Richard
Fleischer vient de s’éteindre en mars
dernier à l’aube de sa 90ème année. Le
hasard veut que l’éditeur Montparnasse sorte au même
moment dans sa Collection RKO l’un des tous premiers films
du cinéaste, son septième pour être exact. Fleischer
était entré à la RKO en 1942 au département
des actualités où il eut à produire et réaliser
des séries de courts métrages. Il rejoignit ensuite
le département des séries B où il put se faire
la main et acquérir un style en signant une suite de films
noirs et de thrillers. Le futur cinéaste (insuffisamment)
remarqué de 20 000 Lieues sous les mers,
des Vikings, du Voyage
fantastique ou de Soleil vert quitta le
studio sur la première grande réussite artistique
d’une filmographie promise au succès d’envergure
: L’Enigme du Chicago
Express en 1952, point d’orgue stylistique de
cette première partie de carrière. Troisième
film dans la chronologie de ce court cycle consacré à
ce genre de films très prisé du public de l’époque,
Assassin sans visage (Follow Me Quietly,
1949) laisse deviner l’empreinte d’un futur grand réalisateur
au détour de quelques séquences de haute volée.
Il reste surtout un petit modèle d’efficacité
narrative qui a l’ambition, comme les autres thrillers construits
sur une structure équivalente, de nous conter, avec une certaine
concision mais également sur un rythme relativement soutenu,
la résolution d’une intrigue criminelle en un minimum
de temps. Dépassant rarement les 60/70 minutes, ces films
offrent un spectacle suffisamment captivant, sinon d’une folle
originalité, qui permet aussi de donner une idée du
traitement de la criminalité par le cinéma traditionnel
de cette période de transition faisant suite à la
fin de la Seconde Guerre mondiale.
Assassin sans visage s'avère surtout intéressant
pour deux raisons qui tiennent, pour la première, à
son inscription dans un genre précis et pour la seconde,
à la caractérisation du meurtrier. En premier lieu,
ce court thriller de Richard Fleischer (qui n’a en fait de
Film noir que le générique avec ses images nocturnes
inquiétantes filmées au ras du trottoir et sous la
pluie) appartient à cette deuxième génération
de films noirs qui est marquée par un réalisme accru
dans la retranscription des rouages de l’enquête, du
métier de policier et du milieu urbain qui en constitue le
terrain d’observation (malgré les r
echerches
visuelles qui peuvent rester poussées comme en témoigne
le travail exceptionnel effectué par le couple Anthony Mann/John
Alton). Mann et Hathaway sont les représentants les plus
prestigieux de ce nouveau courant. Il n’est donc point étonnant
de retrouver le nom d’Anthony Mann au générique
d’Assassin sans visage, le réalisateur
de La Brigade du suicide
et de Marché de brutes
étant l’un des coauteurs de l’histoire originale.
En ce qui concerne la figure du meurtrier, Follow Me Quietly
est, comme le rappelle justement Serge Bromberg dans sa présentation
du film, un véritable « jalon dans l’évolution
du film criminel » puisqu’il met en scène
un serial killer. Il faut bien convenir que depuis M le
Maudit (1931) de Fritz Lang, les productions traitant des
forfaits inquiétants de ce type particulier d’assassin
ne sont pas légion. Si ce sujet est très prisé
de nos jours, surtout depuis la vague de films initiée par
Le Silence des agneaux en 1990 et Seven
en 1995, il n’en était rien à ce stade du polar
classique où la personnalité, complexe ou non, du
policier - ou bien du journaliste - primait sur celle du criminel
(et même si les exemples de gangsters violents et répugnants
abondent, un rôle dans lequel s’illustra à plusieurs
reprises un acteur débutant nommé Richard Widmark).
Il n’est pas fortuit que le maître d’œuvre
de cet Assassin sans visage soit Richard Fleischer
qui s’illustra deux décennies plus tard avec deux portraits
saisissants de serial killers avec L’Etrangleur de
Boston (1968) et L’Etrangleur de la Place
Rillington (1971), deux œuvres d’une grande
audace formelle qui sont entrées dans l’histoire du
cinéma grâce à leur étude troublante,
rigoureuse et glaciale de deux grands psychopathes. De même
que le lieutenant Grant est obsédé par le tueur qu’il
poursuit, il semble que Fleischer finira lui-même par être
hanté par la figure de l’étrangleur. Mais ce
serait rendre un bien mauvais service au film qui nous intéresse
ici que de trop le comparer à ces deux productions futures
du réalisateur, car la performance artistique n’est
pas du même ordre, mais il est des correspondances qui méritent
d’être signalées, surtout quand elles mettent
en lumière les préoccupations d’un cinéaste.
Nous avons plutôt devant nous une œuvre de jeunesse qui
se suit avec grand plaisir. Et ce n’est pas le moindre de
ses mérites.

Assassin sans visage bénéficie d’un
découpage très classique. En dehors de quelques scènes
conçues pour apporter quelques petites touches de suspense
(avec des arrêts sur image, des gros plans du flic obsédé
par sa mission, quelques panoramiques appuyés, un flash-back
rapide, l’utilisation de la pluie, l’usage du silence
lorsqu’il s’agit de montrer enfin le visage de l’assassin),
la réalisation se contente souvent d’emballer la narration
sans trop de temps morts, exception faite de la petite romance traitée
d’ailleurs assez négligemment, un passage obligé
qui semblerait n’avoir pour fonction que de développer
un tant soi peu des personnages qui n’existent quasiment que
par leur profession. Les dialogues sont nombreux et les scènes
explicatives se succèdent pour la bonne cause : faire partager
aux spectateurs la routine d’une enquête de police.
