Les Ecumeurs (The Spoilers, 1942) de Ray Enright
UNIVERSAL
Sortie USA : 08 mai 1942
Ne serait-ce que pour la première et unique rencontre (dans le genre qui nous préoccupe) des deux plus importants cow-boys de l'histoire du cinéma,
Les Ecumeurs mériterait de rester dans les annales. Sans ça, il n'en est pas moins un très honnête divertissement (un peu l'équivalent du
Honky Tonk réalisé par Frank Lloyd pour la MGM mais en beaucoup moins classieux) mais ne fait toujours pas franchement décoller l'année 1942, cette dernière en ce début mai attendant encore un grand film dans le genre.
1900 : Nome (Alaska), en plein boom de la ruée vers l’or. De prétendus agents du gouvernement font régner la loi dans la région en spoliant les chercheurs d’or ; le vol de concessions sous couvert juridique va bon train. Les petits propriétaires décident alors de s’associer à Glennister (John Wayne), détenteur d’un des plus gros gisements de la région, pour contrer les ‘écumeurs’ menés par Alexander McNamara (Randolph Scott), pourtant commissaire aux mines. Avec l’aide d’un juge véreux, McNamara essaie de s’approprier les terrains aurifères les plus juteux dont le filon découvert par Glennister. Ce dernier, trompé par ses adversaires, perd le bénéfice de ses parts et est envoyé en prison. Au milieu de tous ces imbroglios, on trouve Cherry Malotte (Marlene Dietrich), patronne du saloon, tiraillée entre la jalousie de voir son amant Glennister reluquer la nièce du juge, l’amour intense que lui porte le croupier (Richard Barthelmess) et la tentative de séduction du peu recommandable McNamara. Elle finira par aider Glennister à contrecarrer les sombres complots du fonctionnaire malhonnête en jouant de ses charmes pour neutraliser ce dernier.

Même si
Les Ecumeurs date seulement de 1942, il n’en est pas moins la 4ème adaptation d’un célèbre roman de Rex Beach publié en 1906. La première avait vu le jour en 1914 et William Farnum (qui joue le juge véreux dans la version Enright) tenait alors le rôle de Glennister. En 1930, ce fut au tour de Gary Cooper d’endosser le rôle du mineur. Mais le western couronné de succès de Ray Enright demeure encore aujourd’hui la version de référence pour cette histoire. Il fait partie de ce courant "westernien" faisant se dérouler ses intrigues à l’époque de la ruée vers l’or, signifiant la plupart du temps une limite géographique se situant au Nord-Ouest des USA, au Klondyke plus particulièrement. Dès 1925, dans
La ruée vers l’or, Charlie Chaplin posait les bases de ces "Northern western" en décrivant de façon inoubliable la faune grouillante s’étant établie dans ces terres froides : ses chercheurs d’or avides, ses hommes de loi véreux, ses saloons débordant de vitalité, de filles et de violence… Avec
Les Ecumeurs, on voit apparaître le premier vrai fleuron de ses westerns narrant avec nonchalance, sans jamais se prendre vraiment au sérieux, les problèmes opposant les mineurs aux "spoilers" en Alaska et alentours.

