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Filmographie (très)
sélective d’Harry Langdon (1884-1944) *
Courts métrages
All night Long (Harry Edwards, 1924)
Cat’s meow (the) (Roy del Ruth, 1924)
Feet of mud (Harry Edwards, 1924)
Smile please (Roy del Ruth, 1924)
Sea squawk (the) (Harry Edwards, 1925) Longs
métrages
Strong man (the) (Frank Capra, 1926)
Tramp, tramp, tramp (Harry Edwards, 1926)
Long Pants (Frank Capra et Harry Langdon, 1927)
His first Flame (Harry Langdon, 1927)
Chaser (the) (Harry Langdon, 1927)
Three’s a crowd (Harry Langdon, 1927)
Heart trouble (Harry Langdon, 1928 – film perdu)
*Ne sont pas comptabilisés ici les nombreux films parlants
auxquels il a participé. |

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Il
est des personnalités qui posent problèmes
aux historiens du cinéma. Des artistes dont l’œuvre
supporte mal les taxinomies, et dont l’iconoclasme
sauvage implique la réécriture de tout un
pan de l’histoire du septième art. Mieux vaut
donc les reléguer dans la case fourre tout des «
atypiques » et autre « freaks » de l’industrie,
plutôt que bouleverser les hiérarchies préétablies.
Un jour, pourtant, un cinéphile curieux et influent
(un Scorsese, un Tavernier, voire un Tarantino) élira
un de ces oubliés mythiques, et tentera d’en
faire la promotion auprès d’un plus large public.
Comique burlesque adulé par la joyeuse troupe des
surréalistes, Harry Langdon est toujours en attente
de réhabilitation. Ils sont nombreux dans son cas.
Des pionniers du burlesque muet, la mémoire cinéphile
n’a retenu que quelques noms (illustres certes). A-t-elle
retenu les meilleurs ? Dans la majorité des cas…oui.
Comme vous, je suppose, j’échangerais volontiers
l’intégrale de Snub Pollard contre un court
métrage de Chaplin, et malgré toute l’affection
que je porte à cet étonnant Fatty Arbuckle,
je peux admettre sans peine que Buster Keaton, son ex faire-valoir,
l’a surpassé dans tous les domaines.
Par contre l’affaire Langdon me semble d’emblée
plus suspecte. Pourquoi ce besoin de sortir Langdon de l’ombre
? Pourquoi pas un Larry Semon, un Harold Lloyd (retombé
dans limbes de la cinéphilie après avoir été,
à une époque, plus populaire que Chaplin)
ou Fatty Arbuckle justement ?
Parce qu’il me semble qu’à l’instar
de ses contemporains Chaplin et Keaton, Langdon a eu une
descendance – qu’elle se réclame ou non
de lui. Quelque chose de Langdon survit encore, ici chez
Kitano, là chez Kaurismäki ou chez Roy Andersson.
Charlot Malec et Harry
Chaque personnage burlesque est réductible à
un « type » précis. Cela permet notamment
au public d’identifier aisément son héros
favori. D’une simple silhouette il devient également
possible de dégager la « poétique »
d’un auteur.
Prenons Charlot. Pour aller vite, on dira que sa veste étriquée,
ses pantalons trop larges et ses vieilles godasses le placent
d’emblée dans la catégorie des démunis.
Pourtant sa canne et son chapeau d’aristocrate, sa
moustache impeccablement taillée, confèrent
à ce laissé pour compte une dignité
certaine. Son comique se déploie d’ailleurs
bien souvent sur un substrat social. Chaplin/Charlot est
ce héros qui le temps d’une pirouette tourne
en ridicule les nantis d’un monde en voie de déshumanisation.
Keaton, lui, semble personnifier le stoïcisme même.
Buster, ou encore Malec le personnage qu’il s’est
crée, n’hésite pas à aller de
l’avant, affrontant sans sourciller les obstacles
qui se dressent sur son chemin. L’apparent monolithisme
du personnage se retrouve dans la sécheresse d’une
mise en scène qui a fait de la ligne droite son obsession
formelle.
