Henri-Georges Clouzot est né en
1907, à Niort. Il se passionne très tôt
pour les métiers du spectacle, et il se dirigera
tout naturellement vers le cinéma.
Clouzot circule sur les plateaux, rencontre des personnalités,
et devient rapidement un ‘spécialiste’
du scénario. Il signe ainsi de nombreuses œuvres
tournées par d’autres, comme Le duel
(réalisé par Pierre Fresnay), Les inconnus
dans la maison (de Henri Decoin) ou encore Le dernier
des six (signé Georges Lacombe),
un film qui va être déterminant pour les débuts
de Clouzot en tant que cinéaste. En effet, Pierre
Fresnay joua dans Le dernier des six le personnage
du commissaire Wens, créé par l’auteur
de romans policiers S. A. Steeman. Suzy Delair, elle, interprétait
la compagne du commissaire, Mila Malou. Ainsi, Clouzot écrivit
un second scénario mettant en scène le duo,
L’assassin habite au 21 (toujours inspiré
d’un roman de Steeman), et cela devint son premier
long-métrage, en 1942. De nombreux comédiens,
qui reviendront régulièrement dans les films
de Clouzot, se bousculent déjà dans cet excellent
film policier remarquablement écrit ; Pierre Larquey
et Noël Roquevert, par exemple.
Clouzot et Suzy Delair vont vivre ensemble plusieurs années.
La comédienne jouera d’ailleurs une seconde
fois sous la direction du cinéaste. Mais elle est
absente de la prestigieuse distribution du deuxième
film de Clouzot, qui sort en 1943 : Le corbeau.
Cette
œuvre va causer beaucoup de soucis à son auteur,
à tel point qu’il ne pourra plus tourner jusqu’en
1947. En effet, le film est tourné pour la firme
allemande ‘Continental’, et l’on va bien
vite accuser Clouzot de collaboration, surtout vu la noirceur
du traitement imposé au film. Si L’assassin
habite au 21 privilégiait l’intrigue policière,
Le corbeau se focalise plus sur l’étude
d’un milieu (en l’occurrence un petit village
de France) et sur la psychologie des personnages. Depuis
longtemps, heureusement, le film de Clouzot est perçu
comme il doit l’être, à savoir une œuvre
majeure du cinéma français des années
40, en même temps qu’une analyse psychologique
d’une rare intelligence.
Assez
curieusement, les trois premiers films de Clouzot appartiennent
à un même genre, alors que le cinéaste
se diversifiera par la suite assez fréquemment dans
ses choix artistiques. Le film qui clôt donc cette
trilogie policière est le magistral Quai des
Orfèvres (qui sort en 1947). Ce dernier est
presque une compilation des deux opus précédents
: une intrigue policière très travaillée,
doublée d’une étude psychologique de
personnages très profonde. Suzy Delair est de retour,
dans un rôle proche de celui de Mila Malou. Bernard
Blier et Louis Jouvet se partagent les rôles principaux.
Le milieu du spectacle, qui a un temps intéressé
Clouzot, sert de toile de fond à l’intrigue,
qui est adaptée d’un autre roman de Steeman,
intitulé au départ ‘Légitime
défense’. Comme d’habitude, des dialogues
flamboyants servent un film parfaitement maîtrisé,
qui obtient le prix de la meilleure mise en scène
au festival de Venise en 1947.
Profitant du fait qu’il peut à nouveau tourner
en toute liberté, Henri-Georges Clouzot enchaîne
l’année suivante avec Manon (adapté
du roman de l’abbé Prévost). Le film
fait moins de bruit que les précédents, le
ton est différent, et ce sont de jeunes acteurs que
dirige cette fois le réalisateur dont la réputation
‘tyrannique’ commence déjà à
se répandre (ne citons pour exemple que la claque
qu’il administra à Bernard Blier pendant le
tournage de Quai des Orfèvres). Ainsi, Cécile
Aubry et Serge Reggiani se partagent l’affiche du
film.
Clouzot avait réalisé
un premier et unique court-métrage en 1931, intitulé
La terreur des Batignolles. Il revint une deuxième
et dernière fois à ce format de film avec
l’œuvre collective Retour à la vie,
qui sort en 1949. Clouzot signe le segment Le retour de
Jean avec dans le rôle principal Louis Jouvet. C’est
presque l’histoire la plus sombre des cinq récits
qui composent le film. Depuis ses débuts dans la
mise en scène, le réalisateur se distingue
par une vision très noire et pessimiste de la nature
humaine. Ce court essai ne fait pas exception à la
règle. Ce qui en revanche, ne sera pas le cas du
long-métrage suivant, qui arrive sur les écrans
en 1950, et qui surprend plus d’un amateur du cinéma
de Clouzot.
