Lorsque
House by the River sort aux Etats-Unis, le 25 mars 1950, Fritz
Lang se situe à une période charnière de sa carrière.
Il sort de l’échec que fût le pourtant intéressant
Secret derrière la porte, les chefs-d’œuvre
de la période allemande (Dr.
Mabuse, le joueur, Le Testament du Dr. Mabuse,
Metropolis,
Les Niebelungen…) sont loin derrière lui
et il n’a pas encore mis en scène les fantaisies exotiques
en forme d’hommage au cinéma de ses débuts (1) que
sont
Le Tigre du Bengale et Le
Tombeau hindou réalisés après son
retour en Allemagne. Sa carrière américaine débutée
en 1936 avec Furie commence doucement à s’essouffler.
Même s’il a encore devant lui des pièces de choix
comme Les
Contrebandiers de Moonfleet ou Règlements
de compte (The
Big Heat), public et critiques se désintéressent
progressivement de son œuvre ; il craint même un temps de
se retrouver blacklisté par l’administration de McCarthy.
Pourtant, ce House by the River injustement méconnu
de par chez nous (2), même s’il fut lui aussi un échec
retentissant, fait figure de petit joyau finement ciselé dans
la filmographie du réalisateur et n’a rien à envier
à d’autres productions du genre sorties à la même
époque, voire à d’autres réalisations plus
renommées du maître allemand.
A aucun moment, le film ne témoigne d’un essoufflement
dans l’inspiration de la mise en scène. Si celle-ci a gagné
en sobriété au fil des films depuis son arrivée
aux Etats-Unis, négligeant certains effets pouvant sembler superflus
ou gratuits, réminiscences de son héritage muet, c’est
au profit d’une sophistication des techniques de montage et de
narration. Une sophistication qui ne nuit pas à la compréhension,
mais tend à faire ressentir et pressentir la fatalité
de ce qui va se passer sur l’écran par de menus détails
qui se répondent. La scène d’ouverture et toute
la mise en place de la scène du meurtre sont à ce titre
exemplaires et regorgent de détails qui trouveront leur correspondance
plus tard dans le long métrage. L’ambiance oppressante
du film devant beaucoup aux éclairages expressionnistes et travaillés
voulus par Lang, magnifiés par la photographie fortement contrastée
d’Edward Cronjager et au jeu halluciné de Louis Hayward.

Si on analyse un tant soi peu la scène d’ouverture et le
petit dialogue à priori innocent entre Mrs Ambrose et Stephen
Byrne, on peut remarquer quantité d’informations, de détails
picturaux qui, à la lumière des événements
futurs, acquièrent un statut quasi prophétique tant ils
trouveront une résonance plus tard dans le film. On retrouvera
d’ailleurs une scène quasi à l’identique,
avec les mêmes dialogues (« Je hais ce fleuve, nous
devrions faire une pétition. Cette horreur qui flotte, cette
bête morte. ») lorsque le sac avec Emily réapparaîtra.
Tout le film fonctionne ainsi par associations et correspondances. Ainsi,
la carcasse qui « va et vient avec la marée »
annonce le corps d’Emily qui refera surface avant de disparaître
à nouveau pour enfin être retrouvé par la police.
Cette carcasse peut d’ailleurs être interprétée
comme une sorte de métaphore pour la faute que l’écrivain
va faire, que nous faisons tous, qui revient toujours titiller la conscience
au point de nous faire sombrer dans la culpabilité. Au «
Suivez mon conseil. Mettez-y du piment. Le public aime ça .»,
fait écho le « J’ai lu qu’un écrivain
ne doit parler que des choses qu’il connaît. S’il
rend compte fidèlement de ses expériences, et qu’elles
soient passionnantes, il aura beaucoup de succès »
qu’elle prononcera plus tard à la séance de dédicaces.
Phrase qui aura de grosses conséquences, dès lors que
Stephen suivra son conseil. « Les prochains parleront du choses
que je connais » annoncera-t-il à son épouse.