Et puis il y a Harry. Si Langdon est loin d’avoir
signé tous les films dans lesquels il apparaît,
on a pourtant du mal à séparer son jeu, à
proprement parler, de la mise en scène, tant celle-ci
semble inféodée aux mouvements, ou aux hésitations,
du petit homme.
Harry hante littéralement l’écran. Son
visage blanchâtre, sur lequel se dessine un air d’éternel
ahuri, renvoie au teint blafard d’un malade plutôt
qu’à la figure clownesque de l’Auguste.
On a souvent comparé le personnage qu’incarne
Langdon à un somnambule. Il est vrai qu’il
se situe à mille lieues du burlesque frénétique
de Mack Sennett, dont il a pourtant été le
protégé pendant un moment. Plongé dans
une rêverie sans fin, Harry personnifie l’hésitation
même. Il ne bouge pas vraiment, esquisse plutôt
des mouvements improbables, hésite, recommence…puis
abandonne pour retourner dans cet état second qui
le caractérise. Harry n’a pas la morale de
Charlot. Une femme s’évanouit devant lui ?
Le voilà qui prend la poudre d’escampette.
Et contrairement à Buster, il subit plus qu’il
n’agit. Dans The Chaser, il dévale une pente
coincé à l’arrière d’une
automobile. Il s’aperçoit bientôt que
le véhicule n’a pas de conducteur. Après
avoir amorcé une maigre tentative de plongeon, Harry
se ravise et patiente tranquillement à l’arrière,
attendant avec désaffection l’issue de cette
descente sur les chapeaux de roue.
A part, forcement à part, Langdon impose un comique
autre, déstabilisant pour tout dire. Le spectateur
passe parfois, d’une scène à l’autre,
du fou rire le plus intense à l’effroi le plus
glacé. On imagine que trop bien la réaction
du cinéphage des années 20. Après tout
Langdon fait sans doute de Harry l’un des premiers
grands personnages névrosés de l’Histoire
du cinéma comique.
Fétichiste, obsessionnel, narcissique, infantile…Harry
nous réserve toujours des surprises.
Il faut voir Harry Langdon, alors quadragénaire,
incarner sa propre progéniture - un poupon dans un
berceau gigantesque (Tramp, Tramp, Tramp), ou jouer les
garçons en culotte courte prisonniers du domicile
parental (Long pants), pour mesurer l’étendue
des dégâts.
Langdon n’a pas laissé beaucoup de témoignages
écrits. Ses proches collaborateurs évoquaient
un clown triste aux tendances suicidaires, un ingénu
ignorant en technique cinématographique – ce
qui ne l’empêcha pas de se diriger lui-même
à quelques reprises, et ce même si ses réalisateurs
attitrés restent Harry Edwards, Roy del Ruth et le
tout jeune Frank Capra, réduits le plus souvent à
un simple travail de technicien (tandis que Langdon mettait
au point les scènes).
Le style langdonien
Malgré
cette relative incompréhension du matériau
cinématographique, et malgré la présence
d’un réalisateur « professionnel »
aux manettes, Langdon a su mettre au point dans ses films
un système esthétique cohérent, reconnaissable
entre mille. Il joue souvent sur la durée, sur l’étirement
des plans, comme si la passivité dans laquelle se
complaît son personnage contaminait la structure formelle
dans laquelle il évolue. Cette science du rythme
(instinctive ou réfléchie ? Impossible de
se prononcer avec certitude) lui permet de moduler la tonalité
d’une séquence, ou d’une scène,
contraignant ainsi son spectateur à passer par divers
stades émotifs.
Prenons la scène emblématique de Long Pants.
Alors qu’il s’apprête à se marier,
Harry tombe éperdument amoureux d’une mystérieuse
étrangère. Au point de projeter d’assassiner
sa future épouse ! Une courte scène fantasmée
– d’une beauté spectrale inouïe
– nous montre même Harry passer à l’acte.