Miquette
et sa mère, le cinquième film de Henri-Georges
Clouzot est non seulement une sorte de parenthèse
artistique dans la carrière du réalisateur,
mais il s’agit très certainement de son film
le plus impersonnel et le moins intéressant. Bourvil
y tient un rôle important, alors qu’il n’est
pas encore totalement connu du grand public. Louis Jouvet,
pour la dernière fois, tourne sous la direction de
Clouzot, aux côtés de Danièle Delorme
et Saturnin Fabre. Ce film est une comédie, qui ne
sera pas un succès, et qui ne restera pas dans les
annales (c’est certainement le film le moins connu
de Clouzot, ce qui, honnêtement, se comprend).
De nombreux changements vont s’opérer dans
la vie et l’œuvre du cinéaste en ce début
des années 50 : tout d’abord, il s’est
séparé d’avec Suzy Delair, et il se
marie en 1950 avec Vera (d’origine brésilienne),
que tout le monde connaîtra par la suite en tant que
comédienne sous le nom de Véra Clouzot.
Leur voyage de noce au Brésil sert de prétexte
à un nouveau film pour Clouzot, mais il ne pourra
mener ce projet à bien. Il écrira en revanche
un livre, ‘Le cheval des Dieux’.
Les projets avortés ne s’arrêtent pas
là : l’adaptation du roman de Vladimir Nabokov,
‘Chambre obscure’, a longtemps obsédé
Henri-Georges. Mais il ne mènera jamais à
bien ce film, comme – hélas – tant d’autres.
L’exotisme
brésilien aura probablement marqué Clouzot,
car c’est un vrai film d’aventures qu’il
réalise finalement en ce début de décennie.
Le salaire de la peur est adapté d’un
roman de Georges Arnaud, et l’exposition du film,
qui dure près d’une heure - l’action
ne démarrant réellement qu’au bout de
ce temps de ‘préparation’ – nous
montre un autre monde que celui qui était dépeint
dans les précédents opus du cinéaste.
Un point commun, cependant : la vision pessimiste et désespérée
de Clouzot. Les perspectives d’avenir des personnages
sont tellement réduites qu’ils vont se lancer
dans une mission suicidaire : véhiculer sur des routes
chaotiques des centaines de litres de nitroglycérine.
Yves Montand et Charles Vanel vont participer à l’aventure.
Le film est un énorme succès et remporte le
Grand Prix à Cannes en 1953. La réputation
de Clouzot n’est plus à faire : après
un ‘passage à vide’, il revient avec
une œuvre qui reste aujourd’hui une référence.
C’est désormais l’une des valeurs sûres
du cinéma français. Et son film suivant ne
va faire que consolider ce statut.
Véra Clouzot avait
déjà le premier rôle féminin
dans Le salaire de la peur : elle obtient carrément
le premier rôle dans Les Diaboliques, adapté
du roman du tandem Boileau-Narcejac, auteurs ayant inspiré
à Hitchcock son film Vertigo. En même
temps qu’un retour aux sources (le film policier),
Clouzot signe sa dernière œuvre à énigme
policière, et transcende le genre en infligeant un
traitement fantastique au récit.
Simone Signoret (qui a gardé par la suite un souvenir
très mitigé de son travail avec Clouzot) partage
la vedette avec l’épouse du cinéaste.
Côté masculin, on retrouve Charles Vanel et
l’excellent Paul Meurisse, dans un rôle ignoble
où il fait merveille. Michel Serrault fait lui aussi
partie de la distribution. Pour l’anecdote, l’un
des enfants de l’école n’est autre que
le tout jeune Johnny Halliday. Après ce film, Clouzot
va réaliser des œuvres qui vont progressivement
s’éloigner du classicisme qui était
le sien sur la plupart de ses productions. C’est que
le souci d’exigence et de perfection du réalisateur
va le pousser à rechercher dans la forme-même
des longs-métrages des nouvelles méthodes
de mise en scène et de narration.