En allant plus loin par exemple, John, le frère infirme, répondra
à sa gouvernante qui lui dit de ne pas lire « ces saletés
» : « La disparition d’un être humain,
vous appelez ça des saletés ? ». Il est difficile
de ne pas repenser à Mrs Ambrose disant à Byrne : «
Ils savent que la marée ramène toujours la même
saleté. »
Stephen
Byrne vit avec son épouse Marjorie sur les rives d’un fleuve
aux eaux capricieuses. Ils n’ont pas d’enfants (on ne sait
d’ailleurs peu de choses sur leurs relations, sur leurs sentiments),
ses romans n’ont que peu de succès d’où une
frustration refoulée, véritable baril de poudre ne demandant
qu’à exploser. Ne manquent qu’un concours de circonstances
(son épouse est partie à la campagne et le plombier n’a
pas encore réparé la salle de bains des domestiques) et
l’étincelle qu’est l’arrivée d’un
énième manuscrit refusé, pour que la fatalité
frappe et que le drame se déchaîne. Rien n’indique
au début de la scène, lors du petit échange concernant
le plombier, que Stephen est attiré par Emily ; Lang film la
scène naturellement, avec une légèreté qui
ne laisse rien soupçonner, l’écrivain semble de
toute bonne foi. Ce n’est que lorsqu’il aura lu la lettre
de refus et qu’il aura vu la lumière s’allumer dans
la salle de bains que va s’éveiller une pulsion érotique
que la mise en scène de Lang va littéralement matérialiser.
Dès cet instant, le sentiment d’inéluctable est
présent ; le spectateur sait qu’il va se passer quelque
chose de grave et comprend que rien ne pourra arrêter la machine.
Lang installe, en une série de plans magistralement agencés,
une tension (fortement érotisée, même s’il
ne montre rien) allant crescendo, du plan de la lumière qui s’ouvre
à l’étage au geste fatal. Au plan de la baignoire
ou de la descente d’eau répond un plan du visage de Stephen
sur lequel s’installe progressivement un sourire lourd de sens.
C’est cet enchaînement qui, par association d’idées,
va rendre évident pour le spectateur le désir de l’écrivain.
Là est toute la force du réalisateur. La réussite
du film tient autant à cette mise en scène sobre et discrète,
mais regorgeant de détails comme on l’a vu, qu’à
un scénario à la trame certes simple et linéaire
(3) adapté d’un roman de A. P. Herbert (4) mais que Lang
s’est réapproprié rn y injectant certaines de ses
obsessions psychanalytiques. Il va ainsi nous décrire avec minutie
comment, en l’espace de quelques malheureux instants, un homme
à priori banal et non enclin au meurtre va basculer dans une
certaine folie, une certaine schizophrénie criminelle. Byrne
n’est pas un criminel par essence (5), il n’est en rien
présenté au départ comme un élément
mauvais ou pervers. C’est un homme normal sociable, qui fait lire
ses manuscrits par son épouse et son frère (ce que son
alter ego criminel, son Hyde ne fera plus) ; on sait tout au plus que
son frère John l’a sorti de mauvaises situations auparavant,
mais le meurtre d’Emily est un accident. Il est donc en ce sens
« naïf » d’un point de vue criminel. Ce n’est
que progressivement, tout d’abord en voulant se sortir de la situation
scabreuse dans laquelle il s’est mis, qu’il va verser dans
une certaine forme de vice, qu’il va se muer en être cynique,
qu’il va s’enfoncer dans une folie criminelle comme un spéléo
s’enfonce dans un gouffre, inexorablement, sans possibilité
de faire demi-tour, car c’est à une véritable descente
aux enfers que Lang nous convie.

A l’arrivée de son frère, c’est sous l’effet
de la panique qu’il le supplie de l’aider. Mais dès
qu’il aura repris un peu de ses esprits, c’est sciemment
et froidement qu’il va lui mentir à propos de la maternité
de son épouse. Le Stephen Byrne d’avant commence dès
lors à s’effacer. Il aura alors mis le doigt dans un engrenage
qui lui sera fatal. Un des moteurs qui alimentera cet engrenage est
la soif de succès et de reconnaissance (pendant de la soif de
puissance d’un Mabuse (6)). Une soif de succès qui finira
par anéantir tout son sens moral ; ainsi, utilisera-t-il la disparition
de la bonne à ses propres desseins publicitaires et ce sans aucun
remords, allant jusqu’à salir la réputation de celle-ci…
La fin justifie les moyens pour l’écrivain. Emily est morte,
autant utiliser sa mort. Son but atteint, il continuera dans cette logique
en laissant planer sur son frère un doute quant à sa culpabilité
pour garder son statut chèrement gagné, finissant même
par tenter d’assassiner frère et épouse dans deux
scènes dans lesquelles son cynisme fait froid dans le dos. Le
film doit beaucoup sur ce point à la prestation d’Hayward
dont le rictus restera dans les mémoires. Il n’existe plus
aucune limite au vice une fois un certain seuil franchi, semble nous
dire Lang ; quand la conscience s’efface au profit de l’ambition,
le ver est dans la pomme...
