’esprit, des manipulations et des
fourberies visant à rattraper les actions passées.
Cette
définition s’applique bien à La clé
de verre, mais de manière générale au
style hardboiled dont Dashiell Hammett est le précurseur, probablement
même l’inventeur. Personnage curieux, fascinant et déroutant,
auquel Wim Wenders consacrera un très joli film en 1982, Hammett
fut lui-même détective (pour la société Pinkerton,
expérience qui fut une source d’inspiration considérable
pour ses écrits) avant de devenir auteur de nouvelles (pour des
feuilles de chou) en 1922, puis de romans en 1929 pour finalement arrêter
d’écrire en 1934 (après seulement 5 romans) afin
de se consacrer à un militantisme de gauche actif. Quelques éléments
caractéristiques définissent son style littéraire,
résolument béhavioriste (aucune psychologie : les personnages
ne « pensent » ou ne « ressentent » pas, ils
« disent » et « agissent » sous l’œil
d’un narrateur objectif) : l’efficacité sèche
des descriptions ; l’humour des dialogues, noirs, crus et souvent
émaillés d’argot ; la description de villes anonymes
rongées par les luttes de pouvoir insidieuses, le crime organisé
et la corruption… Historiquement, Hammett peut également
se voir attribuer la paternité de toute une école, littéraire
d’abord (Raymond Chandler (4), James Cain, Mickey Spillane…)
puis également cinématographique, les frères Coen
le revendiquant comme une influence majeure, au point de faire référence
à son univers dans plusieurs films, voire même de l’adapter
assez fidèlement avec Miller’s Crossing,
mais nous y reviendrons. Indirectement, on peut également considérer
qu’avec l’adaptation par John Huston du Faucon
Maltais en 1941, Dashiell Hammett est le père, par
l’intermédiaire d’un Sam Spade ayant les traits d’Humphrey
Bogart, de l’archétype cinématographique du détective
privé. Sans en être un, Ned Beaumont possède cependant
un certain nombre de caractéristiques communes avec cet archétype
du détective, principalement cette continuelle impassibilité
de façade qui cache pourtant l’hyperactivité intellectuelle
d’un personnage en constante analyse (cherchant, tel un joueur
d’échec, à anticiper les actes de ses adversaires).
La clé de verre est d’ailleurs, plus encore qu’un
roman policier, l’histoire de l’indéfectible –
mais intense – amitié entre deux hommes très différents,
le mutique, discret et cérébral Ned Beaumont, et le gouailleur,
séducteur et musclé Paul Mudvig, opposition (ou complémentarité)
bien rendue dès les premiers instants du film d’Heisler
par la présence tout en physique de Brian Donlevy dans le rôle
de Paul, et la rigidité contenue d’Alan Ladd dans celui
d’Ed.
Quand
la Paramount décide d’ailleurs de mettre en chantier cette
deuxième version cinématographique de La clé
de verre - après celle de Frank Tuttle, en 1935, avec
George Raft dans le rôle de Beaumont - c’est d’ailleurs
moins pour mettre en valeur le travail d’Hammett, pourtant popularisé
par le film de John Huston, que pour capitaliser sur la célébrité
naissante de Ladd, et l’alchimie du couple formé avec Veronica
Lake, suite au succès de Tueur à gages
(This Gun for Hire – 1942, également réalisé
par Frank Tuttle). Il s’agit alors du couple le plus « chaud
» d’Hollywood, et l’intrigue du roman d’Hammett
est d’ailleurs modifiée (5) pour multiplier leurs apparitions
– si possible en commun. Ainsi, alors que dans le roman d’Hammett,
Mudvig est dès le départ amoureux de Janet Henry, laquelle
n’intervient ensuite qu’à mi-roman, la scène
d’ouverture du film de Heisler les fait se rencontrer –
Beaumont étant présent – pour dévoiler le
charme revêche (et déjà fatal) de Janet/Veronica
Lake. Quelques scènes plus tard, le scénariste Jonathan
Latimer (6) ajoute une scène de dîner chez les Henry, à
laquelle se joint Ed/Alan Ladd, créant dès les premières
minutes de l’œuvre ce triangle amoureux, omniprésent
durant le film, et qui n’apparaît que dans les dernières
pages de l’œuvre d’Hammett. Afin de mettre le plus
en valeur possible leurs deux stars, les producteurs adaptent également
leurs personnages à leurs mythologies propres. Sous les traits
de Veronica Lake, dans son registre de mystérieuse séductrice,
le regard caché par ses cheveux, Janet est ainsi un personnage
plus présent et résolument moins fragile que son homologue
de littérature, tandis que Ladd compose, avec son charme propre,
un Beaumont plus aimable, moins cynique, moins cruel mais aussi moins
tourmenté (7) que celui du roman. Enfin, la fin du livre est
modifiée de manière à recomposer le couple vedette
qui n’aura cessé de se déchirer durant le film,
puisque l’ambiguïté qui demeure dans les dernières
lignes du roman est totalement évacuée ici, les tourtereaux
bénéficiant même de la bénédiction
de Madvig.
