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Cette image là, seule une poignée de spectateurs français a pu la découvrir en mars 1975 dans l'unique salle parisienne qui projeta le film lors de sa sortie. Le distributeur hexagonal ne prit même pas la peine d'éditer la moindre affiche pour le promouvoir. Deux ans plus tôt, l'exploitation aux Etats-Unis fut tout aussi calamiteuse, Universal, sans doute trop frileux, ayant décidé de ne pas soutenir pleinement cette production. Tourné en 1973, aux prémices d'une carrière qui
continue de nous surprendre par son audace et sa longévité,
Breezy marque un virage pour le moins brutal pour Clint
Eastwood alors cantonné aux films de genre cruels et violents.
En signant cette chronique intimiste à la mélancolie inédite,
il délaisse en effet un univers qui a incontestablement fait
de lui une icône précoce du cinéma américain
mais dont la puissance d'évocation a aussi contribué à
forger une image biaisée mais tenace de son coté franc-tireur.
Co-produit via sa société Malpaso, Breezy
est son troisième film. Après un thriller criminel intense
(Un
frisson dans la nuit) et un western fantomatique aux saillies
baroques (L'Homme des hautes plaines), Eastwood, artiste
aux multiples facettes, s'effaçait pour la première fois
devant l'objectif pour revêtir uniquement l'habit de metteur en
scène et prenait par conséquent le contre-pied d'une carrière
basée essentiellement sur son aura d'acteur. Cette décision
peut être considérée comme le fruit d'un hasard
car seul l'obstacle de l'âge l'obligera à confier le rôle
masculin central à William Holden. Cette transition est d'ailleurs
soulignée sous la forme de deux clins d'oeil assez amusants qui
interviennent de manière indirecte dans l'espace diégétique
: l'affiche de L'Homme des hautes plaines épinglée
dans le cinéma où se rendent un soir Frank et Breezy et
une apparition hitchcockienne qui voit Eastwood accoudé à
une rambarde au moment de la promenade des deux amants. Ce tournant n'était visiblement pas du goût de tous. Si
le film fut tout simplement passé sous silence par une grande
partie de la presse de l'époque, solidement attachée à
l'étiquette attribuée de manière hâtive à
l'acteur-réalisateur, il ne fallait pas non plus compter sur
ses plus fervents admirateurs pour le soutenir, trop déconcertés
par cet objet qui semblait ne pas correspondre du tout aux attentes
que suscitait alors leur idole. Bref, peu de voix s'élevèrent
pour défendre ce film, à quelques rares exceptions près,
comme la revue Positif en France, qui, dans une notule aussi brève
que discrète, Breezy préfigurait en effet, vingt ans avant
Sur la route de Madison et son concert de louanges,
la veine sentimentaliste du metteur en scène qui recueille aujourd'hui
tous les suffrages de la critique. Breezy partage avec
ce film la même volonté de transformer, dans une économie
de moyens remarquable, un canevas de départ éculé
en une oeuvre forte et singulière. Par ailleurs, il n'est pas
interdit de voir dans le personnage de Frank Harmon une projection directe
des futures méditations du cinéaste sur la vieillesse,
la fuite irrémédiable du temps et l'urgence de l'engagement
qui en découle. Il est en ce sens intéressant d'observer
qu'Eastwood met à nu William Holden, usé par le poids
des années, de la même façon qu'il le fera des années
plus tard, dans une appréhension bien plus masochiste, avec son
propre corps, ses fêlures et sa fatigue. Le cinéaste est
depuis passé maître dans l'art de filmer l'élégance
d'une ride ou l'éclat d'un visage creusé par le passage
du temps.
En prenant bien soin de s'attacher d'abord à dessiner les contours intérieurs de ses personnages, faits de tensions, de révoltes, mais aussi de désirs, de foi et de liberté, Eastwood, dont l'observation se fait discrète, laisse le temps à cette histoire d'amour hautement problématique sur le papier d'exister. Sa mise en scène se lance précisément en quête d'une incarnation, condition sine qua non pour que soit déjoué ce péril initial. Sa grande force est sans doute de nous faire croire que cette romance va de soi, au delà des différences et des barrières que la construction dramatique va d'ailleurs mettre en lumière en empruntant la voie balisée et classique d'une énumération quasi-méthodique. Dans une marche pondérée, elle va ensuite s'efforcer de réunir ces contraires. Un précepte que l'on pourrait d'ailleurs appliquer à toute l'oeuvre du cinéaste dont le traitement entend ici briser la carapace, faire tomber les masques et laisser parler les peurs les plus profondes pour approcher au mieux ce qui unit les deux membres d'un couple qui se cherche et s'apprivoise. Habitée par un tourment qui n'ose dire son nom, l'histoire du
film est aussi celle d'une lutte intérieure entre le désir
sexuel et amoureux et le retour à la raison réclamé
par la différence d'âge qui sépare les deux amants.