Heureusement, les scènes s’enchaînent suffisamment
vite pour éviter le piège du didactisme. Richard Fleischer,
selon ses propres dires, n’avait pas encore trouvé
son style et avançait progressivement de film en film. Il
n’était pas de ceux qui marquaient d’un
coup
d’éclat leur entrée dans le septième
art, suivant ainsi la plupart des réalisateurs talentueux
œuvrant au sein des studios… sauf que son ambition allait
bientôt l’amener à se démarquer de ces
derniers. La bonne idée du scénario (celle d’Anthony
Mann ?) est de maintenir cachés l’identité et
le visage du criminel - à ce sujet, si ce dernier ne frappe
véritablement que deux fois à l’écran,
la tension octroyée par la narration et la mise en scène
permet heureusement de maintenir une certaine angoisse - et la police
a quasiment toujours un train de retard jusqu’à l’irruption
de l’indice fatal. Grâce à la trouvaille du lieutenant
Grant, la création du mannequin censé faciliter les
recherches, Fleischer construit autour de ce dernier quelques scènes
qui apportent un sentiment bienvenu d’étrangeté
; le serial killer est ainsi constamment présent à
l’écran, interagissant avec les différents protagonistes
de l’enquête, alors que sa réelle présence
physique fait défaut dans la grande majorité du film.
Une scène en particulier pousse même cette approche
vers une sorte de fantastique mal intégré - avec le
risque réel d’entacher la crédibilité
du film - lorsque Grant se retrouve seul un soir dans son bureau
avec le mannequin qui se révèle être l’assassin
qui avait pris un temps la place de son avatar (on se demande ce
qui avait pu passer par la tête des scénaristes, la
vision subjective de cette scène par le policier supposé
hanté par sa proie ne peut même pas fonctionner car
cette inversion intervient quand ce dernier s’éclipse
du décor). C’est le tour de force de la réalisation
de parvenir à faire exister le tueur, et laisser planer la
menace qui l’accompagne, par cette simple mais efficace idée
de mise en scène. Là où Fleischer se fait une
nouvelle fois réellement plaisir c’est quand il aborde
la séquence d’action finale dans une usine. Le cinéaste
parvient à parfaitement intégrer l’architecture
de ce labyrinthe de métal dans la course poursuite qu’il
met en scène avec un certain brio, en sachant trouver les
angles et un découpage alerte pour permettre aux personnages
d’évoluer parfaitement dans un décor susceptible
à tout moment de véhiculer la notion de danger. Sans
aller jusqu’à faire de cette séquence une prouesse
artistique d’exception, on n’hésitera pas à
dire que cette dernière constitue - avec l’utilisation
du mannequin - l’intérêt principal de ce thriller
sur un plan strictement formel.

Les limites d’Assassin sans visage seront
à trouver du côté de la caractérisation
des personnages et dans le jeu d’acteur. On veut bien passer
sur le manque de justification concernant les actes du serial killer,
après tout Hollywood nous épargne pour cette fois
les délires freudiens censés servir d’analyse
psychologique pour l’assassin compulsif. Si la durée
et l’ambition du film ne permettent pas de s’appesantir
sur l’étude des personnages, on aurait néanmoins
souhaité plus de consistance dans le traitement du trio principal.
Un certain nombre de clichés suffisent à les faire
exister : le flic gentillet et sans aspérités entièrement
tourné vers son enquête mais dont
l’obsession
ne l’amènera jamais à questionner son jugement
ni sa mission, la jolie blonde arriviste qui ne sait pas cacher
son attirance pour le beau mâle, et le partenaire cynique
doté comme il se doit d’une ironie à toute épreuve.
Ce dernier est joué par Jeff Corey, acteur de second rôle
régulier au cinéma et à la télévision,
qui vole presque la vedette au jeune couple dès qu’il
est à l’écran. Le lieutenant Grant est interprété
par le fade William Lundigan, comédien de seconde zone croisé
dans L’Aigle des mers et La Piste
de Santa Fé de Michael Curtiz ou La Maison
sur la colline de Robert Wise et surtout comme vedette
de plusieurs séries B anonymes. Face à lui s’active
l’inexpressive Dorothy Patrick dont les moues servent parfois
de technique de jeu. Les plus observateurs des cinéphiles
se souviendront d’elle dans House by the River
de Fritz Lang et dans Les Inconnus dans la ville
(1955) où elle retrouvera Fleischer. Dans Assassin
sans visage, son personnage de reporter de journal à
scandales apporte in fine l’indice qui conduira à l’identification
du psychopathe. Le film aurait pu développer à ce
sujet une thématique passionnante sur le rapport entre la
presse à sensation, la littérature policière
et la naissance de la pulsion criminelle. Il ne fait qu’effleurer
de loin cette idée, mais on ne pouvait décemment pas
demander à un thriller de série, produit typique d’un
certain système de production, de trop sortir de son format.
De même que l’on regrettera que le choix des comédiens
se soit porté sur des artistes au talent bien limité,
alors qu’un casting de série B ne signifie pas nécessairement
une distribution de piètre qualité - on compte bon
nombre de comédiens de talent ayant œuvré dans
ce domaine. Ces réserves étant faites, on restera
néanmoins plus que satisfaits de la possibilité de
visionner ce thriller fort sympathique, sachant ménager quelques
scènes et idées fortes dans un ensemble de facture
assez commune. Et surtout ravis de l’opportunité de
découvrir l’un de ces premiers films peu visibles d’un
grand cinéaste en devenir nommé Richard Fleischer.