Malgré ces compromis de production, La clé de
verre reste par bien des points fidèle à l’esprit
éminemment subversif d’Hammett, et arrive tout de même
à surprendre par son aptitude à contourner les codes de
censure pour demeurer une œuvre provocante au sous-texte sexuel
souvent ambigu. Nous avons déjà parlé du triangle
amoureux (accentué lors de la scène à l’hôpital
par le jeu des regards) et de l’étrange intensité
de la relation Madvig/Beaumont (une espèce de vieux couple (8),
chacun étant jaloux et possessif), mais le film va encore plus
loin, principalement dans le traitement de deux sous-intrigues. La première
scène qu’il faut évoquer à ce sujet, située
aux deux-tiers du film, est une scène d’adultère
affiché, qui a lieu lors de la réunion nocturne dans la
maison du patron de presse Matthews. A la fin de la scène, alors
que tous les protagonistes présents sont sur le point de rejoindre
leurs quartiers, M. Matthews, humilié par Beaumont, demande à
son épouse, celle-ci manifestement sous le charme de Beaumont,
de l’accompagner se coucher. Mme Matthews ne daigne même
pas répondre, trinque sensuellement avec Beaumont et se rapproche
ostensiblement de celui-ci. M. Matthews s’en va alors, «la
queue entre les jambes», et Heisler enchaîne, par un fondu
appuyé, sur des bûches de bois consumées dans l’âtre.
Par un panoramique latéral, on découvre alors Beaumont
allongé sur Mme Matthews, celle-ci l’interrogeant langoureusement,
en levant à peine son verre, d’un «Should we
have another ?» pour le moins équivoque…
La
seconde relation étonnamment tolérée par la censure
concerne les rapports homosexuels, voire même incontestablement
sadomasochistes, qu’entretiennent Ed et Jeff, un homme de main
brutal et simple d’esprit. Pour faire simple, lors de leurs premières
rencontres, Jeff a passé Ed à tabac, dans des scènes
d’une grande violence d’ailleurs, et pourtant celui-ci revient
constamment à la charge, comme s’il en redemandait (9).
Jeff se régale alors, donnant des petits noms « affectueux
» à Ed, multipliant les remarques à double-sens
(du genre, « Oh, I don’t get to smack baby ? »,
to smack pouvant par se traduire par gifler comme par embrasser), cherchant
à le rabaisser ou à l’humilier, cette ambiguïté
étant dès le départ alimentée par le contraste
entre la virilité de la brute épaisse (formidablement
interprété par William Bendix, qui deviendra un second
rôle récurrent des films avec Alan Ladd) et la finesse
presque féminine des traits d’Alan Ladd. Leur dernière
scène ensemble, dans laquelle un Jeff ivre emmène Ed (qu’il
appelle Cuddles, littéralement Câlins) « dans
sa petite chambre », pour y devenir extrêmement tactile,
la main de Beaumont astiquant durant tout le début de la scène
le goulot d’une bouteille, atteint un somment d’intensité,
nerveuse comme physique, duquel Ed sortira vainqueur, ayant réussi
à faire de Jeff son esclave, ‘sa chienne’ pourrait-on
même dire…
On
le voit, malgré les contraintes de production ou d’adaptation,
Jonathan Latimer, au scénario, et Stuart Heisler, avec une réalisation
souvent fonctionnelle mais toujours rythmée – ce qui est
la moindre des choses pour cet ancien monteur d’Henry Hathaway
ou de King Vidor – loin d’avoir trahis l’œuvre
littéraire, réussissent une adaptation de l’univers
d’Hammett, en se permettant pour enrichir leurs choix narratifs
certaines libertés habiles vis-à-vis des personnages du
roman. Par exemple, Opal Matvig, fille de Paul dans le roman, devient
sa sœur dans le film, créant ainsi une symétrie dans
les relations amoureuses (Paul Madvig/Janet Henry et Opal Madvig/Taylor
Henry) qui sera déséquilibrée par la mort de Taylor
et justifiera en quelque sorte la volonté de revanche d’Opal.
On peut également mentionner la création du personnage
de Nick Varna, compromis inspiré entre deux personnages du roman.
Mais malgré cette réussite, il est permis de considérer
qu’avec Miller’s Crossing, qui opère
un mélange entre La Moisson rouge et La Clé
de verre (Tom Reagan/Gabriel Byrne et Leo O’Bannion/Albert
Finney endossant les rôles respectifs de Ned et de Paul), les
frères Coen, s’ils ont pris plus de liberté avec
l’intrigue, restituent encore mieux l’essence et l’esprit
‘hammettiens’, en ménageant la subversion ou l’ambiguïté
déjà évoquées, mais en respectant par ailleurs
certains éléments fondamentaux édulcorés
voire évacués du film d’Heisler. Nous avons déjà
mentionné le défaut de cynisme, de cruauté mais
aussi de faiblesse du Beaumont d’Alan Ladd, aspects que l’on
retrouve bien mieux exprimés chez Reagan, mais il faut également
parler du cadre général de ces intrigues. Chez Hammett,
si elle demeure indéfinie, la ville – surnommée
Poisonville dans La moisson rouge – est un lieu vulgaire,
corrompu et agressif, et les rares occasions de la quitter offrent des
respirations aux personnages (rôle que joue la forêt de
Miller’s Crossing, en plus de son essentielle dimension onirique).