Comme un grand nombre de westerns de l’époque, il n’a pas d’autres prétentions de départ que de divertir et il faut bien avouer qu’il y réussit fort bien, Enright ayant eu un budget plus conséquent que quand il tournait à la Warner et sa mise en scène se révélant plus dynamique et bien plus carrée. Mais le film se révèle surtout un formidable véhicule pour ses trois têtes d’affiche. John Wayne venait pour la seconde fois soutenir la carrière, chancelante à l’époque, de Marlene Dietrich. Très à son aise dans la peau de cet aventurier un peu lourdaud (son culot et son indélicatesse lui font recevoir une gifle mémorable donnée par Marlene Dietrich), il arrive pourtant à être éclipsé par ses deux partenaires. Randolph Scott se sort avec les honneurs de son rôle de"Bad Guy", son sourire et son aisance faisant merveille. Mais
Les Ecumeurs demeure avant tout un film dans lequel Marlene Dietrich brille de tous ses feux. "
Tu serais belle même dans un sac de jute" lui rétorque à un moment donné Wayne/Glennister. Il s’agit du second rôle de Marlene en tant que "saloon gal" après l’avoir été dans
Femme ou démon (
Destry Rides Again, 1939) de George Marshall où elle avait pour partenaire le tout jeune James Stewart. Belle, enjôleuse, joviale, indépendante, énergique, boudeuse, difficile à conquérir, elle impose ici la vision archétypique de ce genre de personnage dans le western, la femme à la fois forte et frivole. Dans la peau de cette "lady" à la moralité pas tout à fait irréprochable mais au cœur grand comme ça, l’actrice se fait plaisir et monopolise le film, ses partenaires et les spectateurs. Le port altier, se déplaçant nonchalamment aux milieux des rues boueuses du Klondyke, elle attire tous les regards et attise tous les désirs. Toujours élégamment vêtue de robes façonnées sur mesure, elle est en outre magnifiquement et amoureusement photographiée et il ne fait pas de doutes que le héros ne pourra que tomber dans ses bras plutôt que dans ceux de la trop sage et réservée Margaret Lindsay, d’autant plus que cette dernière se révèle in fine faire partie du gang des écumeurs. En conclusion, même sans être fan de ce genre de films, la prestation de Dietrich ne pourra que séduire le plus grand nombre surtout que les dialogues qui lui sont confiés sont remplis de sous-entendus. Par contre, il faut prévenir les amoureux de la "chanteuse Dietrich" qu’elle ne pousse ici à aucun moment la chansonnette.

Toujours par sa distribution, ce western de série nous propose d’autres occasions de nous réjouir : nous avons la chance de trouver parmi les seconds couteaux, deux acteurs bien oubliés de nos jours. Tout d’abord, le sympathique Harry Carey, ici l’associé de John Wayne, vieux cow-boy philosophe n’arrivant pas à dompter son fusil "‘Betsy" qui tire sans prévenir. Puis Richard Barthelmess et son air de chien battu, amoureux transi de Marlene Dietrich et qui n’hésitera pas à faire accuser de meurtre son rival en amour. Ceux qui connaissent cette merveille du 7ème art qu’est
Seuls les anges ont des ailes de Howard Hawks savent quel très bon acteur il était.

Avec un postulat de départ convenu, des situations courantes et sans grandes originalités, comme on peut s’en douter, le film ne cherche pas à délivrer un quelconque message ; il s’agit là, comme nous l’avons déjà signifié, de pur divertissement mené de main de maître par un artisan qui a du métier, le réalisateur Ray Enright, surtout célèbre pour avoir dirigé Rintintin et des chorégraphies de Busby Berkeley. Il ne s’embarrasse d’aucune psychologie ou bavardage mais va de l’avant avec une célérité étonnante. Film efficace, enjoué, d’une belle vitalité et plein d’humour, il nous gratifie en outre d’une des scènes de pugilat les plus spectaculaires du cinéma. Une science du découpage étonnante et une caméra très légère font de cette scène justement célèbre un must pour les amateurs. Les deux acteurs principaux restent crédibles tout du long malgré la présence de deux cascadeurs, ce qui prouve la brillance du montage. Enfin, ce "western" nous propose aussi quelques fulgurances et autres superbes plans comme celui qui ouvre le film nous faisant voir un train arrivant au milieu de la ville aux rues boueuses grouillantes d’un monde bigarré ou cette autre, toujours avec un train, ce dernier défoncant une barrière avant de dérailler. Film gentillet, loin d’être inoubliable mais qui a le mérite de faire passer un bien agréable moment, les lacunes du scénario étant palliées par l’inattaquable métier du réalisateur et la qualité du casting.