La première étape
de cette nouvelle direction prise par Clouzot, c’est
Le mystère Picasso, en 1956. Pour la première
fois, ce n’est pas une fiction, mais bel et bien un
documentaire, que le cinéaste tourne, en présence
de son ami et complice de travail Pablo Picasso. Durant
un peu plus d’une heure, Clouzot filme le peintre
au travail, devant ses toiles blanches, qui se remplissent
au fur et à mesure que le pinceau s’agite.
Ce film marque la première incursion du cinéaste
dans le domaine de la couleur : certaines séquences
restent en noir et blanc, mais d’autres, en couleurs,
permettent d’apprécier à sa juste valeur
le travail de Picasso.
Le film est récompensé à Cannes. Clouzot
se distingue dans un nouveau genre.
Le réalisateur poursuit sa quête d’originalité
: il s’intéresse un temps au roman de Franz
Kafka, ‘Le procès’ (Orson Welles n’a
pas encore réalisé sa version de l’histoire).
Il laissera de côté ce projet, mais l’ombre
de l’écrivain tchèque planera sur la
nouvelle réalisation de Clouzot, qui sort en 1957
: Les espions.
Adapté
d’un roman, Les espions est une œuvre
qui porte bien son titre, car ce sera en effet la seule
incursion du cinéaste dans le genre de l’espionnage.
Et le moins que l’on puisse dire, c’est que
son film ne ressemble à aucun autre. Pour commencer,
une curieuse distribution – internationale –
sert le film : Gérard Séty, Curd Jurgens,
Peter Ustinov, Véra Clouzot (qui apparaît pour
la dernière fois dans un film de son mari), et bien
d’autres… toute l’histoire baigne dans
une ambiance bizarre, insolite, et comme toujours, les dialogues
sont très travaillés. La fin ouverte (ce qui,
avec Les Diaboliques, est presque devenu une marque
de fabrique, que l’on retrouvera une nouvelle fois
dans le dernier film du réalisateur) renforce le
caractère étrange du récit, et, si
l’on peut être un moment désorienté
par le style de Clouzot, il faut avouer que son film n’en
est pas pour autant raté, bien au contraire : c’est
l’un de ses titres les plus méconnus que le
public et les cinéphiles se doivent de (re)découvrir.
Henri-Georges Clouzot s’est
fait beaucoup d’amis tout au long de sa carrière,
au fil de ses rencontres : ainsi, il garda contact avec
Picasso. Du côté des écrivains, il sympathisa
avec le créateur de Maigret, Georges Simenon. Ensemble,
ils projetèrent de travailler sur un film, mais le
projet n’a pas abouti, hélas. Un scénario,
signé Simenon, existe cependant, intitulé
‘Strip-tease’.
Il faut attendre 1960 pour que Clouzot daigne nous livrer
un nouveau film, qui, s’il n’ajoute rien d’essentiel
à son œuvre déjà riche, a au moins
le mérite d’offrir à Brigitte Bardot
son rôle sans doute le plus intéressant au
cinéma. Il s’agit de La vérité.
Certains
habitués des films de Clouzot s’y retrouvent
: Charles Vanel, Paul Meurisse (qui a pourtant de gros problèmes
d’entente avec le réalisateur). Le principal
rôle masculin est confié au jeune Sami Frey
(Jean-Paul Belmondo fit toutefois des essais pour le rôle
en question). Le tournage a beau être plus calme que
les précédents dirigés par Clouzot,
le film n’en sort pas moins accompagné d’une
triste série d’événements : Bardot
fait une tentative de suicide, et Véra Clouzot, de
santé fragile, souvent déprimée, meurt
d’une crise cardiaque en décembre 1960.
La vérité est en compétition
aux Oscars pour le titre de meilleur film étranger.
Les Américains ont à plusieurs reprises essayé
de ‘récupérer’ Clouzot, mais ce
dernier s’est toujours refusé à céder
: il se juge libre de faire ce qu’il veut en France,
il estime qu’il perdrait probablement sa liberté
de création artistique outre-Atlantique. Il n’a
peut-être pas tort.
La nouvelle décennie qui débute va être
assez sombre pour Clouzot, et elle marquera la fin prématurée
de sa carrière cinématographique.
Dès 1962, le réalisateur
travaille sur un nouveau film, probablement le plus ambitieux
de sa carrière : il s’intitule L’Enfer.
Des mois de travail acharné sur l’image et
le son vont avoir raison de la santé du cinéaste.
Il engage Romy Schneider et Serge Reggiani, qui, tombé
malade, est remplacé par Jean-Louis Trintignant.