Dans La clé de verre le roman, Ed Beaumont va à
New York pour retrouver Bernie le bookmaker. Dans le film, s’il
menace de partir, il reste jusqu’à la dernière scène,
ne serait-ce que le court trajet en voiture, sous la pluie, pour rejoindre
la maison des Matthews. Mais, plus important encore, le film d’Heisler
peine à définir la raideur de la corde sur laquelle marche
Beaumont, tant il est évident que, par vocation et quoiqu’il
arrive, le couple Ladd/Lake sera à la fin reconstitué.
A l’inverse, dans Miller’s Crossing comme
dans la plupart des romans d’Hammett, l’accent est constamment
mis sur les risques de cette manipulation qui consiste à volontairement
engendrer la confusion pour mieux anticiper les choses, avec l’incertitude
des conséquences (le happy-end étant d’ailleurs
rarement de mise, nous avons parlé de l’ambiguïté
de la fin du roman, absente du film d’Heisler). Joel Coen citant
d’ailleurs Hammett dans le livre de John Richardson (10) expliquait
que tout reposait sur cette idée : « En provoquant
les choses, on peut gérer les conséquences. Et, parfois,
il en résulte quelque chose d’exploitable »,
tout étant dans le parfois. Tom Reagan va ainsi délibérément
pousser les tensions (au passage bien plus multiples et complexes que
dans le film d’Heisler) à leur paroxysme, comme le Ned
Beaumont du roman, avec le risque de tout détruire… Malgré
tout, le simple fait de comparer La Clé de verre
(commande de studio destinée avant tout à mettre en valeur
le couple Ladd/Lake) et Miller’s Crossing (film
d’auteur dont la vocation première était de restituer
avec déférence l’esprit d’Hammett) suffit
à prouver la réussite d’une œuvre passionnante,
efficace comme toute adaptation d’Hammett se doit d’être
(sur les 80 minutes du film, chaque plan est ou narrativement utile
ou symboliquement signifiant), mais également d’une grande
modernité dans sa capacité à restituer cet esprit
ambigu, subversif et cynique qui fait de Dashiell Hammett l’un
des écrivains (et pas seulement policiers) les plus importants
du siècle.
(1)
La clé de verre, Dashiell Hammett – Folio policier,
traduction de P.J. Herr, Renée Vavasseur et Marcel Duhamel
(2) Mais qui ne figure pas dans l’adaptation cinématographique
de 1942, le titre de l’œuvre n’étant dès
lors – fort mal – justifié que par une réflexion
anodine d’Opal Madvig au début du film.
(3) Dans Jon Tuska, The Detective in Hollywood - Doubleday
(4) Auquel on doit cette jolie phrase, assez représentative du
tournant presque idéologique des années 30 : «
[Hammett] took murder out of the Venetian vase and dropped it into the
alley... [He] gave murder back to the kind of people who do it for a
reason, not just to provide a corpse; and with means at hand, not with
handwrought dueling pistols, curare, and tropical fish »
(Hammett a sorti le crime de son vase vénitien et l’a flanqué
dans le ruisseau… Il a rendu l'assassinat entre les mains de gens
qui le commettent avec un mobile et non pour fournir un cadavre à
l'auteur ; et qui le commettent avec les moyens dont ils disposent,
non avec des pistolets de duel ciselés, du curare ou des poisons
tropicaux)
(5) Elle l’avait déjà été, par nécessité
vue la complexité des intrigues, dans la version de 1935, avec
notamment la création du personnage de Taylor Henry, seulement
évoqué dans le roman et alors joué par Ray Milland
(6) Par ailleurs lui-même un écrivain hardboiled de talent,
qui, tout en étant très respectueux du style d’Hammett
– certains dialogues sont recopiés du roman -, n’hésite
pas à ajouter sa patte de dialoguiste, avec parfois une grande
efficacité ; notamment ce délicieux « for some
obscure reason, I think you’re very nice » murmuré
avec ce qu’il faut de provocation par Janet à Ed
(7) Toute sa dépendance au jeu et son besoin d’argent ont
été évacués avec l’intrigue du bookmaker
Bernie et le meurtre des frères West qui occupent la première
moitié du roman.
(8) Ed commente les chaussettes de Paul, lui rattache ses boutons en
pleine conversation…
(9) Une autre constante du héros hammettien étant de ne
quasiment jamais avoir recours à la violence, mais de la subir
abondamment…
(10) The Joel and Ethan Coen Story, John H. Richardson –
Paul A. Woods, Plexus