Le récit s'attache à décrire ce combat d'un homme
contre sa propre adversité mais le bloc d'indifférence
affiché initialement par Frank se disloque rapidement devant
l'irrésistible et, masqués par la pénombre, les
corps finissent par s'enlacer pour donner lieu à l'une des séquences
les plus fameuses du long-métrage : de retour chez lui après
une fête, Frank, déçu de trouver la maison déserte,
s'apprête à se coucher et ôte sa chemise, une main
surgit alors de l'obscurité pour se poser sur son torse; le corps
juvénile de Breezy entre dans la lumière et étreint
le physique robuste et défaillant d'un homme qui abandonne enfin
toute résistance. Ces instants charnels frappent par la pureté
de leur composition picturale. Bien avant Jack N. Green ou Tom Stern,
le chef opérateur Frank Stanley, dont la photographie exploite
à merveille les contrastes de lumière du lieu, a parfaitement
su lire les aspirations de son maître d'oeuvre, souvent perspicace
dans le choix de ses collaborateurs. Eastwood, dont la caméra épouse la forme délicate de ses sujets, a toujours manifesté un goût prononcé pour le filmage des corps, non pas dans le rapport sexuel en lui-même, mais en ce qu'ils nous révèlent sur les faiblesses de leurs hôtes. Ici, cette poétique ne cesse de nous dire dans un même temps l'évidence de la relation, comme si ces corps devaient se lier, mais les obstacles, qu'ils soient sociaux ou moraux, nuisent à la simplicité des rapports amoureux. L'improbabilité de la liaison de ces deux destins et la précarité de leurs attaches sont en effet sans cesse rappelées par l'influence néfaste de l'environnement social et de ses représentants qui par sous-entendus et regards incrédules brisent le halo de protection dans lequel baignaient les deux amants. Il faut donc s'en détacher ou se réfugier dans un antre affectif. La grande villa de Frank sur les hauteurs de Los Angeles, qui semblait n'être peuplée que de fantômes, joue précisément ce rôle d'ancrage spatial et temporel. La construction dramatique s'articule sur la possibilité de fin d'errance qu'offre ce refuge à travers les apparitions et les disparitions de Breezy, elles-mêmes déterminées par l'hésitation affective de Frank. Autour d'elle se greffe également la tension entre sédentarité et nomadisme qui a toujours préoccupé le cinéaste dans des oeuvres aussi diverses que Impitoyable, Le Maître de guerre ou Honkytonk Man. Même s'il peut paraître à bien des égards insaisissable, l'édifice eastwoodien affiche une cohérence qui dépasse les simples frontières génériques et les diverses correspondances entre ses films ne manquent pas de nous le suggérer avec insistance. Le sentiment de liberté et d'évasion des obstacles dressés par la société moderne et urbaine émane lui presque exclusivement de ces séquences insouciantes où la nature semble irradier le cadre pour entrer en communion avec ses personnages. L'effet surprenant de cette immersion dans le paysage est obtenu grâce à une variation de focale particulièrement spectaculaire. Ces errements bucoliques, qui par leur empreinte et leur rythme visuels revendiquent leur appartenance au cinéma des seventies, ne sont pas sans rappeler certains passages d'Un frisson dans la nuit dans lequel un couple profitait aussi d'une paix éphémère pour s'épancher au sein d'une nature accueillante.
Quand s’inscrit à l’écran le générique final, une question brûlante se pose : comment cette petite perle a pu échapper à la vigilance de ses contemporains ? On peut légitimement penser que Breezy arrivait
trop tôt pour un inconscient collectif encore profondément
marqué par le Magnum 44 de Harry Callahan d'autant plus que le
polar de Siegel continuait à faire débat au moment de
la sortie du film. Eastwood, lui, était déjà bien
loin de toute cette agitation et commençait, de sa force tranquille,
à prendre en main une carrière qui n'a eu de cesse de
se construire à contre-courant des modes, de brouiller les pistes
et de bousculer les attentes. Voilà sans doute un des enseignements
majeurs de ce parcours singulier, sans doute contrasté, mais
qui affirmait dès son entame une vraie indépendance artistique.
Le film fut exhumé en 2001 en France, à l'occasion d'une ressortie parisienne et fit même l'objet d'une diffusion télévisuelle presque simultanée au Cinéma de minuit animé sur France 3 par Patrick Brion (programmation qui, pour l'auteur de ces lignes, fut le point de départ d'une véritable passion). Cette double visibilité retrouvée avait fini de redorer le blason d'un film resté trop longtemps dans l'ombre. A notre modeste échelle, il nous paraissait important de faire œuvre de réhabilitation en vous invitant vivement à réparer l'injustice dont il a fait l'objet. 1. Positif n°170, p. 73 – 06/75 |
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Son : La piste proposée est le mono d'origine. Même si elle ne s'avère pas toujours parfaitement équilibrée, les conditions d'écoute offertes sont relativement confortables. D'une clarté satisfaisante, elle ne souffre en effet d'aucun défaut réellement rédhibitoire. Seule une version originale, assortie de sous-titres français et espagnols, est proposée. Pour les allergiques, sachez que le zone 2 sorti l'année dernière et sans doute similaire sur le plan technique à cette édition, propose lui une version française. Mais on n'ose à peine en imaginer la teneur! |
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| Universal pouvait difficilement faire plus minimaliste. L'éditeur n'a même pas jugé utile de proposer une simple bande-annonce d'époque. Il faudra malheureusement s'en contenter. |
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