Les essais d’éclairage se multiplient sur le
visage d’une Romy Schneider étranglée
par de mystérieuses mains. Clouzot cherche des idées
de raccords visuels complètement révolutionnaires,
il pense certainement tenir, avec ce film sur la jalousie
qui vire à l’obsession et à la paranoïa,
son ‘chef-d’œuvre’, un film totalement
nouveau et avant-gardiste.
Hélas, Henri-Georges Clouzot est à son tour
victime d’une attaque cardiaque. Ne pouvant plus,
par la suite, être assuré dans de bonnes conditions,
le cinéaste est contraint d’abandonner L’Enfer.
Des rushes du tournage avorté subsistent, et Claude
Chabrol a finalement tourné une version du scénario
de Clouzot en 1993, avec François Cluzet et Emmanuelle
Béart.
A moins de soixante ans, Clouzot a tourné dix des
onze films qu’il nous a laissés, et il se retrouve
condamné à l’inactivité.
Finalement, c’est
là où on ne l’attend pas que le réalisateur
va frapper : il se lance tout d’abord dans la photographie
; il prépare un album de nus, mais, comme bon nombre
de projets cinématographiques, ce nouveau travail
n’aboutit pas.
En revanche, le démon de la caméra le reprend
assez vite, et c’est pour la télévision
que Clouzot tourne, en 1966 et 1967, cinq concerts de Karajan
interprétant de grandes symphonies classiques. Là
encore, le cinéaste et le chef-d’orchestre
se connaissent, et c’est dans un climat de complicité
que s’effectue ce travail.
Les années 60 sont également dures pour Clouzot
dans un autre ordre d’idée : son statut de
réalisateur ‘classique’ (qui le définit
assez mal, quand on y regarde de plus près) est sévèrement
attaqué (comme d’autres cinéastes, Clouzot
n’ayant pas été le seul en cause) par
la Nouvelle Vague, qui grandit en importance et en impact
auprès du public au fil de la décennie.
L’image de Henri-Georges Clouzot qui se répand
alors est celle d’un cinéaste dépassé,
démodé, spécialiste du film de studio,
qui n’a plus sa place dans le paysage cinématographique
du moment.
Clouzot
parvient malgré tout à débuter le tournage
de La prisonnière (basé sur un scénario
original, tout comme La vérité et
L’Enfer) en 1968. Mais des problèmes
de santé et un contexte politico-socio-culturel agité
vont retarder la sortie du film, qui se fera malheureusement
dans l’indifférence générale.
Cette dernière œuvre, en partie autobiographique
(Laurent Terzieff joue un photographe), est un ‘ersatz’
de ce qu’aurait pu être L’Enfer.
C’est le premier et unique film de Henri-Georges Clouzot
qui a été intégralement tourné
en couleurs.
Le comédien Bernard Fresson tient un rôle important
dans ce film, sorte de testament cinématographique
qui se révèle au final assez pervers, torturé
(à l’image de son auteur), et original dans
sa forme comme dans son contenu. Mais on sent aussi une
maîtrise moins exigeante de la part de Clouzot. Nous
sommes malgré tout bien loin des œuvres magistrales
auxquelles il nous avait habitué.
Contrairement à
d’autres cinéastes, Henri-Georges Clouzot ne
tourna plus aucun film durant les neuf dernières
années de sa vie. Ce ne furent pourtant pas les projets
qui lui manquèrent, apparemment, mais il ne reprit
jamais le chemin d’un plateau de cinéma.
Il mourut en 1977, laissant Inès, la femme qu’il
avait épousée peu de temps après le
décès de Véra, seule.
L’image très répandue que l’on
a de Clouzot aujourd’hui est celle d’un réalisateur
qui a toujours été fasciné par le côté
obscur de l’âme humaine. Non dépourvus
d’humour, ses films n’en furent pas moins presque
à chaque fois une vision désespérée
et pessimiste de la condition humaine. Le cinéma
de Clouzot a pu, par sa justesse, déranger beaucoup
de monde (ne fut-ce pas le cas du Corbeau, finalement
?), mais de ce fait, il faut lui reconnaître une grande
intelligence ainsi qu’une certaine clairvoyance par
rapport à ses semblables. Et Clouzot n’était
pas seulement intelligent : il fut l’un des plus grands
metteurs en scène français du 20ème
siècle, mettant à profit toutes les techniques
possibles et imaginables du cinéma pour tenter de
faire ‘autre chose’. Seule ombre au tableau
: le destin en a parfois décidé autrement.
Un dossier de John
Anderton