Quelques scènes plus tard, Harry tente de réaliser
ce fantasme meurtrier. Il emmène sa future épouse
dans un bois reculé. Contrairement à la scène
rêvée, cette séquence de la tentative
de meurtre – peut être celle qui illustre le
mieux la singularité de ce cinéma –
traîne, se prolonge encore et encore. Le couple entame
sa balade : nous sommes dans l’Aurore, de Murnau.
Harry tente de camoufler le revolver à sa femme :
nous revenons au burlesque, à l’absurde. Puis
nous frémissons à nouveau de peur lorsque
s’ébauche une bien curieuse partie de cache-cache.
Craignons-nous pour la vie de son épouse, où
appréhendons-nous qu’elle le surprenne l’arme
à la main ? Toujours est-il que nous ne sommes pas
au bout de notre peine. Au « moment clé »
le burlesque refait surface : sous les traits d’un
fer à cheval, puis d’un piège à
loup qui se referme sur le mollet du « pauvre »
Harry…
Chez Langdon il n’est donc pas rare que rire se mue
en grimace, et que la mélancolie nous foudroie en
plein gag burlesque.
Langdon aujourd’hui
Et si Langdon était l’inventeur de la «
comédie dépressive » ? Après
tout on riait des névrosés bien avant Woody
Allen ou Roy Andersson. Quant à Kitano, il n’est
pas l’inventeur de ce « rire triste »
qui permet de nous confronter à l’absurdité
du monde. C’est malin, on croyait tous que Kitano
descendait de Keaton, voire de Chaplin, et voilà
qu’on se rend compte qu’il pourrait aussi bien
tenir de Langdon ! Pour ça il suffit de se souvenir
de cette scène d’Hana-Bi, ou Nishi –
le personnage principal – tente en vain de figurer
sur la même photo que sa femme, ou il n’y a
qu’à se pencher de plus prés sur le
héros lunaire, et éternel rêveur, de
Jugatsu…
Les exemples abondent. Mais mieux vaut s’arrêter
là. Certes comme Langdon, Kitano prétendait,
au moins au début de sa carrière, ne rien
connaître au cinéma, certes, comme Langdon,
il est réputé pour ses tendances suicidaires…mais
il ne faudrait pas pousser le bouchon trop loin. Kitano
n’a sans doute jamais entendu parler de Long Pants,
Andersson a sûrement d’autres chats à
fouetter que de citer Langdon dans ses propres œuvres.
Ce qui importe c’est que d’autres cinéastes
poursuivent – sans le savoir - ce qu’il a inauguré,
dans ses courts métrages tragiquement drôles,
et dans ses longs métrages drôlement tragiques.
Ce qui importe aussi, c’est qu’aujourd’hui
– paradoxalement – grâce à ces
cinéastes de la comédie de la cruauté,
de l’humour noir et pince sans rire, le public (qui
a digéré depuis longtemps cette tendance dépressive
du comique, et qui est de plus en plus friand du mélange
des genres) est enfin près à recevoir le cinéma
langdonien. Pourvu qu’on le lui offre…
Langdon en DVD
Bonne
nouvelle ! Le DVDphile a aujourd’hui la possibilité
de découvrir quelques chefs d’œuvres de
Langdon. Encore faut-il qu’il possède un lecteur
DVD multizone, et qu’il soit près à
casser sa tirelire !
Edité par Image entertainment, la Slapstick encyclopedia
réunit des dizaines d’heures de courts métrages
signés par les héros de l’age d’or
Burlesque. L’occasion de confronter les films de Langdon
à ceux des ses concurrents directs.
La pièce de résistance
reste tout de même le Harry Langdon…the forgotten
clown également édité par Image. Ce
DVD comprend trois longs métrages mythiques dotés
de bons masters : The strong man (Frank Capra, 1926), Tramp,
tramp, tramp – connu en France sous le titre Plein
les bottes (Harry Edwards, 1926) et Long Pants (attribué
à Frank Capra mais achevé par Langdon lui-même,
1927). Les films sont présentés dans leur
format d’origine. Aucun supplément à
se mettre sous la dent, mais inutile de faire la fine bouche,
le DVD reste le moyen le plus fiable de découvrir
ces merveilles dans de bonnes conditions.
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