Mais si Lang illustre une fois de plus cette fatalité criminelle
qui rapproche Byrne d’un M, l’idée centrale de son
film, son pivot, est la culpabilité du personnage principal mais
aussi celle de son frère embarqué malgré lui («Tu
es dans le coup avec moi ! »). House by the River
est un film qui nous parle essentiellement de conscience et de culpabilité.
Lang utilisera plusieurs astuces narratives pour nous la faire ressentir.
Byrne aura tout le long du long métrage des éclairs de
lucidité où sa conscience le rappellera à l’ordre.
Lorsqu’il rentrera après être allé immerger
le corps d’Emily, Lang filme son arrivée, sa façon
de se regarder dans le miroir et la descente de Marjorie dans les escaliers,
exactement comme il l’avait fait peu de temps avant pour Emily.
Sa conscience commence à travailler et Lang nous le fait comprendre
par ce simple procédé de répétition jouant
sur la confusion des images. Si le maître nous impose volontairement
cette confusion, c’est pour nous faire entrer dans l’esprit
torturé de l’écrivain. Le poisson argenté
qui donne un corps à cette même conscience du personnage,
véritable éclair de lucidité, viendra le tourmenter
jusque dans son intimité avec Marjorie et c’est finalement
la culpabilité qui viendra le hanter jusqu’à la
mort sous les traits de cette apparition fantomatique d’Emily,
pure vision d’un esprit écartelé entre son sens
moral et le désir qu’il a toujours eu de réussir
dans la littérature. Désir qu’il a touché,
mais y sacrifiant en quelque sorte son âme… Son frère
ne sera sauvé que par l’amour qu’il portera à
Marjorie dont il se sera rapproché de par la force des choses.
Le roman confession qu’écrit Byrne devient quant à
lui ainsi un exutoire à sa culpabilité, jouant le rôle
d’un "portrait de Dorian Gray" qui s’avilira à
mesure que Stephen s’enfonce dans le mal ; aliénation progressive
étant signifiée par le changement de titre de son roman
qui de The River deviendra, dans le dernier plan Death
on the River. La future réussite du livre, « pimenté
» des «expériences passionnantes
» de l’écrivain comme cela lui a été
conseillé sera aussi l’instrument de sa perte...
Plus qu’un simple film noir, House by the River
est un superbe drame qui mérite amplement d’être
découvert et réévalué. Un drame où
Lang réexamine nombre de ses obsessions comme la frustration,
l’ambition, la culpabilité, les origines du mal...
(1)
: Entre 1919 et 1920, Lang écrivit un certain nombre de scénarii
(parfois publiés en feuilletons simultanément) pour des
films d’aventures exotiques et fantastiques pour Otto Rippert
(Totentanz), Erich Kober (Lilith und Ly)
ou Joe May (Das indische grabmal : Der Tiger von Eschnapur
qui préfigure déjà le diptyque allemand qu’il
réalisa lui-même dans les années 50)...
(2) : Le film ne bénéficia d’aucune sortie en salles
en France à l’époque. Rissient en explique très
bien les raisons dans les bonus. Les droits de l’adaptation littéraire
ayant été négociés pour 10 ans et n’ayant
jamais été renouvelés.
(3) : Une situation de départ instable, un élément
déclenchant et la cascade inéluctable de conséquences.
Le scénario est officiellement signé Mel Dinelli.
(4) : Allan Patrick Herbert. Romancier anglais né le 24 septembre
1890 et décédé le 11 novembre 1971. Il publia The
house by the River en 1921.
(5) : « Je suis arrivé à la conclusion que l’esprit
de chaque homme cache une impulsion latente pour le crime »
disait Fritz Lang. Il ne croyait pas à la prédestination
à la criminalité, il l’explique dans son entretient
avec Friedkin. Pour lui, la criminalité est la résultante
d’une série de circonstances qui amènent l’individu
au crime. Lang croyait en une certaine fatalité criminelle et
refusait d’ailleurs qu’on dise qu’il avait fait des
films sur des criminels ; pour lui, ses films parlaient de fléaux
sociaux.
(6) : Cette soif de pouvoir est une autre obsession récurrente
chez Lang.